ALBERT LE GRAND
Albert le Teutonique, Albert de Cologne, Albert de Ratisbonne, Albertus Grotus,
car on le désigne sous tous ces noms — le véritable était Albert de Groot — savant et pieux
dominicain, mis à tort au nombre des magiciens par les démonographes, fut, dit-on, le plus
curieux de tous les hommes. Il naquit dans la Souabe, à Lawigen sur le Danube, en 1205.
D'un esprit fort grossier dans son jeune âge, il devint, à la suite d'une vision qu'il eut
de la sainte Vierge, qu'il servait tendrement et qui lui ouvrit les yeux de l'esprit, l'un
des plus grands docteurs de son siècle. Il fut le maître de saint Thomas d'Aquin. Vieux,
il retomba dans la médiocrité, comme s'il dût être évident que son mérite et sa science
étendue n'étaient qu'un don miraculeux et temporaire. D'anciens écrivains ont dit, après
avoir remarqué la dureté naturelle de sa conception, que d'âne il avait été transmué
en philosophe ; puis, ajoutent-ils, de philosophe il redevint âne.
Albert le Grand fut évêque de Ratisbonne et mourut saintement à Cologne, âgé
de quatre-vingt-sept ans. Ses ouvrages n'ont été publiés qu'en 1651 ; ils forment
21 volumes in-fol. En les parcourant, on admire un savant chrétien ; on ne trouve jamais
rien qui ait pu le charger de sorcellerie. Il dit formellement au contraire : tous
ces contes de démons qu'on voit rôder dans les airs et de qui on tire le secret des choses
futures, sont des absurdités que la saine raison n'admettra jamais.
C'est qu'on a mis sous son nom des livres de secrets merveilleux, auxquels il n'a jamais eu
plus de part qu'à l'invention du gros canon et du pistolet que lui attribue Matthieu
de Luna.
Mayer dit qu'il reçut des disciples de saint Dominique le secret de la pierre philosophale,
et qu'il le communiqua à saint Thomas d'Aquin ; qu'il possédait une pierre marquée
naturellement d'un serpent, et douée de cette vertu admirable, que si on la mettait dans
un lieu que les serpents fréquentassent, elle les attirait tous ; qu'il employa, pendant
trente ans, toute sa science de magicien et d'astrologue à faire, de métaux bien choisis,
et sous l'inspection des astres, un automate doué de la parole, qui lui servait d'oracle
et résolvait toutes les questions qu'on lui proposait : c'est ce qu'on appelle l'androïde
d'Albert le Grand ; que cet automate fut anéanti par saint Thomas d'Aquin, qui le brisa
à coups de bâton, dans l'idée que c'était un ouvrage ou un agent du diable. On a donné
aussi à Virgile, au pape Sylvestre II, à Roger Bacon, de pareils androïdes. Vaucanson
a montré que c'était un pur ouvrage de mécanique.
Une des plus célèbres sorcelleries d'Albert le Grand eut lieu à Cologne. Il donnait
un banquet, dans son cloître, à Guillaume II, comte de Hollande et roi des romains ;
c'était dans le cœur de l'hiver ; la salle du festin présenta, à la grande surprise
de la cour, la riante parure du printemps ; mais, ajoute-t-on, les fleurs se flétrirent
à la fin du repas.
À une époque où l'on ne connaissait point les serres chaudes, l'élégante prévenance
du bon et savant religieux dut surprendre. Ce qu'il appelait lui-même ses opérations
magiques n'étaient ainsi que de la magie blanche.
Finissons en disant que son nom d'Albert le Grand n'est pas un nom acquis par la gloire,
mais la simple traduction de son nom de famille, Albert de Groot.
On lui attribue donc le livre intitulé : les Admirables secrets d'Albert le Grand,
contenant plusieurs traités sur les vertus des herbes, des pierres précieuses
et des animaux, etc., augmentés d'un abrégé curieux de la physiognomonie et d'un préservatif
contre la peste, les fièvres malignes, les poisons et l'infection de l'air, tirés
et traduits des anciens manuscrits de l'auteur qui n'avaient pas encore paru, etc., in-18°,
in-24°, in-12°. On trouve de tout dans ce fatras, jusqu'à un traité des fientes qui,
quoique viles et méprisables, sont cependant en estime, si on s'en sert aux usages
prescrits. Le récollecteur de ces secrets débute par une façon de prière ; après quoi
il donne la pensée du prince des philosophes, lequel pense que l'homme est ce qu'il y a
de meilleur dans le monde, attendu la grande sympathie qu'on découvre entre lui
et les signes du ciel, qui est au-dessus de nous et, par conséquent, nous est supérieur.
Le livre ler traite principalement de l'influence des planètes sur la naissance des enfants,
du merveilleux effet des cheveux de la femme, des monstres, de la façon de connaître
si une femme enceinte porte un garçon ou une fille, du venin que les vieilles femmes portent
dans les yeux, surtout si elles y ont de la chassie, etc..
On voit, dans le livre II, les vertus de certaines pierres, de certains animaux, et
les merveilles du monde, des planètes et des astres.
Le Livre III présente l'excellent traité des fientes, de singulières idées sur les urines,
les punaises, les vieux souliers et la pourriture ; des secrets pour amollir le fer, pour
manier les métaux, pour dorer l'étain et pour nettoyer la batterie de cuisine.
Enfin le livre IV est un traité de physiognomonie avec des remarques savantes,
des observations sur les jours heureux et malheureux, des préservatifs contre la fièvre,
des purgatifs, des recettes de cataplasmes et autres choses de même natures.
Le solide Trésor du Petit Albert, ou Secrets merveilleux de la magie naturelle
et cabalistique, traduit exactement sur l'original latin intitulé Alberti Parvi Lucii
liber de mirabilibus naturæ arcanis, enrichi de figures mystérieuses et la manière
de les faire — ce sont des figures de talismans. Lyon, chez les héritiers de Beringos
fratres, à l'enseigne d'Agrippa. In-18°, 6516 — année cabalistique.
Albert le Grand est également étranger à cet autre recueil, plus dangereux que le premier,
quoiqu'on n'y trouve pas, comme les paysans se l'imaginent, les moyens d'évoquer
le diable. On y voit la manière de nouer et de dénouer l'aiguillette, la composition
de divers philtres, l'art de savoir en songe qui on épousera, des secrets pour faire danser,
pour multiplier les pigeons, pour gagner au jeu, pour rétablir le vin gâté, pour faire
des talismans cabalistiques, découvrir les trésors, se servir de la main de gloire,
composer l'eau ardente et le feu grégeois, la jarretière et le bâton du voyageur,
l'anneau d'invisibilité, la poudre de sympathie, l'or artificiel, et enfin des remèdes
contre les maladies, et des gardes pour les troupeaux.