ALEXANDRE DE PAPHLAGONIE
Imposteur, né au douzième siècle, en Paphlagonie, dans le bourg d'Abonotique. Ses parents,
qui étaient pauvres, n'ayant pu lui donner aucune éducation, il profita, pour se pousser dans le monde,
de quelques dons qu'il tenait de la nature. Il avait le teint blanc, l'œil vif, la voix claire,
la taille belle, peu de barbe et peu de cheveux, mais un air gracieux et doux. Se sentant des dispositions
pour le charlatanisme médical, il s'attacha, presque enfant, à une sorte de magicien qui débitait
des secrets et des philtres pour produire l'affection ou la haine, découvrir les trésors,
obtenir les successions, perdre ses ennemis, et autres résultats de ce genre. Cet homme ayant reconnu
dans Alexandre un esprit adroit, une mémoire vive et beaucoup d'effronterie, l'initia aux ruses de son métier.
Après la mort du vieux jongleur, Alexandre se lia avec un certain Coconas dont les récits font un chroniqueur byzantin
et un homme aussi malin qu'audacieux. Ils parcoururent ensemble divers pays, étudiant l'art de faire des dupes.
Ils rencontrèrent une vieille femme riche, que leurs prétendus secrets charmèrent et qui les fit voyager
à ses dépens depuis la Bithynie jusqu'en Macédoine. Arrivés en ce pays, ils remarquèrent qu'on y élevait
de grands serpents, si familiers, qu'ils jouaient avec les enfants sans leur faire de mal ;
ils en achetèrent un des plus beaux pour les scènes qu'ils se proposaient de jouer. Ils avaient conçu
un projet hardi. L'embarras était de décider quel lieu serait leur théâtre. Coconas, qui s'attribuait
le personnage de prophète en titre, préférait Calcédoine, ville de Paphlagonie, à cause du concours
de diverses nations qui l'environnaient. Alexandre aima mieux son pays, Abonotique, parce que les esprits
y étaient plus grossiers. Son avis ayant prévalu, les deux fourbes cachèrent des lames de cuivre
dans un vieux temple d'Apollon qu'on démolissait ; ils avaient écrit dessus qu'Esculape et son père
viendraient bientôt s'établir dans la ville.
Ces lames ayant été trouvées, le bruit s'en répandit aussitôt dans les provinces ; les habitants d'Abonotique
se hâtèrent de décerner un temple à ces dieux, et ils en creusèrent les fondements. Coconas,
qui s'apprêtait à faire merveilles, mourut alors, de la morsure d'une vipère. Alexandre se hâta
de prendre son rôle et, se déclarant prophète avant de se rendre au lieu de sa naissance, il se montra
avec une longue chevelure bien peignée, une robe de pourpre rayée de blanc ; il tenait dans sa main
une faux, comme on en donne une à Persée, dont il prétendait descendre du côté de sa mère ; il publiait
un oracle qui le disait fils de Podalyre, lequel, à la manière des dieux du paganisme, avait épousé
sa mère en secret. Il faisait débiter en même temps une prédiction d'une sibylle qui portait que,
des bords du Pont-Euxin, il viendrait un libérateur d'Ausonie.
Dès qu'il se crut convenablement annoncé, il parut dans Abonotique, où il fut accueilli comme un dieu.
Pour soutenir sa dignité, il mâchait la racine d'une certaine herbe qui le faisait écumer, ce que le peuple
attribuait à l'enthousiasme surhumain dont il était possédé.
Il avait préparé en secret une tête habilement fabriquée dont les traits représentaient la face d'un homme,
avec une bouche qui s'ouvrait et se fermait par un fil caché. Avec cette tête et le serpent apprivoisé
qu'il avait acheté en Macédoine, et qu'il cachait soigneusement, il prépara un grand prodige. Il se transporta
de nuit à l'endroit où l'on creusait les fondements du temple et déposa, dans une fontaine voisine, un œuf d'oie
où il avait enfermé un petit serpent qui venait de naître. Le lendemain matin, il se rendit sur la place publique,
l'air agité, tenant sa faux à la main, et couvert seulement d'une écharpe dorée. Il monta sur un autel élevé
et s'écria que ce lieu était honoré de la présence d'un dieu. À ces mots, le peuple, accouru pour l'entendre, commença
à faire des prières, tandis que l'imposteur prononçait des mots en langue phénicienne, ce qui servait à redoubler
l'étonnement général. Il courut ensuite vers le lieu où il avait caché son œuf et, entrant dans l'eau,
il commença à chanter les louanges d'Apollon et d'Esculape et à inviter ce dernier à se montrer aux mortels ;
puis, enfonçant une coupe dans la fontaine, il en retira l'œuf mystérieux. Le prenant dans sa main, il s'écria :
« Peuples, voici votre dieu ! » Toute la foule attentive poussa des cris de joie, en voyant Alexandre casser
l'œuf et en tirer un petit serpent, qui s'entortilla dans ses doigts.
Chacun se répandit en bénédictions, les uns demandant au dieu la santé, les autres les honneurs ou des richesses.
Enhardi par ce succès, Alexandre fait annoncer le lendemain que le dieu qu'ils avaient vu si petit la veille,
avait repris sa grandeur naturelle.
Il se plaça sur un lit, après s'être revêtu de ses habits prophétiques ; et, tenant dans son sein le serpent
qu'il avait apporté de Macédoine, il le laissa voir entortillé autour de son cou et traînant une longue queue ;
mais il en cachait la tête sous son aisselle et faisait paraître à la place la tête postiche à figure humaine
qu'il avait préparée. Le lieu de la scène était faiblement éclairé ; on entrait par une porte
et on sortait par une autre, sans qu'il fût possible de s'arrêter longtemps. Ce spectacle dura quelques jours ;
il se renouvelait toutes les fois qu'il arrivait quelques étrangers. On fit des images du dieu en cuivre et en argent.
Le prophète, voyant les esprits préparés, annonça que le dieu rendrait des oracles, et qu'on eût à lui écrire des billets
cachetés. Alors, s'enfermant dans le sanctuaire du temple qu'on venait de bâtir, il faisait appeler ceux
qui avalent donné des billets, et les leur rendait sans qu'ils parussent avoir été ouverts, mais accompagnés
de la réponse du dieu. Ces billets avaient été lus avec tant d'adresse qu'il était impossible de s'apercevoir
qu'on eût rompu le cachet. Des espions et des émissaires informaient le prophète de tout ce qu'ils pouvaient apprendre,
et l'aidaient à rendre ses réponses, qui d'ailleurs étaient toujours obscures ou ambiguës, suivant la prudente
coutume des oracles.
On apportait des victimes pour le dieu et des présents pour le prophète.
Voulant nourrir l'admiration par une nouvelle supercherie, Alexandre annonce un jour qu'Esculape répondrait en personne
aux questions qu'on lui ferait : cela s'appelait des réponses de la propre bouche du dieu. On opérait cette fraude
par le moyen de quelques artères de grues, qui aboutissaient d'un côté à la tête du dragon postiche, et de l'autre
à la bouche d'un homme caché dans une chambre voisine ; à moins pourtant qu'il n'y eût dans son fait quelque magnétisme.
Les réponses se rendaient en prose ou en vers, mais toujours dans un style si vague qu'elles prédisaient également
le revers ou le succès. Ainsi l'empereur Marc-Aurèle, faisant la guerre aux Germains, lui demanda un oracle.
On dit même qu'en 174, il fit venir Alexandre à Rome, le regardant comme le dispensateur de l'immortalité.
L'oracle, sollicité, disait qu'il fallait, après les cérémonies prescrites, jeter deux lions vivants dans le Danube
et qu'ainsi l'on aurait l'assurance d'une paix prochaine, précédée d'une victoire éclatante. On exécuta la prescription.
Mais les deux lions traversèrent le fleuve à la nage, les barbares les tuèrent et mirent ensuite l'armée de l'empereur
en déroute ; à quoi le prophète répliqua qu'il avait annoncé la victoire, mais qu'il n'avait pas désigné le vainqueur.
Une autre fois, un illustre personnage fit demander au dieu quel précepteur il devait donner à son fils,
il lui fut répondu : Pythagore et Homère. L'enfant mourut quelque temps après. L'oracle annonçait la chose,
dit le père, en donnant au pauvre enfant deux précepteurs morts depuis longtemps. S'il eût vécu, on l'eût instruit
avec les ouvrages de Pythagore et d'Homère, et l'oracle aurait encore eu raison.
Quelquefois le prophète dédaignait d'ouvrir les billets lorsqu'il se croyait instruit de la demande par ses agents,
il s'exposait à de singulières erreurs. Un jour il donna un remède pour le mal de côté, en réponse à une lettre
qui lui demandait quelle était véritablement la patrie d'Homère.
On ne démasqua point cet imposteur, que l'accueil de Marc-Aurèle avait entouré de vénération. Il avait prédit
qu'il mourrait à cent cinquante ans, d'un coup de foudre, comme Esculape : il mourut dans sa soixante-dixième année,
d'un ulcère à la jambe, ce qui n'empêcha pas qu'après sa mort il eut, comme un demi-dieu, des statues et des sacrifices.