AJOURNEMENT
On croyait assez généralement autrefois que, si quelque opprimé, au moment de mourir,
prenait Dieu pour juge, et s'il ajournait son oppresseur au tribunal suprême, il se faisait
toujours une manifestation du gouvernement temporel de la Providence. Nous ne parlons
de l'ajournement du grand maître des Templiers, qui cita le pape et le roi de France,
que pour remarquer que cet ajournement a été inventé après coup.
Mais le roi d'Aragon, Ferdinand IV, fut ajourné par deux gentilshommes injustement
condamnés, et mourut au bout de trente jours.
Énéas Sylvius raconte que François Ier, duc de Bretagne, ayant fait assassiner son frère
en 1450, ce prince, en mourant, ajourna son meurtrier devant Dieu, et que le duc expira
au jour fixé.
On avait autrefois grande confiance en ces ajournements, et les dernières paroles
des mourants étaient redoutées. On cite même une foule d'exemples qui feraient croire
qu'un condamné peut toujours, à sa dernière heure, en appeler ainsi d'un juge inique ;
si ce n'était qu'une idée, dans les temps barbares elle pouvait être salutaire. Mais
n'était-ce qu'une idée ? Delancre dit qu'un innocent peut ajourner son juge mais que
l'ajournement d'un coupable est sans effet. Comme les sorciers ajournaient
leurs condamnateurs, il raconte, d'après Paul Jove, que Gonzalve de Cordoue ayant condamné
à mort un soldat sorcier, ce soldat s'écria qu'il mourait injustement et qu'il ajournait
Gonzalve à comparaître devant le tribunal de Dieu.
« Va, va, lui dit Gonzalve, hâte-toi d'aller et fais instruire le procès ; mon frère
Alphonse, qui est dans le ciel, comparaîtra pour moi. »
L'ajournement ne lui fut pas fatal.
Ballade de l'ajournement
La Revue de Paris a publié en 1831 l'analyse d'une singulière ballade espagnole.
Nous reproduisons ici cette pièce en résumé.
Solisa, l'infante, seule dans son oratoire, versait des larmes et se disait avec désespoir
qu'il n'y aurait plus de mariage pour elle. Le roi son père la surprit en ce moment et,
cherchant à la consoler, il apprit d'elle que le comte Alarcos l'avait aimée ; puis
qu'il l'avait oubliée pour en épouser une autre depuis trois ans. Le roi fait venir
le comte et le somme de tenir la parole qu'il a donnée jadis à sa fille.
« Je ne nierai pas la vérité, répond Alarcos ; je craignais que Votre Majesté ne voulût
jamais consentir à m'accorder la main de sa fille. Je me suis uni à une autre femme.
— Vous vous en débarrasserez, dit le roi.
— Épargnez, sire, celle qui est innocente ; ne me condamnez pas à un affreux assassinat. »
Le roi est inflexible ; il faut que la comtesse meure cette nuit même ou que le comte ait
la tête tranchée le lendemain.
Alarcos retourne à sa demeure, triste pour sa femme et pour ses trois enfants. Il aperçoit
la comtesse sur sa porte — un jeune page avait pris les devants pour la prévenir du retour
de son époux.
« Soyez le bienvenu, mon Seigneur, dit-elle. Hélas ! vous baissez la tète ? Dites-moi
pourquoi vous pleurez ?
— Vous le saurez ; mais ce n'est pas l'heure, répondit-il ; nous souperons et je vous dirai
tout plus tard. »
On sert le souper ; la comtesse se place auprès d'Alarcos, pâle et triste, mais
elle ne mange ni ne boit. Ses enfants étaient silencieux auprès de leur père. Tout à coup
il penche sa tête sur la table et cache avec ses mains son visage en larmes.
« J'ai besoin de dormir, dit-il. »
Il savait bien qu'il n'y aurait pas de sommeil pour lui cette nuit-là.
Les deux époux entrent dans la chambre et y demeurent seuls avec leur plus jeune enfant
encore à la mamelle. Le comte ferme les portes aux verrous, ce qu'il n'avait pas l'habitude
de faire.
« Femme malheureuse ! s'écrie-t-il, et moi le plus à plaindre des hommes !
— Ne parlez pas ainsi, mon noble seigneur ; elle ne saurait être malheureuse celle qui est
l'épouse d'Alarcos.
— Trop malheureuse cependant, car dans le mot que vous venez de prononcer est compris tout
votre malheur. Sachez qu'avant de vous connaître j'avais juré à l'infante que je n'aurais
jamais d'autre épouse qu'elle ; le roi, notre seigneur, sait tout ; aujourd'hui l'infante
réclame ma main ; et, mot fatal à prononcer, pour vous punir d'avoir été préférée
à l'infante, le roi ordonne que vous mouriez cette nuit.
— Est-ce donc là, répondit la comtesse effrayée, le prix de ma tendresse soumise ? Ah !
ne me tuez pas, noble comte, j'embrasse vos genoux ; renvoyez-moi dans la maison
de mon père, où j'étais si heureuse, où je vivrai solitaire, où j'élèverai mes trois
enfants.
— Cela ne se peut... Mon serment a été terrible... Vous devez mourir avant le jour.
— Ah ! il se voit bien que je suis seule sur la terre ; mon père est un vieillard
infirme... ma mère est dans son cercueil, et le fier don Garcia est mort... lui,
mon vaillant frère, que ce lâche roi fit périr. Oui, je suis seule et sans appui
en Espagne... Ce n'est pas la mort que je crains, mais il m'en coûte de quitter mes fils...
Laissez-moi du moins les presser encore sur mon cœur, les embrasser une dernière fois
avant de mourir.
— Embrassez celui qui est là dans son berceau ; vous ne reverrez plus les autres.
— Je voudrais au moins le temps de dire un Ave.
— Dites-le vite. »
Elle s'agenouilla.
« Ô Seigneur Dieu ! dit-elle, en ce moment de terreur, oubliez mes péchés, ne vous souvenez
que de votre miséricorde. »
Quand elle eut prié, elle se releva plus calme.
« Alarcos, dit-elle, soyez bon pour les gages de notre amour et priez pour le repos
de mon âme... Et maintenant donnez-moi notre enfant sur mon sein, qu'il s'y puisse
désaltérer une dernière fois, avant que le froid de la mort ait glacé le lait de sa mère.
— Pourquoi réveiller le pauvre enfant ? Vous voyez qu'il dort. Préparez-vous ; le temps
presse ; l'aurore commence à paraître.
— Eh bien ! écoute-moi, comte Alarcos ; je te pardonne. Mais je ne puis pardonner à ce roi
si cruel, ni à sa fille si fière. Que Dieu les punisse du meurtre d'une chrétienne. Je les
appelle, de ma voix mourante, devant le trône de l'Éternel, d'ici à trente jours. »
Alarcos, barbare et ambitieux, étrangla la pauvre comtesse avec son mouchoir.
Il la recouvrit avec les draps du lit ; puis, appelant ses écuyers, il leur fit un faux
récit pour les tromper, et s'en alla épouser l'infante.
Mais la vengeance céleste s'accomplit au-delà des malédictions de la comtesse ; car, avant
que le mois fût expiré, trois âmes coupables, le roi, l'infante et le comte, parurent
devant Dieu...