ABRAHAM
Tout le monde connaît l'histoire de ce saint patriarche, écrite dans les livres
sacrés ; mais on ignore peut-être les contes dont il a été l'objet.
Les Orientaux voient dans Abraham un habile astrologue et un puissant magicien.
Suidas et Isidore lui attribuent l'invention de l'alphabet et de la langue des Hébreux.
Les rabbins font encore Abraham auteur d'un livre De l'explication des songes, que Joseph,
disent-ils, avait étudié avant d'être vendu par ses frères. On met aussi sur son compte
un ouvrage intitulé Jetzirah, ou la Création, que plusieurs disent écrit par le rabbin
Akiba. Voy. ce nom. Les Arabes possèdent ce livre cabalistique, qui traite de l'origine
du monde : ils l'appellent le Sepher. On dit que Vossius, qui raisonnait tout de travers
là-dessus, s'étonnait de ne pas le voir dans les livres canoniques. Postel l'a traduit
en latin : on l'a imprimé à Paris en 1552 ; à Mantoue en 1562, avec cinq commentaires ;
à Amsterdam en 1642. On y trouve de la magie et de l'astrologie.
C'est un ouvrage cabalistique très ancien et très célèbre, dit le docteur Rossi.
Quelques-uns en font auteur Akiba ; d'autres le croient composé par un écrivain antérieur
au Talmud, dans lequel il en est fait mention.
Le titre de l'ouvrage porte le nom d'Abraham ; mais ajoutons qu'il y a aussi des opinions
qui le croient écrit par Adam lui-même.
Légendes orientales d'Abraham
Les Orientaux ne racontent donc pas l'histoire d'Abraham aussi simplement que nos livres
saints. Ils disent que Nemrod, régnant à Babylone, vit en songe une étoile dont l'éclat
effaçait le soleil. Ses devins lui conseillèrent là-dessus de prendre garde à lui, parce
qu'un tel songe annonçait qu'il devait naître dans son royaume un enfant de qui il aurait
tout à craindre.
Nemrod ordonna aussitôt qu'on épiât bien les femmes enceintes, et qu'on mît à mort tous
les enfants mâles qui viendraient à naître. Adna — appelée Emtelaï dans le Talmud — femme
d'Azan, l'un des principaux seigneurs du pays, était grosse ; mais aucun indice n'accusait
sa grossesse. Elle s'en alla un jour dans une grotte écartée, mit au monde Abraham et s'en
revint à sa maison, après avoir soigneusement fermé l'entrée de la grotte. Elle allait
tous les soirs visiter son enfant pour l'allaiter et le trouvait toujours occupé à téter
ses deux pouces ; dont l'un lui fournissait du lait et l'autre du miel. Elle ne fut pas
moins surprise de reconnaître qu'il croissait en un jour comme les autres enfants
en un mois. Dès qu'il fut grand, elle le conduisit à la ville, où son père lui fit voir
Nemrod, qu'on adorait. Il le trouva trop laid pour être un dieu et miraculeusement éclairé,
il tira ses parents de l'idolâtrie.
Comme il faisait des choses prodigieuses, on l'accusa de magie. Nemrod, excité
par ses devins, condamna Abraham à être jeté dans une fournaise ardente. Mais la fournaise
se changea en fontaine, la flamme en eau limpide, et Abraham ne prit qu'un bain.
Un courtisan, frappé de cette merveille, dit à Nemrod :
« Seigneur, ce n'est pas là un magicien, mais un prophète. »
Nemrod, irrité, fit jeter le courtisan dans une autre fournaise, qui se changea
pareillement en une source d'eau fraîche ; et le voyageur Thévenot rapporte qu'on montre
encore ces deux fontaines auprès d'Orfa.
Il y a sur ce point une autre version. Des écrivains mahométans content qu'Abraham, ayant
connu le vrai Dieu, saisit le moment où son père était absent pour mettre en pièces toutes
ses idoles, excepté celle de Baal, au cou de laquelle il pendit la hache qui avait fait
tout le dégât. Son père étant de retour, il lui dit que ses idoles s'étaient querellées
à l'occasion d'une offrande de froment, et que Baal, le plus gros, avait exterminé toutes
les autres... C'est pour cela, ajoutent quelques doctes, que Nemrod voulut brûler
Abraham.
Suidas et Isidore attribuent à Abraham, comme nous l'avons dit, l'invention de l'alphabet
et de la langue des Hébreux. Les Rabbins mettent sur son compte des livres cabalistiques
et magiques, des psaumes, un testament et beaucoup d'autres pièces apocryphes. Les guèbres
soutiennent qu'il est le même que leur Zoroastre, qu'ils appellent Zerdust, c'est-à-dire
l'ami du feu, nom qui lui fut donné, disent-ils, à cause de l'aventure de la fournaise.
Philon fait d'Abraham un habile astrologue. Josèphe dit qu'il régna à Damas, où il tirait
des horoscopes et pratiquait les arts magiques des chaldéens. Tous ces doctes, venus
longtemps après Moïse, savent toujours des histoires saintes beaucoup plus
de particularités que Moïse même. Ils racontent gravement que le patriarche Abraham était
profondément versé dans l'aruspicine ; enseignait une prière au moyen de laquelle
on empêchait les pies de manger les semailles ; et qu'il eut affaire avec le diable en dix
tentations dont il sortit toujours à son honneur.
Voici la plus curieuse de ces aventures :
Le diable un jour, considérant le cadavre d'un homme que la mer avait rejeté sur le rivage,
et dont les bêtes féroces, les oiseaux de proie et les poissons avaient dévoré des lambeaux,
songea que c'était une belle occasion pour tendre un piège à Abraham sur la résurrection :
« Il ne comprendra jamais, disait-il, que les membres de ce cadavre, séparés et disséminés
dans le ventre de tant d'animaux différents, puissent se rejoindre pour former le même
corps, au jour de la résurrection générale. »
Dieu, sachant le projet de l'ennemi du genre humain, le seconda aussitôt ; car il dit
à Abraham d'aller se promener au bord de la mer. Le patriarche obéit. Le diable ne manqua
pas de se présenter à lui sous la figure d'un homme inquiet ; et lui montrant le cadavre,
il lui proposa le doute où il était au sujet de la résurrection. Mais Abraham, après
l'avoir écouté, lui répondit :
« Quel motif raisonnable pouvez-vous avoir de douter ainsi ? Celui qui a pu tirer toutes
les parties de ce corps du néant, n'aura pas plus de peine à les retrouver dans l'univers
pour les rejoindre. Le potier met en pièces un vase de terre, et le refait de la même terre,
quand il lui plaît. »
Dieu, satisfait d'Abraham, voulut achever de le convaincre. Il lui dit, s'il faut
maintenant en croire le Coran : « prenez quatre oiseaux, mettez-les en pièces, et portez-en
les diverses parties sur quatre montagnes séparées ; appelez-les ensuite, ces oiseaux
viendront tous quatre à vous. »
Les interprètes musulmans ajoutent que ces quatre oiseaux étaient une colombe, un coq,
un corbeau et un paon ; que le patriarche, après les avoir mis en pièces, en fit un partage
exact : quelques-uns disent même qu'il les pila dans un mortier, n'en fit qu'une masse
et la divisa en quatre portions qu'il porta sur la cime de quatre montagnes différentes.
Après cela, tenant à la main les quatre têtes qu'il avait réservées, il appela séparément
les quatre oiseaux par leurs noms ; chacun d'eux revint incontinent se rejoindre à sa tête
et s'envola.
Abraham était devenu le père des pauvres du pays qu'il habitait. Une famine l'obligea
de vider ses greniers pour les nourrir. Lorsqu'il eut épuisé cette ressource, il envoya
ses gens et ses chameaux en Égypte, pour acheter du grain à un de ses amis qui était
puissant dans la contrée ; mais cet ami répondit : « Nous craignons aussi la famine.
D'ailleurs, Abraham a des provisions suffisantes, et je ne crois pas qu'il soit juste,
pour nourrir les pauvres de son pays, de lui envoyer la subsistance des nôtres. »
Ce refus causa beaucoup de chagrin aux gens d'Abraham. Pour se soustraire à l'humiliation
de reparaître les mains vides, ils remplirent leurs sacs de sable très blanc et très fin.
Arrivés à la maison de leur maître, l'un d'eux lui dit à l'oreille le mauvais succès
de leur voyage. Abraham cacha sa douleur et entra dans son oratoire. Sara reposait
et n'avait rien appris ; voyant à son réveil des sacs pleins, elle en ouvrit un, vit
de la bonne farine, et sur-le-champ se mit à cuire du pain pour les pauvres.
Abraham, après avoir fait sa prière, sentant l'odeur du pain nouvellement cuit, demanda
à Sara quelle farine elle avait employée.
« Celle de votre ami d'Égypte, apportée par vos chameaux.
— Dites plutôt celle du véritable ami, qui est Dieu ; car c'est lui qui ne nous abandonne
jamais au besoin. »
Dans ce moment qu'Abraham appela Dieu son ami, Dieu, disent les musulmans, le prit aussi
pour le sien.
Il y a aussi des traditions orientales qui placent Abraham en qualité de juge à la porte
de l'enfer, tandis que l'Église chrétienne, avec plus de vérité, met les élus dans
son sein.