ADAM
Le premier homme. Sa chute devant les suggestions de Satan est un dogme
de la religion chrétienne.
Les Orientaux font d'Adam un géant démesuré, haut d'une lieue ; ils en font aussi
un magicien, un cabaliste ; les rabbins en font de plus un alchimiste et un écrivain.
On a supposé un testament de lui ; et enfin les musulmans regrettent toujours dix traités
merveilleux que Dieu lui avait dictés. Il avait aussi inventé l'alphabet.
Voy. ABRAHAM.
Légendes d'Adam, chez les Orientaux
Selon les traditions des Arabes, Dieu, voulant créer l'homme, chargea l'ange Gabriel
de prendre une poignée de chacun des sept lits de la terre. La terre effrayée représenta
que Dieu avait tort de faire l'homme, parce qu'un jour il se révolterait contre
son créateur. Gabriel fit part à Dieu de cette observation ; mais le Seigneur n'en tint
compte, et il enjoignit à Michel d'exécuter sa volonté. La terre se plaignit derechef
et dit que, si on faisait l'homme, elle serait maudite à cause de lui. Michel fut touché
de compassion ; Dieu, voyant cela, chargea de ses ordres le terrible Azraël, qui, sans
écouter les plaintes de la terre, arracha violemment de son sein les sept poignées que Dieu
demandait et les porta dans l'Arabie, où devait se consommer le grand œuvre de la création
de l'homme. Dieu fut si satisfait de la prompte et sévère obéissance d'Azraël, qu'il lui
donna la charge de séparer les âmes. C'est pour cela qu'il est appelé l'ange de la mort.
Cependant Dieu avait pétri cette terre, dont il fit une figure de sa propre main ;
il la laissa sécher, et les anges se plaisaient à considérer cette figure. Éblis
— ou Lucifer, ou Satan — ne se contenta pas de la regarder, il la frappa sur le ventre,
et voyant qu'il était creux, il fit son calcul, et se dit en lui-même : « Cette créature,
formée vide, aura besoin de se remplir souvent, et sera par conséquent sujette à beaucoup
de tentations. »
Alors il demanda aux autres anges ce qu'ils feraient, si Dieu voulait les assujettir
en quelques choses à ce souverain qu'il allait donner à la terre. Tous répondirent
qu'ils obéiraient. Éblis parut du même sentiment ; mais il résolut de n'en rien faire.
Le corps du premier homme étant donc formé, Dieu l'anima d'une âme intelligente, et lui
donna des habits merveilleux. Ensuite il ordonna aux anges de s'incliner devant lui ;
ce qu'ils firent, à l'exception d'Éblis, que sa désobéissance fit chasser du paradis,
et dont la place fut donnée à Adam. Mais on lui avait défendu de manger du fruit
d'un certain arbre ; Éblis s'associa avec le paon et le serpent, et fit tant,
par ses discours artificieux, qu'Adam désobéit. Du moment qu'il eut mangé du fruit défendu,
ses habits merveilleux tombèrent à ses pieds, et la vue de sa nudité le couvrit de honte.
Il ne tarda pas à recevoir la sentence qui, le précipitant du paradis, le condamnait
au travail et à la mort. Dans sa chute du ciel, il tomba sur la montagne de Sérendib,
en l'île de Ceylan, où se voit encore aujourd'hui la montagne appelée le Pic-d'Adam. Ève,
sa femme, qui avait péché avec lui, tomba près de l'endroit où fut depuis bâtie la ville
de la Mecque. Éblis arriva comme elle en Arabie ; le paon avait été jeté dans l'Indoustan,
et le serpent dans la Perse. L'état de misère et de solitude où se trouva réduit
le malheureux Adam lui fit sentir sa faute ; il implora la clémence de son Créateur et Dieu
fit descendre du ciel un pavillon, qui fut placé juste dans l'endroit où, depuis, Abraham
bâtit la Caaba — sainte maison de la Mecque. Gabriel lui enseigna les cérémonies
qu'il devait pratiquer autour de ce sanctuaire pour obtenir son pardon, et le conduisit
ensuite à la montagne d'Arafat, où il retrouva Ève après trois cents ans de séparation.
On montre encore, à une lieue de la Mecque, une petite colline sur le sommet de laquelle
les Musulmans croient qu'Ève était assise lorsqu'Adam la retrouva.
D'autres légendes de l'Orient disent que Dieu forma le corps d'Adam et le plaça d'abord
dans l'Éden. Son âme, qu'il avait créée plusieurs siècles auparavant, eut ordre d'aller
l'animer. Elle représenta à Dieu combien cette masse périssable était peu digne
de l'élévation de son être. Dieu qui ne voulait pas, en cette occasion, employer
la violence, ordonna à son fidèle ministre Gabriel de prendre son flageolet et d'en jouer
un air ou deux auprès du corps d'Adam. Au son de cet instrument, l'âme parut oublier
ses antipathies ; elle se prit à tourner en cadence autour du corps, et enfin, dans
un moment de délire, elle y entra par les pieds qui se mirent aussitôt en mouvement.
Dès lors il ne lui fut plus permis de quitter sa nouvelle habitation sans un ordre exprès
de l'Éternel.
Les talmudistes rendent compte de la manière dont furent employées les douze heures du jour
où Adam fut créé. À la première heure, disent-ils, Dieu assembla la poudre dont il devait
le composer ; et il en fit un embryon. À la deuxième heure, Adam se tint sur ses pieds.
À la quatrième, Dieu l'appela et lui dit de donner aux animaux les noms qu'ils devaient
porter. Quand il eut fait cela, Dieu lui demanda : « Et moi, comment m'appelleras-tu ? »
Adam répondit : « Jéhovah » — c'est toi qui es. La septième heure fut occupée par
le mariage d'Adam avec Ève, que Dieu lui amena après l'avoir frisée. À la dixième heure,
Adam désobéit. Il fut jugé à la onzième et condamné à sortir d'Éden. Enfin ; à la douzième,
il sentait déjà la peine et les sueurs du travail...
Dieu, ajoutent les rabbins, avait fait Adam si grand, que sa tête touchait le ciel.
Ils assurent que l'arbre de vie, planté dans le paradis terrestre, était si gros,
qu'il aurait fallu cinq cents ans à un bon piéton pour en faire le tour, et que la taille
d'Adam était proportionnée à la grosseur de cet arbre. Les anges étonnés murmurèrent
et dirent au Seigneur, qu'il y avait deux souverains, l'un au ciel, l'autre sur la terre.
Alors Dieu appuya sa main sur la tête d'Adam et le réduisit à la hauteur de mille coudées
— cinq cents mètres.
Il y a encore chez les juifs beaucoup de traditions, variées dans leurs merveilles.
Ainsi quelques rabbins disent que Dieu d'abord avait fait Adam double, et qu'il sépara
les deux corps d'un coup de hache.
Tous les peuples de l'Orient entourent l'histoire d'Adam de fables différentes. Les persans
content que Dieu le plaça dans le quatrième ciel, lui permettant d'en manger tous
les fruits excepté le froment, qui ne pouvait se digérer par les pores. Adam et Ève,
séduits par le diable, en mangèrent pourtant ; et avant qu'ils n'infectassent le paradis,
l'ange Gabriel vint les mettre dehors.
Les habitants de Madagascar exposent le fait plus rudement encore. Adam mangea, disent-ils,
ce qui lui était défendu. On reconnut son crime, aux suites nécessaires. Le diable
qui l'avait séduit courut l'accuser et Dieu le chassa. Sans doute il n'était pas marié
encore, car ils ajoutent que, quelque temps après, il lui vint à la jambe une tumeur
d'où il tira une femme qu'il épousa.
Les Espagnols de l'Amérique méridionale croient que la banane, certain fruit de ce pays,
dont les fibres représentent une croix, est le fruit défendu, dans lequel Adam découvrit
le mystère de la Rédemption... Les habitants de l'île Saint-Vincent pensent que le fruit
fatal est le tabac...
Après son péché, Adam fut chassé du paradis terrestre. Les rabbins cabalistes ajoutent
qu'il fut jeté dans les enfers d'où il ne se tira qu'au moyen du très-saint mot
Laverererareri, qu'il savait prononcer convenablement... On dit encore que pour faire
pénitence, il se plongea jusqu'au nez dans le fleuve Gehon, macérant son corps à coups
de fouets, avec si peu de ménagement que lorsqu'il sortit de là, sa peau était percée comme
un crible. Il vécut cent trente ans ainsi dans l'expiation. À sa mort, il se vit entouré
de ses enfants, qui étaient au nombre de quinze mille, sans compter les femmes.
On dit encore qu'Adam, pendant quelque temps, adora la lune ; que les anges
l'instruisirent ; qu'il écrivit un commentaire sur les noms des animaux ;
qu'il prophétisa ; qu'il fut astrologue ; qu'il prédit le déluge par l'inspection
des astres ; qu'il connaissait naturellement toutes les sciences ; qu'il avait un pouvoir
magique sur toutes les créatures ; qu'il eut une apocalypse ; qu'il composa des psaumes :
ils ont été imprimés dans quelques talmuds. On lui attribue aussi un livre de cabale
intitulé Sepher-Raziel. Les juifs disent que ce livre lui fut donné par l'ange Raphaël ;
le livre de Jetzirah passe même pour être de lui ; il écrivit, disent les adeptes,
sur l'alchimie.
D'autres assurent que l'ange Raziel fut le précepteur d'Adam, qu'il lui donna dans un livre
la connaissance de tous les secrets de la nature, la puissance de converser avec le soleil
et la lune, de guérir les maladies, d'exciter des tremblements de terre, de commander
aux puissances de l'air, d'interpréter les songes et de prédire tous les évènements.
Ce livre passa dans la suite entre les mains de Salomon ; c'est là qu'il apprit la manière
de composer le fameux talisman de son anneau, avec lequel il opéra dans tout l'Orient
des choses étonnantes...
Parmi les troubadours et les poètes du Moyen-Âge, plusieurs, infectés de la grossièreté
des vaudois et des albigeois qui ramenaient si vite l'humanité à l'état sauvage,
si l'Église romaine n'eût sauvé alors, comme toujours, la civilisation menacée, traitaient
fort mal et fort lâchement les femmes ; et si nous citons à ce propos la satyre assez plate
de Pierre-de-Saint-Cloud, dans son début du poème du Renard, c'est qu'elle s'étaye
d'une légende d'Adam.
Lorsqu'Adam, dit le poète, fut chassé du paradis terrestre, Dieu, par pitié, lui donna
une baguette merveilleuse, qui était douée de telle vertu que toutes les fois qu'il aurait
besoin d'un animal quelconque, il lui suffirait, pour le voir paraître à l'instant même,
de frapper la mer avec sa baguette. Adam l'ayant frappée, vit sortir aussitôt une brebis.
Ève voulut à son tour essayer l'instrument ; mais sous sa main un loup s'élança, qui saisit
la brebis et l'emporta dans les bois. Notre première mère pleurait son malheur, quand Adam
reprit la baguette et fit naître un chien, qui courut après le loup, lui enleva la brebis
et la rapporta.
Il en fut de même des autres animaux, tous ceux qui durent leur naissance à Ève furent
sauvages et malfaisants — le renard entre autres — et ils se retirèrent dans le bois avec
le loup. Ceux que produisit Adam restèrent tous auprès de lui et devinrent domestiques.