ALEXANDRE LE GRAND
Roi de Macédoine, etc. Il a été le sujet de légendes prodigieuses chez les orientaux,
qui ont sur lui des contes immenses. Ils l'appellent Iskender. Les démonographes disent
qu'Aristote lui enseigna la magie ; les cabalistes lui attribuent un livre sur
les propriétés des éléments ; les rabbins écrivent qu'il eut un songe qui l'empêcha
de maltraiter les juifs, lorsqu'il voulut entrer en conquérant dans Jérusalem.
La figure d'Alexandre le Grand, gravée en manière de talisman sous certaines influences,
passait autrefois pour un excellent préservatif. Dans la famille des Macriens,
qui usurpèrent l'empire du temps de Valérien, les hommes portaient toujours sur eux
la figure d'Alexandre ; les femmes en ornaient leurs coiffures, leurs bracelets,
leurs anneaux. Trebellius Pollio dit que cette figure est d'un grand secours dans toutes
les circonstances de la vie, si on la porte en or ou en argent...
Légendes d'Iskender Zulcarnain
(Alexandre le Grand)
Les Orientaux ont construit sur Alexandre le Grand — Iskender Zulcarnain, dans
leurs idiomes — de longues et merveilleuses fables assez semblables aux romans
de chevalerie du Moyen-Âge européen, où des exploits imaginaires étaient attribués
à des personnages véritables, comme dans les romans de la Table ronde et des douze pairs
de Charlemagne. La fiction européenne s'est aussi approprié le héros macédonien,
entremêlant de bizarres inventions les récits authentiques de Quinte-Curce et d'Arrien.
Nous examinerons plus loin quelques-unes de ces compositions ; occupons-nous d'abord
de l'histoire persane et arabe d'Alexandre.
L'auteur du manuscrit que nous désirons analyser commence ab ovo, comme dirait Horace,
par la mort du grand-père d'Alexandre, Bahman, roi de Perse. Sa femme Homai, qu'il a
laissée enceinte, cache, dans des vues ambitieuses, la naissance de son fils Darab,
et l'expose dans une auge en bois sur les eaux du Tigre ; il est recueilli par
un teinturier, qui l'élève comme son enfant et lui permet d'entrer dans l'armée persane,
à l'occasion d'une guerre avec les Grecs. La valeur du jeune Darab le fait remarquer,
et il est reconnu pour le fils de la reine Homai, qui résigne la couronne en sa faveur.
Il épouse la fille du roi de la Grèce, Filosùf ; c'est le nom sous lequel Philippe
de Macédoine est toujours désigné dans cet ouvrage. La reine Rudiah ayant été renvoyée
à son père par Darab son époux, c'est à la cour de Macédoine que naît Iskender, le heros
de la légende.
L'histoire de Bucéphale est racontée presque dans les termes des biographes grecs
et romains, avec cette différence que le coursier ayant sur le corps l'empreinte d'une tête,
on l'avait appelé Zulrasayn — à deux têtes — comme qui dirait Bicéphale au lieu
de Bucéphale :
Certains marchands de chevaux avaient fait présent au roi Filosùf d'un cheval magnifique
de taille et de forme, plein de feu et d'ardeur, mais si farouche qu'on ne pouvait
le monter qu'à l'aide d'une bride de fer et de rênes à chaînons d'acier, qui lui tenaient
la tête penchée sur le cou. On disait qu'il mangeait de la chair humaine. Iskender l'admira,
et le fit enfermer dans un édifice dont les fenêtres étaient garnies de grilles en fer,
afin qu'il pût s'habituer à la vue de l'homme et fût moins ombrageux. Sur le point
de partir pour une expédition, il vint voir le cheval ; il passa sa main à travers
les grilles, et l'animal la caressa. Alors il le fit manger ; et comme il n'en reçut aucun
mal, il le fit sortir et le cheval le lécha, agitant la queue comme un jeune chien.
Iskender le caparaçonna et le monta.
Quand Filosùf envoya demander à ses augures quel serait son héritier, il lui fut répondu
que le royaume passerait à un enfant de sa maison, qui dompterait un cheval que personne
n'aurait pu dompter, et que le nom de ce cheval serait Zulrasayn.
Le refus que fait Iskender de payer le tribut aux ambassadeurs persans, est suivi
d'une invasion de la Perse. La veille d'une bataille, au milieu des préparatifs, sa mère
le prévint de son arrivée. Par Allah ! dit-il, elle ne peut venir que pour un sujet
important ! Il l'attendit donc, et à la nuit elle arriva ; elle entra dans l'intérieur
de la tente. Quand il la vit, il s'avança pour la recevoir, disant :
« Ô ma mère ! pourquoi tant de fatigue ? Qui vous a engagée à ce voyage long et dangereux ?
Pourquoi ne m'avez-vous pas fait savoir vos intentions par un message ? »
Elle lui répondit :
« Ô mon fils ! la cause qui m'amène vers vous ne m'a laissé ni tranquillité ni repos ;
car mon bonheur en dépend. Ô roi ! qu'avez-vous fait de Dara (Darius) ? » En apprenant que
Dara était sauf, elle ressentit une grande joie et se prosterna la face contre terre pour
remercer Dieu.
« Ô mon fils! reprit-elle, gardez bien le secret que je vais vous confier : sachez donc
que celui que vous poursuivez en ce moment est votre frère, le fils de votre père. »
Iskender, étonné, la baisa au front, disant :
« Puisque le roi est mon frère, je lui rendrai ses provinces de Perse et je retournerai
en celles de Roum. »
Elle lui dit encore :
« Mon fils, ne révélez rien de ce secret, jusqu'à ce que le Tout-Puissant vous ait fait
rejoindre le roi. »
Iskender garda son secret ; il dormit cette nuit-là et le matin il se remit en marche
pour chercher son frère.
L'avis est arrivé trop tard ; Dara périt de la main des traîtres, dont Alexandre tire
une éclatante vengeance.
Après la réduction complète de la Perse, il retourne en Macédoine ; enflé de ses succès,
il aspire aux honneurs divins et veut être adoré. L'explication de ce désir impie soufflé
par lblis — le Satan des Orientaux — ne se trouve dans aucun écrivain classique.
En contemplant la grandeur de sa puissance, l'éclat de ses conquêles, tant de peuples
soumis ou qui venaient se soumettre, Iskender fut plongé dans les cinq enivrements
de la jeunesse, des richesses, de la victoire, du meurtre de son rival et de son propre
courage dans les combats. Iblis trouva auprès de lui un accès plus facile. Le maudit
se présenta sous les traits d'un vieillard, vêtu de laine grossière et s'appuyant sur
un bâton. Il dit :
« Ô roi ! Dieu te garde, je te salue ! Ton front ne se courbera point devant les autels
à cause de ta magnificence. Aie confiance en toi-même et en ton grand pouvoir. »
Ces paroles étonnèrent Iskender ; jamais encore il n'avait entendu de salut semblable.
Regardant le vieillard, il vit que son accoutrement était étrange et quand tout le monde
fut sorti, il l'emmena dans une pièce particulière et lui dit: « Vieillard, je n'ai
jamais entendu salut plus extraordinaire que le tien. Quel est le sens de ces mots :
ton front ne se courbera plus devant les autels à cause de ta magnificence ? »
Le maudit se mit à rire :
« Élève d'Aristote ! dit-il, comment se fait-il que ton précepteur t'ait caché
ce que je viens de dire ? Sache donc que le sens de mes paroles est ceci : que je n'ai pas
vu de ton temps un homme au-dessus de toi, ou un homme qui mérite plus l'adoration que toi ;
et que celles-ci : aie confiance en toi-même et en ton grand pouvoir, veulent dire
que tu es le conseil de cet âge, le dieu de ce temps, le seigneur de cette période. »
lblis ne cessa de parler ainsi jusqu'à ce qu'il eût subjugué intérieurement son cœur.
Mais, selon d'autres écrivains musulmans, Alexandre était un vase d'élection que Dieu avait
résolu de tirer des ténèbres de l'idolâtrie pour en faire un apôtre de l'islamisme.
Dans cette autre version apparaît un important personnage qui, sous le nom de Khizzer
— l'Élie de la Bible — accompagne Iskender dans toutes ses conquêtes et l'aide
efficacement de ses conseils et de son pouvoir surnaturel :
Dieu le Très-Haut révéla à Khizzer qu'il devait aller trouver Iskender pour lui enseigner
la vraie voie et lui annoncer qu'il le ferait le maître du monde, de l'orient à l'occident,
tant de la terre que des mers, depuis le coucher du soleil jusqu'à son lever ;
qu'il soumettrait des contrées que nul n'aurait parcourues, et pénétrerait dans des pays
où personne n'avait pénétré avant lui, pas même Soliman ben Daoud. Quand le Très-Haut
lui eut révélé tout cela, il partit des îles pour Makeduniah ; car Khizzer servait Dieu
dans les îles de la mer et quand il vint à Makeduniah, il se présenta à la porte
et demanda où se tenait l'assemblée du conseil présidée par lskender et on le lui enseigna.
Or, cette assemblée se tenait deux fois chaque semaine ; Khizzer y assista la première
fois et il entendit les discours du peuple et ses discussions ; le roi les écoutait,
et quand ils différaient d'opinion sur un point difficile, on l'expliquait à lskender
par une interprétation fidèle. Khizzer garda le silence et ne proféra pas un mot dans
cette assemblée. Il y revint une seconde fois de la même manière et une troisième fois.
Quand il sortit la troisième fois, Iskender dit :
« Quel magnifique vêtement portait ce jeune homme qui vient d'assister pour la troisième
fois à mon assemblée et que nous n'avons pas entendu prononcer un seul mot ! Ceci dénote
qu'il est homme de grand savoir ou qu'il ne sait rien du tout. »
L'un de ceux qui étaient présents, dit :
« Je l'accosterai et le questionnerai. »
L'assemblée répondit :
« Au nom de Dieu. »
Quand arriva le jour de l'assemblée, Khizzer vint pour la quatrième fois, s'assit
et lskender lui dit :
« Quel est ton nom, jeune homme ? »
Il répondit :
« Élie.
— Quel est ton prénom ? »
Il répondit :
« Abdulabbas.
— Et d'où viens-tu? »
Il répondit :
« De la terre des Philistins. »
Il lui demanda encore :
« Qui t'a conduit ici ? » et il répondit :
« C'est toi-même qui m'as conduit ici. Ô roi ! je suis venu à ton assemblée ; j'ai entendu
les paroles des hommes qui parlaient devant toi ; j'ai reconnu qu'elles étaient des paroles
sans but. Sache, ô roi ! que les cieux et cette terre et le firmament qui marche la nuit
et le jour, ont un Créateur haut et puissant, vivant et éternel ; sache qu'il y a
un artisan de ce monde qui a fait le ciel, qui gouverne la révolution des astres
et des cieux, le soleil, la lune et les étoiles, bienfaisant, infiniment sage,
miséricordieux, entendant, voyant, existant de toute éternité, ne finissant point
et ne devant jamais finir ni changer, trop magnifique pour être compris par l'intelligence
et trop grand pour qu'il lui soit trouvé des bornes ou aucune limite connue ; prévoyant
tout ce qui peut être prévu ; qui nous traite selon nos mérites, nous fait entreprendre
ce qui nous est ordonné, nous secourt dans nos difficultés, nous répond quand
nous le prions, nous juge quand nous nous révoltons contre ses ordres. »
Or, personne n'avait osé dire un mot semblable dans l'assemblée d'Iskender depuis l'arrivée
d'Iblis. lskender cria à haute voix à ses jeunes hommes de le prendre et de l'emprisonner
dans une chambre de son palais. Iblis, le maudit, vint alors.
« Ô Hakim ! lui dit Iskender, il m'est venu un jeune homme qui m'a dit des choses
prodigieuses.
— J'ai appris cela, répondit Iblis, et je venais te parler de lui pour te tenir en garde,
car c'est un enchanteur et un devin ; et si tu voulais en purifier la terre, il serait bien
que tu le fisses mourir. »
Iskender lui dit :
« Il est en prison et la nuit prochaine on lui tranchera la têle. »
Khizzer, délivré par intervention surnaturelle, est porté sur une montagne de Macédoine :
il est trouvé là par un batrik — général — qu'Alexandre avait envoyé à sa recherche.
Ce général perd la plus grande partie de sa troupe, qui est détruite par le souffle
de Khizzer. Sur une invitation plus amicale, Khizzer retourne à la cour d'Iskender, expose
les ruses du démon et finit par convaincre le roi, qui, après avoir confessé l'unité
de Dieu, prend en même temps pour son conseiller futur et son ami l'apôtre
de sa conversion.
Aussitôt commence la relation de la marche triomphante d'Alexandre à travers l'Europe,
en passant par Rome, où il rencontre Bélinas — Pline — qui l'accompagne
dans son expédition.
Bélinas fait un anneau royal qui a la propriété de s'élargir dans la proximité d'un poison.
Ce présent rend bientôt au roi un éminent service, car un de ses courtisans essaie
de le faire mourir et le roi, prévenu par son anneau, échappe au danger.
Takaphanes — le courtisan empoisonneur — est interrogé par Khizzer. Quand le crime est
prouvé :
« Ô envoyé de Dieu ! dit lskender, que te semble-t-il que nous devions faire en un tel
cas ?
— C'est ici un crime qui ne mérite aucune pitié, répond Khizzer, et un criminel qui n'a
ni jugement ni prudence ; il est juste qu'il serve d'exemple aux hommes et d'avis salutaire
à tous ceux qui oseraient tenter contre le roi un crime semblable. Qu'une grande fosse soit
creusée pour lui à côté du camp ; qu'elle soit remplie de bois, et qu'on y mette le feu ;
puis, qu'on apporte les viandes empoisonnées et quand le coupable les aura mangées,
qu'il soit précipité dans les flammes. »
Le roi dit :
« Voilà qui est juste. »
En conséquence, il donna l'ordre de ramasser le bois. Quand il fut allumé, on apporta
à Takaphanes la viande qu'il avait préparée pour le roi ; on la lui fit manger et lorsque
le poison commença à faire son effet, Iskender dit :
« Je resterai, afin de voir ce qui me serait arrivé. »
Et sa face enfla, ainsi que son corps, jusqu'à ce qu'il crevât ; un liquide jaune coula
de tout son corps. Alors Iskender s'en alla, ordonnant qu'il fût jeté dans le feu. Ce qui
fut fait en présence de toute l'armée et il n'en était pas un qui ne le maudît.
Nous trouvons ensuite le héros en Espagne, où le roi de ce pays, Naamah, embrasse
la religion d'Iskender et l'aide dans ses conquêtes en Afrique. La construction d'un pont
à travers le détroit de Gibraltar, attribuée ici au fou macédonien, est sérieusement
rapportée par les écrivains orientaux, qui, lorsqu'ils croient, étendent leur croyance
à ses extrêmes limites. Quelques chroniqueurs, à la vérité, racontent ces exploits
différemment. Selon eux Alexandre trouva l'Atlantique et la Méditerranée séparés
par un isthme et il prit la peine de le percer aux dépens de quelques-unes des plus belles
villes des côtes méridionales de l'Europe, que détruisirent soudain les flots
en se précipitant de la grande mer.
Arrivé au détroit de Gibraltar, Iskender demande à un vieillard :
« Quelle est la distance de ce rivage au bord opposé ?
— Par le chemin le plus court, ce serait la journée d'un cavalier ; mais par la mer,
c'est selon le temps et le vent.
— Quelle est sa profondeur ?
— De cinquante verges à quelques endroits ; elle diminue vers les bords comme une rivière.
— L'eau est-elle dormante ou courante ?
— L'eau est immobile, et son mouvement vient du vent.
— Est-elle salée ou douce ?
— Ô roi ! elle est salée ; car si elle ne l'était pas, elle se corromprait et détruirait
le monde. »
Les paroles du vieillard plurent à Iskender ; il se tourna vers Khizzer et lui dit :
« Ô envoyé de Dieu ! j'ai demandé toutes ces choses à ce vieillard, parce que j'ai formé
dans mon esprit le projet de construire un pont sur ce passage, afin qu'on se souvienne
de moi dans les siècles reculés. Quelle est ton opinion? »
Il répondit :
« Dieu n'a rien mis dans ton coeur qui ne soit d'un bon augure. Aie courage ; tu es un roi
protégé et victorieux. »
Le roi appela Bélinas et lui commanda de rassembler les géomètres et les philosophes,
afin qu'ils pussent exécuter son plan ; en même temps il fit venir des ouvriers en pierre,
en fer et airain. Il fit étendre des tapis sur lesquels on répandit de l'argent ;
des livres de compte furent distribués et il fit faire dans l'armée cette proclamation :
« Ô tribus des hommes ! Réunissez-vous ; que pas un seul ne demeure en arrière, mais
que tous prennent part à cette entreprise ; que celui qui est pauvre prenne mon argent
pour établir ses enfants ; que celui qui est riche agisse pour obéir à la volonté
de Dieu. »
Tous répondant à cet appel, ils commencèrent à tailler des pierres, à fondre l'airain
et ne cessèrent de travailler pendant l'espace de trois mois. À la fin de ce temps,
les géomètres passèrent dans les navires sur l'autre bord pour choisir la place
des fondations des arches ; Khizzer et Bélinas les précédaient ; et quand l'ouvrage était
difficile, Dieu le leur rendait facile. Ils comptèrent les arches du pont, qui étaient
au nombre de mille trois cents et la largeur du pont fut de soixante et dix verges.
Quand ils eurent posé ces fondations, ils commencèrent à bâtir et quand ils eurent achevé
le pavage, Iskender passa à cheval avec dix des principaux chefs, il traversa le pont
d'un bout à l'autre en un jour ; il employa un autre jour pour revenir au camp. Alors
on l'orna de parapets de chaque côté dans toute sa longueur ; et ce pont, appelé pont
de Sanjah, fut achevé en huit mois...
Les aventures d'Alexandre en Afrique sont peu variées. Le principal incident est le silence
des idoles.
Khizzer alla en silence jusqu'à ce que le peuple vint à l'idole ; quand ils en approchèrent,
le roi — des idolâtres — cria à haute voix :
« Ô Dieu ! seigneur et maître, tu sais ce qui arrive et entends ce qui se passe, fais donc
de toi-même quelque manifestation de ta colère, afin que cet homme reconnaisse que tu es
un monarque puissant... »
Alors il se retira et dit à Khizzer :
« Approche maintenant ; et vois ce que tu vas voir. »
Khizzer approcha, disant :
« Ô Dieu ! sois loué ! toi qui as donné pouvoir à Satan sur les fils des hommes ; à toi,
ô Dieu, les actions de grâces et les louanges ! II n'y a de pouvoir et de salut qu'en toi.
Dieu haut et puissant, je me réfugie en toi contre les traits de Satan. »
Il cracha ensuite au visage de l'idole et, lui arrachant ses ornements et sa lance,
il l'en frappa à la tête et elle se brisa ; il frappa la main droite et la main se cassa ;
il mit en pièces son pied gauche et les ornements qui le recouvraient. Le roi idolâtre
était demeuré dans le silence et l'étonnement, ne disant pas un mot. Khizzer se tourna
vers lui et lui dit que s'il était fâché, ce devait être contre lui-même.
« Tu viens de voir de tes yeux ce que j'ai fait de ton idole et comment je l'ai traitée ;
que m'est-il arrivé et qu'as-tu vu ?
— Ô toi ! dont la face est belle, dit le roi, le démon s'est retiré à ton approche. »
Khizzer reprit :
« Satan parlait par la bouche des idoles, et c'était lui qui s'adressait à vous ; quand
je suis venu vers vous, il a pris la fuite et s'est éloigné de ce royaume. »
Les yeux du roi se mouillèrent de larmes et il dit :
« Maintenant je reconnais ce que tu as dit ; j'entends ta mission et je comprends
ta parole : va dans la paix du Seigneur. »
Cinq rois confédérés, persuadés par les succès d'Alexandre et par des preuves évidentes
de sa mission divine, se soumettent à sa loi et embrassent sa religion. Enfin il va
jusqu'aux confins de l'Occident, où il entend le bruit que fait le soleil couchant
en se plongeant dans l'océan ; il trouve la fontaine de la vie ; mais il ne lui est pas
permis d'en boire. Son vizir Khizzer, plus favorisé, obtient le don d'immortalité ;
cette partie de la légende est fondée, selon toute apparence, sur l'enlèvement d'Élisée
au ciel :
Quand Zulcarnain approcha de cette plaine et voulut y entrer, elle s'agita comme
par un tremblement de terre et le sol se crevassa, et quand il s'éloigna, elle reprit
sa tranquillité. Mais quand Khizzer approcha et y entra, elle demeura immobile
et il ne cessa pas de s'avancer. Zulcarnain le regarda jusqu'à ce qu'il disparût à sa vue.
Alors une voix venue du ciel cria à Khizzer :
« Saisis ce qui est devant toi, c'est-à-dire hâte-toi d'avancer. »
Il avança donc rapidement jusqu'à ce qu'il arrivât à l'endroit ou devait être la fontaine
de vie ; la voix lui commanda d'y boire. On dit qu'il regarda l'eau : elle tombait du ciel
dans une piscine et rien n'en sortait ; Il y fit ses ablutions et il s'écria :
« Eau divine, où vas-tu ? »
Une voix lui répondit du ciel :
« Sois silencieux ; ta science sur ce sujet est arrivée à ses limites. »
Khizzer revint donc jusqu'à la place d'où il s'était élevé et il vit Zulcarnain
qui l'attendait ; il lui dit ce que Dieu lui avait permis, de boire à la fontaine de vie
et de s'y purifier, lui accordant de vivre jusqu'au premier son de la trompette.
« Et maintenant, ajouta-t-il, retournons, ô Zulcarnain ! ».
De là, Alexandre, qui apprend la révolte des Perses, tourne vers l'Est. Chemin faisant,
il prend l'Égypte et construit la ville d'Alexandrie :
Et ils vinrent au royaume d'Afrikiah ; et quand la reine de Sikilyah, qui se nommait
Ghidakah, apprit l'approche d'Iskender, elle vint à sa rencontre avec toute son armée.
Iskender, qui en fut prévenu, ordonna au fils de cette reine, ainsi qu'aux rois des nations,
d'aller au devant d'elle ; lui-même il vint à la porte de sa tente pour la recevoir ;
et quand ils furent assis, Khizzer à côté du roi, la reine fit apporter ses présents,
qui étaient nombreux. Iskender lui donna un vêtement d'honneur, ainsi qu'à ceux qui étaient
avec elle et se tournant vers Salem, le fils de la reine, il lui dit de partir
en compagnie de sa mère et de la reconduire dans ses États. Salem, lui baisant la main,
répondit :
« Entendre, c'est obéir. »
Le jour suivant, les rois de l'Occident partirent pour leurs royaumes. Iskender leur fit
à tous des présents et les congédia avec honneur.
Le lendemain, les trompettes sonnèrent le départ et l'armée, ayant Khizzer à sa tête,
se mit en marche pour les pays qu'elle n'avait pas encore visités ; et elle marcha
jusqu'à ce qu'elle eût atteint une ville souterraine. Le roi Safwan, qui gouvernait
cette ville, sortit à la tête de son peuple ; il commanda à ses nobles de préparer autant
de présents qu'ils pourraient et il s'avança jusqu'à ce qu'il rencontrât l'avant-garde
de l'armée d'Iskender où était le vizir Khizzer. Celui-ci demanda au roi le motif
de sa venue. Le roi lui répondit :
« J'étais impatient de voir la face du roi Iskender. »
Khizzer le prit par la main et le conduisit, ainsi que dix de ses compagnons, à la tente
royale. Puis se présentant devant Iskender, il lui dit l'arrivée du roi Safwan et reçut
l'ordre de l'introduire. Quand Safwan fut entré, Iskender, lui rendant son salut, l'invita
à s'asseoir près de lui et ordonna que ses compagnons fussent introduits. Le roi Safwan,
se tenant debout, demanda la permission de faire apporter les présents, ce qui lui fut
accordé. La plupart de ces présents étaient des objets d'habillement ; ils furent reçus
gracieusement par Iskender, qui en fit de semblables à son tour et commanda au roi
de retourner à sa ville.
Le jour suivant, lskender ordonna de planter sa tente sur le bord de la mer, près
de la cité et quand il vit qu'elle était sous terre, il s'en étonna grandement ;
il assembla les philosophes, les géomètres et les hommes sages ; il leur dit qu'il désirait
bâtir une ville sur le sol et qu'on la nommerait de son propre nom. Alors Bélinas,
se levant, s'écria :
« Ô roi ! je vais m'empresser de la construire et, s'il plaît à Dieu, cela s'accomplira
gloieusement. »
Iskender le loua pour ces paroles, lui recommandant de faire toute diligence ; Bélinas
répondit :
« Entendre, c'est obéir. »
Il s'éloigna de la présence du roi et ordonna de couper des pierres et de tailler
des colonnes. Les ouvriers exécutèrent promptement ces ordres ; ils en amenèrent
des montagnes. Ensuite, comme il avait lu dans certaines chroniques qu'il était impossible
de bâtir en ce lieu une ville au-dessus du sol sans qu'elle fût aussitôt dévastée par
des monstres marins, Bélinas ordonna à des sculpteurs de sculpter sur d'énormes blocs
de pierre les images de ces monstres marins et il en fit placer sur le rivage, à l'endroit
où la mer borde la ville. Quand ces talismans furent faits, il alla vers les ouvriers
et leur commanda de construire les murs. II fit aussi proclamer par la ville souterraine
que chacun de ceux qui avaient une maison sous terre eût à en construire une nouvelle
sur le sol au-dessus de l'ancienne ; à celui qui était pauvre, il offrait assez d'argent
pour le faire. Les habitants de la ville élevèrent leurs voix pour célébrer Iskender
et ils se hâtèrent de faire ce qui leur était commandé.
Khizzer commanda d'étendre des tapis et de verser dessus des pièces de monnaie ; il en fit
une distribution parmi les personnages élevés et les hommes obscurs et les travaux
marchèrent rapidement. Le peuple connut qu'Iskender était assisté du pouvoir de Dieu.
Et Dieu envoya dans ses mains chaque chose qui était utile. Les constructions ne cessèrent
de s'élever et les ouvriers de travailler diligemment jusqu'à ce que tout fût terminé.
Alors, les habitants supplièrent Iskender de leur procurer la quantité d'eau douce
qui leur était nécessaire. Pour cela, il commanda aux nobles, au peuple et aux soldats
de creuser un canal, à partir du Bahr-al-Kébir — qui est le Nil. Tous se partagèrent
les travaux et il ne s'était point écoulé beaucoup de jours avant que l'eau arrivât
du Bahr-al-Kebir à Iskenderya. Alors Iskender vint à Bélinas, le loua beaucoup pour
ce qu'il avait fait et dit :
« Je veux que tu me bâtisses sur le bord de la mer un minaret ; que tu y déploies toute
ta sagesse ; et que tu en fasses un monument qui conserve ma mémoire jusqu'à la fin
des temps. »
Viennent ensuite les récits de la visite d'Alexandre à Jérusalem et du siège de Tyr ;
puis des relations de batailles et de victoires en Syrie, en Perse et dans l'Inde. Il est
parlé du roi Porus, mais son nom est écrit de manière que, par l'addition d'un point,
il se trouve changé en celui de Fouz. On trouve aussi un passage curieux au sujet
des tartares, qui sont appelés les nations des yadjouj et des madjouj, enfermés par
une puissante muraille pour les empêcher de faire des incursions sur leurs voisins du côté
du sud. On les bat, quoiqu'ils soient montés sur des gazelles. On leur fait des prisonniers,
auxquels on demande quelle est leur religion ? L'un des prisonniers répondit :
« Quant à notre religion, il en est parmi nous qui adorent le soleil et d'autres la lune,
et d'autres qui adorent l'un et l'autre ; et il en est qui ne savent pas ce que c'est
qu'une religion. »
Khizzer demanda ensuite:
« Que mangez-vous ? »
Le prisonnier répondit :
« Les uns parmi nous mangent la chair du daim, d'autres la chair des charognes, d'autres
mangent l'une et l'autre et d'autres un serpent qui leur descend du ciel et dont
ils conservent la chair d'une année à une autre année et quelques-uns de nous ont jusqu'à
mille enfants avant de mourir. »
Quand Iskender entendit cela. il rendit grâces au Dieu tout-puissant et dit à Khizzer :
« Ô, mon Seigneur ! faites une rude guerre à ces gens-là. »
À la fin Alexandre parvient au lieu où se lève le soleil sur la montagne de Kaf,
qui est la limite de ses victoires et il retourne à Babylone. Là, sa mort, qui est
très brièvement racontée, est attribuée à du vin empoisonné qui lui aurait été servi par
la trahison d'un noble macédonien, que la reine mère avait menacé de la vengeance
de son fils.
Quelque pâle que soit ce résumé, il suffit à montrer que l'histoire orientale de ce héros,
dont la renommée remplit le monde, diffère sur quantité de points des histoires
de l'Occident. Dans son ensemble, elle a du rapport avec nos romans du Moyen-Âge. Ainsi,
des deux côtés, on nie qu'Alexandre soit fils de Philippe. La chronique européenne
lui donne pour père un roi d'Égypte, nommé Nectanebus, qui se changeait en dragon, par art
magique. Au lieu de faire arrêter le héros à l'endroit où se lève le soleil, la limite
de ses conquêtes devient une montagne sur laquelle est un palais magnifique, avec
les arbres du soleil et de la lune ; les premiers portent des feuilles d'or et les seconds
des feuilles d'argent. Ces arbres parlent à Alexandre en langue grecque et persane
et ils lui prédisent sa mort prochaine. Les romans de l'Europe contiennent aussi quelques
fables grossières et ridicules. Par exemple, il y est dit qu'Alexandre, enfermé dans
une caisse de verre que l'eau ne pouvait pénétrer, se fit descendre au fond de la mer, où,
ajoute l'auteur, il vit beaucoup de choses qu'il ne voulut jamais dire, car il comprit
qu'on ne voudrait pas les croire. On le fait encore s'enfermer lui-même dans une grande
cage de fer treillagée — une autre histoire met une cage de cuir — et, se laissant emporter
dans les airs par deux griffons, Alexandre s'élève assez haut pour que toute la terre,
sous la forme d'une pomme, soit embrassée par un regard. Alors la nature, alarmée
de ce qu'un mortel ose tenter si hardiment de contempler ses mystères, descend aux enfers
et obtient de Béelzébub le poison qui termine les jours du héros.