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DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES

ABEL DE LA RUE

 Dit le Casseur, savetier et mauvais drôle qui fut arrêté, en 1582, à Coulommiers, et brûlé comme voleur, sorcier, magicien, noueur d'aiguillettes. Voici sa légende.


Le noueur d'aiguillettes

C'était grand deuil à Coulommiers, dans la maison de Jean Moureau, le 15 juin de l'an de grâce 1582. Le petit homme s'était marié la veille, plein de liesse et se promettant heureux ménage avec Fare Fleuriot, son épousée. Il était vif, homme de tête, persévérant dans ses affections comme dans ses haines ; et il se réjouissait sans ménagement de son succès sur ses rivaux. Fare, qui l'avait préféré, semblait partager son bonheur et ne se troublait pas plus que lui des alarmes que les menaces d'un rival dédaigné avaient fait naître chez leurs convives. Fare Fleuriot, habile ouvrière en guipure, n'avait pu hésiter dans son choix entre Jean Moureau, armurier fort à son aise, et ce concurrent redouté, nommé Abel de la Rue, surnommé le Casseur à cause de sa mauvaise conduite ; homme réduit au métier de savetier, et qu'on accusait de relations avec le diable à cause de ses déportements ; circonstance mystérieuse qui effrayait les amis de l'armurier.
« Vous avez supplanté Abel, lui disaient-ils ; il vous jouera quelqu'un de ses mauvais tours.
— Les gens de justice de notre roi, Henri troisième, nous sauront bien rendre raison du Casseur, répondit Jean Moureau.
— Et qui sait, dit une vieille tante, s'il ne vous jetterait pas un sort ?
— Patience » : telle avait été la réponse du jeune marié.
Mais Fare était pourtant moins rassurée : la noce toutefois s'était faite joyeusement. Or, le lendemain, comme nous avons dit, c'était dans la maison grand deuil et pleine tristesse. Les deux époux, si heureux la veille, paraissaient effarés de trouble ; on annonçait timidement ce qui était survenu : le résultat en paraissait pénible. Le mari et la femme ensorcelés sentaient l'un pour l'autre autant d'éloignement qu'ils s'étaient témoigné d'affection le jour précédent. Cette nouvelle se répandit en peu d'instants dans la petite ville. Le second jour, l'éloignement devint de l'antipathie, qui, le jour d'après, eut tout l'air de l'aversion. Cependant les jeunes mariés ne parlaient pas de demander une séparation ; seulement ils annonçaient que quelque ennemi endiablé ou quelque sorcière maudite leur avait noué l'aiguillette.
On sait que ce maléfice, qui a fait tant de bruit aux seizième et dix-septième siècles, rendait les mariés repoussants l'un pour l'autre, et les accablant au physique comme au moral, les conduisait à se fuir avec une sorte d'horreur.
Il ne fut bruit dans tout Coulommiers que de l'aiguillette nouée à Jean Moureau. Abel de la Rue, le savetier dédaigné, en avait ri si méchamment qu'il fut à bon droit soupçonné du délit ; il était assez généralement détesté. La clameur publique prit une telle consistance que les jeunes époux ensorcelés se crurent autorisés à déposer leur plainte. Messire Nicolas Quatre-Sols était lieutenant civil et criminel au bailliage de Coulommiers. Il fit comparaître Abel devant lui.
Le chenapan, qui était hypocondre et morose, avoua qu'il avait recherché Fare Fleuriot mais il nia qu'il eût rien fait contre elle et contre son mari. Comme il était malheureusement chargé de la mauvaise réputation qu'on faisait alors à ces vauriens qui cherchaient dans la sorcellerie une prétendue puissance et de prétendues richesses toujours insaisissables, on le mit au cachot, en l'invitant à faire ses réflexions ; et le lendemain, sur son entêtement à ne rien avouer, on l'appliqua à la question ; il déclara qu'il allait confesser.
« Ayez soin, dit Nicolas Quatre-Sols, que votre confession soit entière et digne de notre indulgence. Pour ce, vous nous exposerez dès le commencement toutes vos affaires avec Satan. »
Il fit donner au savetier un verre d'eau relevé d'un peu de vinaigre, afin de ranimer ses esprits ; et il s'arrangea sur son siège dans la position d'un homme qui écoute une histoire merveilleuse.
Abel de la Rue, voyant que son juge était prêt, recueillit ses esprits et se disposa à parler. D'abord il se recommanda à la pitié et à la compassion de la justice, criant merci et protestant de sa repentance ; puis il dit ce qui suit :
« Je devrais être moins misérable que je ne suis et faire autre chose que mon pauvre métier. Étant petit enfant, je fus mis par ma mère au couvent des Cordeliers de Meaux. Là, le frère Caillet qui était maître des novices, m'ayant corrigé, je me fâchai si furieusement contre lui, que je ne rêvais plus autre chose, sinon la possibilité de me venger.
Comme j'étais en cette mauvaise volonté, un chien barbet, maigre et noir, parut tout à coup devant moi : il me sembla qu'il me parlait, ce qui me troubla fort ; qu'il me promettait de m'aider en toutes choses et de ne me faire aucun mal, si je voulais me donner à lui...
— Ce barbet, interrompit le juge, était certainement un démon.
— C'est possible, messire : il me sembla qu'il me conduisait dans la chambre du couvent qu'on appelle la librairie. Là il disparut, et je ne le revis jamais.
— Et quelle vengeance avez-vous eue du frère Caillet ?
— Aucune, messire, ne l'ayant pas pu.
— Que fîtes-vous alors dans la librairie ?
— Je pris un livre, car on m'a enseigné la lecture ; mais voyant que c'était un missel, je le refermai ; je sortis et je demeurai quelques semaines triste et pensif. Un jour je pris un autre livre, c'était un grimoire. Je l'ouvris au hasard, et à peine avais-je lu quelques lignes que je ne comprenais point, quand je vis paraître devant moi un homme long et mince, de moyenne stature, blême de visage, ayant un effroyable aspect, le corps sale et l'haleine puante.
— Sentait-il le soufre ?
— Oui, messire ; il était vêtu d'une longue robe noire à l'italienne, ouverte par devant ; il avait à l'estomac et aux deux genoux comme des visages d'hommes, de pareille couleur que les autres. Je regardai ses pieds qui étaient des pieds de vache. »
Tout l'auditoire frissonnait.
« Cet homme blême, poursuivit l'accusé, me demanda ce que je lui voulais et qui m'avait conseillé de l'appeler. Je lui répondis avec frayeur que je ne l'avais pas appelé, et que j'avais ouvert le grimoire sans en prévoir les conséquences. Alors cet homme blême, qui était le diable, m'enleva et me transporta sur le toit de la salle de justice de Meaux, en me disant de ne rien craindre. Je lui demandai son nom, et il me répondit : je m'appelle maître Rigoux. Je lui témoignai ensuite le désir de m'enfuir du couvent ; là-dessus il me reporta au lieu où il m'avait pris ; du moins, je m'y retrouvai comme sortant d'une sorte d'étourdissement. Le grimoire était à mes pieds. Je vis devant moi le père Pierre Berson, docteur en théologie, et le frère Caillet, qui me reprirent d'avoir lu dans le grimoire et me menacèrent du fouet, si je touchais encore à ce livre. Tous les religieux se rendirent à la chapelle et chantèrent un Salve à mon intention. Le lendemain, comme je descendais pour aller à l'Église, maître Rigoux m'apparut encore : il me donna rendez-vous sous un arbre près de Vaulxcourtois, entre Meaux et Coulommiers. Là je fus séduit. Je repris, sans rien dire, les habits que j'avais à mon entrée dans le couvent, et j'en sortis secrètement par une petite porte de l'écurie. Rigoux m'attendait sous la figure d'un bourgeois ; il me mena chez maître Pierre, berger, de Vaulxcourtois, qui me reçut bien, et j'allais conduire les troupeaux avec lui. Deux mois après, ce berger, qui était sorcier, me promet de me présenter à l'assemblée, ayant besoin de s'y rendre lui-même, parce qu'il n'avait plus de poudre à maléfices. L'assemblée devait se tenir dans trois jours : nous étions à l'avent de Noël 1575. Maître Pierre envoya sa femme coucher dehors, et il me fit mettre au lit à sept heures du soir ; mais je ne dormis guère. Je remarquai qu'il plaçait au coin du feu un très long balai de genêt sans manche ; à onze heures du soir, il fit grand bruit et me dit qu'il fallait partir : il prit de la graisse, s'en frotta les aisselles et me mit sur le balai, en me recommandant de ne pas quitter cette monture. Maître Rigoux parut alors ; il enleva mon maître par la cheminée : moi je le tenais au milieu du corps, et il me sembla que nous nous envolions. La nuit était très obscure, mais une lanterne nous précédait. Pendant que je voyageais en l'air de la sorte, je crus apercevoir l'abbaye de Rebais : nous descendîmes dans un lieu plein d'herbe où se trouvaient beaucoup de gens réunis.
— Qui faisaient le sabbat ? interrompit le juge.
— Oui, messire. J'y reconnus plusieurs personnes vivantes et quelques morts, notamment une sorcière qui avait été pendue à Lagny. Le maître du lieu, qui était le diable, ordonna, par la bouche d'un vieillard, que l'on nettoyât la place. Maître Rigoux prit incontinent la forme d'un grand bouc noir, se mit à grommeler et à tourner ; et aussitôt l'assemblée commença les danses, qui se faisaient à revers, le visage dehors et le derrière tourné vers le bouc.
— C'est conforme à l'usage du sabbat comme il est prouvé par une masse de dépositions. Mais ne chanta-t-on point ? et quelles furent ces chansons ?
— On ne chanta point, messire. Après la danse, qui avait duré deux heures, on présenta les hommages au bouc. Chaque personne de l'assemblée s'en acquitta. Je m'approchai du bouc à mon tour, il me demanda ce que je voulais de lui ? Je lui répondis que je voulais savoir jeter des sorts sur mes ennemis. Le diable m'indiqua maître Pierre, comme pouvant mieux qu'un autre m'enseigner cette science. Je l'appris donc.
— Et vous en avez fait usage contre plusieurs, notamment contre les époux qui se plaignent ? Avez-vous eu d'autres relations avec le diable?
— Non, messire, sinon en une circonstance. Je voulais rentrer dans la voie. Un jour que j'allais en pèlerinage à Saint-Loup, près de Provins, je fis rencontre du diable, qui chercha à me noyer : je lui échappai par la fuite. »
Tout le monde dans l'assemblée ouvrait de grandes oreilles, à l'exception d'un jeune homme de vingt ans, le neveu du lieutenant civil et criminel. ll faisait les fonctions d'apprenti greffier.
« Mon oncle, dit-il en se penchant à l'oreille de maître Nicolas Quatre-Sols, ne pensez-vous pas que le patient n'est qu'un drôle qui a le cerveau malade, qui est sujet peut-être à de mauvais rêves ? »
Pendant que l'oncle réprimandait le neveu à voix basse, Abel de la Rue levant la tête :
« De tout ce que j'ai fait de mal, dit-il, je suis repentant et marri, et je crie merci et miséricorde à Dieu, au roi, à monseigneur et à la justice.
— C'est bien, dit Nicolas Quatre-Sols, qu'on le ramène au cachot. »
Le soir de ce même jour, le maléfice de Jean Moureau se trouva rompu. L'antipathie qui avait surgi entre lui et sa jeune épouse s'évanouit. Le corps du principal délit avait donc disparu. Néanmoins, peu de jours après, le 6 juillet, sur les conclusions du procureur fiscal, la Rue fut condamné à être brûlé vif. Il appela de sa sentence au parlement de Paris ; et le 20 juillet 1582, le parlement de Paris, prompt a expédier ces sortes d'affaires, rendit un arrêt qui porte qu'Abel de la Rue, appelant, ayant jeté des sorts sur plusieurs, prêté son concours au diable, communiqué diverses fois avec lui, assisté aux assemblées nocturnes et illicites, pour réparation de ces crimes la cour condamne l'appelant à être pendu et étranglé à une potence qui sera dressée sur le marché de Coulommiers, et le renvoie au bailli chargé de faire exécuter ledit jugement, et de brûler le corps après sa mort. Cet arrêt, qui adoucissait un peu la sentence du premier juge, fut exécuté selon sa teneur, au marché de Coulommiers, par le maître des hautes-œuvres de la ville de Meaux, le 23 juillet 1582. Au reste, dit un auteur sensé, ces sorciers qu'on brûlait méritaient toujours châtiment par quelques vilains et odieux crimes.

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