ADAM (L'ABBÉ)
Il y eut un temps où l'on voyait le diable en toutes choses et partout,
et peut-être n'avait-on pas tort. Mais il nous semble qu'on le voyait trop matériellement.
Le bon et naïf Césaire d'Hesteirbach a fait un livre d'histoires prodigieuses où le diable
est la machine universelle ; il se montre sans cesse et sous diverses figures palpables.
C'était surtout à l'époque où l'on s'occupait en France de l'extinction des Templiers.
Alors un certain abbé Adam, qui gouvernait l'abbaye du Vaux-de-Cernay, au diocèse de Paris,
avait l'esprit tellement frappé de l'idée que le diable le guettait, qu'il croyait
le reconnaître à chaque pas sous des formes que sans doute le diable n'a pas souvent
imaginé de prendre. Un jour qu'il revenait de visiter une de ses petites métairies ;
accompagné d'un serviteur aussi crédule que lui, l'abbé Adam racontait comment le diable
l'avait harcelé dans son voyage. L'esprit malin s'était montré sous la figure d'un arbre
blanc de frimas, qui semblait venir à lui.
« C'est singulier ! dit un de ses amis ; n'étiez-vous pas la proie de quelque illusion
causée par la course de votre cheval ?
— Non, c'était Satan. Mon cheval s'en effraya ; l'arbre pourtant passa au galop et disparut
derrière nous, il laissait une certaine odeur qui pouvait bien être du soufre.
— Odeur de brouillard, marmotta l'autre.
— Le diable reparut et, cette fois, c'était un chevalier noir qui s'avançait vers nous
pareillement.
— Éloigne-toi, lui criai-je d'une voix étouffée. Pourquoi m'attaques-tu ? Il passa encore,
sans avoir l'air de s'occuper de nous. Mais il revint une troisième fois ayant la forme
d'un homme grand et pauvre, avec un cou long et maigre. Je fermai les yeux et ne le revis
que quelques instants plus tard sous le capuchon d'un petit moine. Je crois qu'il avait
sous son froc une rondache dont il me menaçait.
— Mais, interrompit l'autre, ces apparitions ne pouvaient-elles pas être des voyageurs
naturels ?
— Comme si on ne savait pas s'y reconnaître ! comme si nous ne l'avions pas vu derechef
sous la figure d'un pourceau, puis sous celle d'un âne, puis sous celle d'un tonneau
qui roulait dans la campagne, puis enfin sous la forme d'une roue de charrette qui,
si je ne me trompe pas, me renversa, sans toutefois me faire aucun mal. »
Après tant d'assauts, la route s'était achevée sans autres malencontres.