ALIS DE TÉLIEUX
Nonne du monastère de Saint-Pierre-de-Lyon, qui s'échappa de son couvent au commencement du seizième siècle,
en un temps où cette maison avait besoin de réforme, mena mauvaise vie et mourut misérablement, toutefois
dans le repentir. Son âme revint après sa mort. Cette histoire a été écrite par Adrien de Montalembert,
aumônier de François ler.
Légende d'Alis de Télieux
C'est un extrait fidèle d'un livre très rare, imprimé à Paris, en 1528, petit in-4° gothique, et intitulé :
La merveilleuse histoire de l'esprit qui, depuis naguère, s'est apparu au monastère des religieuses
de Saint-Pierre-de-Lyon, laquelle est pleine de grande admiration, comme on pourra voir par la lecture
de ce présent livre, par Adrien de Montalembert, aumônier du roi François ler.
Avant que le monastère des nonnes de Saint-Pierre-de-Lyon sur le Rhône fût réformé — en 1513 — il y avait
en ce couvent grands désordres, chacune vivant à son plaisir ; et il n'y avait abbé, abbesse ou évêque qui pût régler
le gouvernement desdites nonnes. Elles menaient donc piteuse religion, désolée et méchante ; et quand arrivèrent
là d'autres bonnes religieuses qui vivaient saintement, les nonnes déréglées emportèrent ce qu'elles purent,
et s'en allèrent.
Entre les autres, il en était une nommée Alis de Télieux, sacristine de l'abbaye, qui avait les clefs des reliques
et des ornements. Celle-là sortit du monastère à telle heure malheureuse que jamais depuis en vie n'y rentra.
Saisie d'aucuns parements d'autel, elle les engagea pour certaine somme. Je ne voudrais pour rien au monde raconter
la déplorable vie que depuis elle mena. Elle y gagna de grandes maladies dont son pauvre corps fut mis en telle sujétion,
qu'il n'était nulle part sans ulcères et sans douleurs.
Notre-Seigneur, par sa bonté, rappela pourtant cette malheureuse, et lui représenta sa grande miséricorde
en lui inspirant la pensée de réclamer sa douce Mère. Il est bon d'avoir servi Notre-Seigneur quelquefois,
car il en fait récompense et à l'heure que l'on en a le plus grand besoin. La pauvre sœur Alis soupira,
pleura, et pria dévotement la sainte Mère de Dieu qu'elle fût son avocate envers son cher Fils. Elle rendit
l'esprit alors, non pas en l'abbaye, non pas en la ville ; mais abandonnée de tout le monde, en un petit village,
où elle fut enterrée sans funérailles, ni obsèques, ni prières, comme la plus méprisée créature ; et, pendant l'espace
de deux ans, elle a été ainsi enterrée sans que mémoire d'elle eût régné en la souvenance d'aucun.
Mais en cette abbaye, il y avait une jeune religieuse de l'âge d'environ dix-huit ans, nommée Antoinette Grollée,
gentil-femme, native du Dauphiné, sage, dévote et simple. Seule, elle gardait mémoire d'Alis et priait pour elle.
Une nuit qu'elle était toute seule dans sa chambre, en son lit couchée, et qu'elle dormait, il lui sembla
que quelque chose lui levait son couvre-chef, et lui faisait au front le signe de la croix ; elle se réveille,
non point grandement effrayée, mais seulement ébahie, pensant à part soi qui pouvait être celle qui l'aurait
de la croix signée ; enfin elle n'aperçoit rien, et ne sait ce qu'elle doit faire. Elle crut qu'elle avait songé,
et ne parla à personne.
Un autre jour qu'elle entendait autour d'elle quelque chose faisant des sons et sous ses pieds frappant de petits coups,
comme si on eût heurté d'un bâton sous un marche-pied ; quand elle eut plusieurs fois ouï ce bruit étrange, elle commença
à s'étonner et tout épouvantée le conta à la bonne abbesse, laquelle la sut réconforter. Ledit esprit
— car c'en était un — faisait signe de grande réjouissance, quand on chantait le service divin
et quand on parlait de Dieu, à l'église ou autre part. Mais jamais il n'était entendu si la jeune fille
n'était présente ; jour et nuit il lui tenait compagnie et jamais depuis ne l'abandonna en quelque lieu qu'elle fût.
Je vous dirai grand'merveille de cette bonne âme. Je lui demandai, en la conjurant au nom de Dieu, si, incontinent
qu'elle fut partie de son corps, elle suivit cette jeune religieuse ? L'âme répondit que oui véritablement,
ni jamais ne l'abandonnerait que pour la conduire au ciel.
Après que la bonne abbesse eut aperçu la vérité et pris conseil, car le cas lui était fort admirable, grand en fut
le bruit par la ville de Lyon, où accoururent maints hommes et maintes femmes. Les pauvres religieuses furent éperdues
de prime face, ignorant encore ce que c'était. Antoinette fut interrogée pour savoir ce qu'elle pensait de cette aventure ?
Elle répond qu'elle ne savait ce que ce pourrait être, si ce n'était sœur Alis, la sacristine ; d'autant
que depuis son trépas souvent elle avait songé à elle et l'avait vue en dormant. L'esprit, conjuré alors,
répondit qu'il était en effet l'esprit de sœur Alis, et en donna signe évident. L'abbesse envoya donc quérir
le corps de la trépassée et pour ce fut enquise l'âme, premièrement, si elle voudrait que son corps fût enterré
à l'abbaye ? Elle donna signe qu'elle le désirait. Alors la bonne dame abbesse le fit emmener honnêtement.
L'âme faisait bruit autour de la jeune fille, à mesure que son corps approchait de plus en plus ; quand il fut
à la porte de l'église du monastère, l'esprit se démenait en frappant et en heurtant plus fort sous les pieds
d'Antoinette.
Le samedi, seizième jour de février mil cinq cent vingt-sept, monseigneur l'évêque coadjuteur de Lyon et moi
partîmes le plus secrètement qu'il nous fut possible, vers deux heures après midi pour l'abbaye. Le peuple nous aperçut ;
ils accoururent hâtivement et cheminèrent après nous en diligence, au nombre de près de quatre mille personnes,
tant hommes que femmes. Sitôt que nous arrivâmes, la presse était si grande, que nous ne pouvions entrer en l'église
des religieuses ; lesquelles étaient averties de notre venue ; et incontinent vint à nous leur père confesseur,
auquel fut charge d'ouvrir un petit huis pour entrer par le chœur. Le peuple s'en aperçut, et par force voulut
entrer aussi. Nous trouvâmes l'abbesse accompagnée de ses religieuses, qui se mirent à genoux en grande humilité
et saluèrent le révérend évêque et sa compagnie. Après le salut rendu par nous, elles nous menèrent en leur chapitre.
Incontinent la jeune sœur fut présentée à l'évêque, qui lui demanda comment elle se portait ; elle répondit :
« Bien, Dieu merci ! »
Il lui demanda ensuite ce que c'était que l'esprit qui la suivait ? Aussitôt ledit esprit heurta sous les genoux
de la sœur, comme s'il eût voulu dire quelque chose. Il fut tenu maints propos concernant la délivrance
de cette pauvre âme. Plusieurs disaient qu'elle soutenait grande peine. Nous avisâmes que premièrement on prierait
Dieu pour elle et l'évêque commença le De profundis. Pendant ce psaume, la jeune religieuse demeura à genoux devant lui ;
l'esprit heurtait incessamment comme s'il eût été sous terre.
Après que le psaume fut achevé et les oraisons dites, il fut demandé à l'esprit s'il était mieux ? II fit signe que oui.
Je fus chargé alors de régler cette affaire, c'est-à-dire les cérémonies, exorcismes, conjurations et adjurements
qu'il convenait d'employer pour savoir la pure vérité de cet esprit et pour connaître si c'était véritablement l'âme
de la défunte ou bien quelque esprit malin, feignant d'être bon pour abuser les religieuses.
Ce fut un vendredi, fête de la Chaire de saint Pierre, le 22 février 1527, que nous rentrâmes au monastère.
L'évêque, après qu'il se fut confessé, s'appareilla de son rochet épiscopal. Tous ceux de l'assemblée s'étaient
mis en état. Après l'oraison, l'évêque prit une étole, la mit à son cou, et fit l'eau bénite ; et quand tous furent assis,
il se leva, et commença à jeter de l'eau bénite çà et là, invoquant tout haut l'aide de la majesté divine ;
nous lui répondions ; et après qu'il eut dit l'oraison : Omnipotens sempiterne Deus, etc., et que l'on eut dit amen,
il se rassit comme devant. Incontinent l'abbesse et une religieuse des anciennes amenèrent la jeune sœur que l'esprit
suivait. Après qu'elle fut agenouillée, chacun se prit à écouter attentivement ce qu'on allait dire. Le seigneur évêque
commença par imprimer sur le front d'Antoinette le signe de la croix, et, mettant les mains sur sa tête, la bénit,
en disant :
« Bénédiction sur la tête de la jeune sœur. Que la bénédiction de Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit,
descende sur vous, ma fille, et y demeure toujours ; par laquelle soient repoussées loin les forces et machinations
de l'ennemi. Que la vertu de Dieu le frappe par nos mains, jusqu'à ce qu'il s'enfuie, et vous laisse paix et repos,
à vous, servante de Dieu ; banissant toutes frayeurs j'adjure l'ennemi par celui qui viendra juger les vivants
et les morts, et le siècle par le feu. Amen. »
Après que tous eurent répété amen ; l'évêque dit aux assistants :
« Mes chers frères, il est notoire que l'ange de ténèbres se change souvent en espèce d'ange de lumière et,
par subtils moyens, déçoit et surprend les simples. De peur que, par aventure, il n'ait occupé la demeure de ces femmes
religieuses, nous voulons le jeter dehors, s'il y est ; et pour cela, du glaive spirituel il nous convient trancher
sa cruelle tête, afin qu'il ne nous empêche et ne nous trouble en aucune chose. »
L'évêque se leva alors contre le mauvais esprit, lui faisant cet adjurement :
« Viens donc en avant, ténébreux esprit, si tu as usurpé entre ces simples femmes religieuses aucun siège. Entends-moi,
prince de menteries, de mauvais jours envieilli. Tu es destructeur de vérité et controuveur d'iniquité ;
écoute donc quelle sentence aujourd'hui nous prononcerons contre tes fraudes. Pourquoi donc, ô esprit damné,
ne seras-tu pas soumis à notre Créateur ? Par la vertu de celui qui toutes choses a créé, va-t-en d'ici, fugitif,
en nous laissant les sièges du paradis pour les remplir ; c'est d'où procède ta rage contre nous. Par l'autorité de Dieu,
nous te commandons que si tu n'as bâti aucune trahison par tes cautelles contre les servantes de Jésus-Christ,
tu t'en ailles subitement, et les laisses servir Dieu en paix. Adjuré de par celui qui viendra juger les vivants
et les morts, et le siècle par le feu. Amen. »
Après qu'il eut ainsi conjuré le mauvais esprit, il prononça l'excommunication suivante :
« Oh ! maudit esprit, reconnais que tu es celui qui jadis fus, aux délices du paradis de Dieu, parfait en tes œuvres,
depuis le temps que tu fus créé jusqu'au temps qu'il a été trouvé mauvaiseté en toi. Tu as péché, et tu as été jeté
de la sainte montagne de Dieu jusqu'aux abîmes ténébreux et aux gouffres infernaux. Tu as perdu ta sagesse
et recouvré en place les ruses damnables. Maintenant donc, misérable créature, qui que tu sois, ou de quelque infernale
hiérarchie tu puisses être, qui, pour affliger les humains, as pris puissance de la permission divine,
s'il est ainsi que, par si subtile fraude, tu as délibéré de te jouer de ces religieuses, nous invoquons le Père
tout-puissant, nous supplions le Fils notre Rédempteur, nous réclamons le Saint-Esprit consolaleur contre toi,
afin que de sa droite puissante il commande que la mauvaiseté de tes efforts soit annihilée, afin que tu ne suives plus
les pas de notre sœur Antoinette, si, par ci-devant, tu les as suivis ; et nous, serviteurs de Dieu tout-puissant,
quoique pécheurs, quoique indignes, toutefois en nous confiant en sa spéciale miséricorde, nous te condamnons,
par la vertu de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que tu laisses en paix ces pauvres religieuses. Oh ! antique serpent,
en t'anathématisant, nous t'excommunions, et en te détestant et renonçant à tes œuvres, sous l'extermination
du souverain jugement, nous t'exécrons, t'interdisant ce lieu et ceux et celles qui y demeurent, te maudissant
au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin que, par ces imprécations, perturbé, confus, exterminé, tu t'enfuies
hâtivement aux lieux étrangers, déserts et inaccessibles, et là tu attendras le terrible jour du jugement dernier,
en te cachant et rongeant le frein de ton mortel orgueil ; et là sois enfermé et muselé avec ta fureur damnable, adjuré,
excommunié, condamné, anathématisé, interdit et exterminé par ce même Dieu. Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui viendra
juger les vivants et les morts, et le siècle par le feu.
Tous répondirent Amen.
Lors, en signe de malédiction, furent éteintes les chandelles, la cloche en détestation fut sonnée, et l'évêque frappa
la terre plusieurs fois du talon, en exécrant le diable, l'excommuniant et chassant s'il était autour de la jeune sœur.
Il prit de l'eau bénite, la répandit et la jeta en l'air, et sur nous et sur la terre, criant à haute voix :
« Discedite omnes qui operamini iniquitatem ! »
De plus, il envoya trois prêtres, vêtis d'aubes et ayant chacun l'étole au cou, pour répandre l'eau bénite par tous
les lieux de l'abbaye. Ils furent longuement en labeur, parce que le couvent est assez spacieux ; et, comme ils jetaient
leur eau bénite, disant : « Discedite omnes qui operamini iniquitatem », voilà subitement aucuns diables, esprits mauvais,
fuyant et chassés par eux, qui vinrent prendre une jeune religieuse encore novice, gentil-femme qui, outre son gré,
par ses parents, là dedans avait été mise.
C'était horreur de la voir. Tous furent épouvantés et troublés, et les plus hardis eussent voulu être bien loin.
Les pauvres religieuses pâlirent, ayant peur incomparable ; elles se serraient l'une contre l'autre, comme brebis
au troupeau desquelles le loup s'est subitement jeté. La jeune fille se défendait comme elle pouvait. J'ordonnai
que l'on prît trois étoles dont elle fut liée ; et lorsque nos prêtres furent revenus, je leur donnai en garde
ladite religieuse démoniaque. L'évêque s'appareilla de tous ornements pour célébrer la sainte messe, et quand ce vint
à l'offrande, la sœur que l'âme suivait se leva et vint offrir un pain blanc et un pot de vin, laquelle offrande
fut incontinent donnée aux pauvres pour l'amour de Dieu.
Comme nous étions tous assis, voici quatre personnes qui apportèrent les ossements de sœur Alis, étant dans un cercueil
de bois couvert d'un drap mortuaire. Sitôt que le mauvais esprit, qui était au corps de la religieuse novice, aperçut
lesdits ossements, sans autrement s'émouvoir, il dit :
« Ah! pauvre méchante, es-tu là ? »
Puis il se tint tout coi.
Cependant monseigneur se préparait à conjurer l'esprit de ladite défunte, dont les ossements étaient présents ;
et premièrement en bénissant le nom de Dieu, dit tout haut en latin :
« Sit nomen Domini benedictum. »
Puis :
« Adjutorium nostrum in nomine Domini. »
Et les assistants lui repondaient. Il commença ensuite à conjurer en cette manière :
« Ô esprit, quel que tu puisses être, d'adverse partie ou de Dieu, qui de longtemps suis cette jeune religieuse,
par celui qui fut mené devant Caïphe, prince des prêtres juifs, là fut accusé et interrogé, mais rien ne voulut répondre
jusqu'à ce qu'il fût conjuré au nom de Dieu vivant, auquel il répondit que véritablement il était Fils de Dieu
le tout-puissant ; l'invocation duquel terrible nom, au ciel, en terre et en enfer, soit révérence faite, par la vertu
d'icelui même Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ — alors tous s'agenouillèrent — je te conjure et te commande
que tu me répondes apertement, ainsi que tu pourras et que par la volonté divine il te sera permis, de tout ce que
je te demanderai, sans rien sceller, tellement que je puisse entendre clairement toutes tes réponses, et avec moi
tous les assistants, afin que chacun de nous ait occasion de louer et magnifier les hauts secrets de Dieu,
notre Créateur, qui règne à jamais et par tous temps infiniment. »
Et nous répondîmes amen.
Alors tous les assistants, désirant entendre les réponses de l'esprit, se délibèrent de prêter grand silence,
et vous n'eussiez pas ouï créature en cette compagnie qui fît aucun bruit, mais tous ouvraient les oreilles et tenaient
leurs yeux fixés sur la sœur Antoinette.
Premièrement, il lui fut demandé en cette manière :
« Dis-moi, esprit, si tu es véritablement l'esprit de sœur Alis, depuis longtemps morte ?
— Oui, répondit l'esprit.
— Dis-moi si de ton corps ces ossements ont été ici apportés ?
— Oui.
— Dis-moi si incontinent que tu sortis de ton corps, tu vins suivre cette jeune sœur ?
— Oui.
— Dis-moi s'il y a aucun ange avec toi ?
— Oui.
— Dis-moi, cet ange est-il des bienheureux ?
— Oui.
— Dis-moi, ce bon ange te conduit-il partout où il te convient d'aller ?
— Oui.
— Dis-moi, n'est-ce pas le bon ange qui en la vie avait été député à te garder par la providence divine ?
— Oui.
— Dis-moi, comment a nom ce bon ange? »
Point de réponse.
« Dis-moi si le bon ange n'est pas de la première hiérarchie ? »
Point de réponse.
« Dis-moi s'il est de la seconde hiérarchie? »
Point de réponse.
« Dis-moi s'il est de la tierce hiérarchie?
— Oui.
— Dis-moi si ce bon ange fut séparé de toi incontinent quand tu fus morte ?
— Non.
— Dis-moi s'il ne t'a point laissée quelquefois ?
— Non.
— Dis-moi si ton bon ange te réconforte et te console en tes afflictions et peines ?
— Oui.
— Dis-moi si tu peux voir d'autres bons anges que le tien et si tu en vois ?
— Oui.
— Dis-moi si l'ange de Satan n'est point avec toi ? »
Point de réponse.
« Dis-moi, ne vois-tu point le diable ?
— Oui.
— Dis-moi, adjuré par les hauts noms de Dieu, s'il y a véritablement un lieu particulier qui soit appelé purgatoire,
auquel puissent être toutes les âmes qui par la justice divine là sont condamnées ?
— Oui.
— Dis-moi, n'as-tu point vu punir aucunes âmes en purgatoire ?
— Non.
— Dis-moi, n'as-tu point vu au purgatoire aucuns que tu aies vus en ce monde ?
— Oui.
— Dis-moi s'il y a douleur ou affliction en ce monde, qui puisse être comparée aux peines du purgatoire ? »
Point de réponse.
« Dis-moi si tu as eu repos le jour du Vendredi-Saint, en révérence de la Passion de Notre-Seigneur ?
— Oui.
— Dis-moi si tu fus en repos le jour de Pâques, pour l'honneur de la glorieuse résurrection ?
— Oui.
— Dis-moi si repos te fut octroyé le jour de l'Ascension ?
— Oui.
— Dis-moi, si le jour de la Pentecôte ?
— Oui.
— Dis-moi si le jour de Noël tu as reposé ?
— Oui.
— Dis-moi si, pour l'honneur de la sainte vierge Marie tu as eu repos en ses fêtes ?
— Oui.
— Dis-moi si tu as eu allègement à la Toussaint ?
— Oui.
— Dis-moi, connais-tu le temps où tu seras délivrée de ta peine ?
— Non.
— Dis-moi si tu pourrais être délivrée par jeûnes ?
— Oui.
— Dis-moi si tu pourrais être délivrée par oraisons ?
— Oui.
— Dis-moi si par aumônes tu serais délivrée ?
— Oui.
— Dis-moi si par pèlerinages tu réchapperais ?
— Oui.
— Dis-moi, le pape a-t-il puissance de te délivrer par son autorité papale ?
— Oui. »
À chaque réponse de oui ou de non, l'évêque avait encre et papier pour marquer ce que l'âme répondait.
Après qu'il eut ainsi interrogé et examiné ladite âme, il lui dit :
« Ma chère sœur, cette pieuse compagnie est assemblée pour prier Dieu qu'il lui plaise mettre fin aux peines et douleurs
que vous souffrez, et qu'il vous veuille recevoir parmi les anges et les saints de paradis. »
Comme il disait ces paroles, elle heurtait très fort. L'évêque ayant ôté les ornements, excepté l'aube et l'étole,
il commença le psaume Miserere mei, Deus ; et les religieuses et nous répondions. Quand ce psaume fut chanté,
la sœur Antoinette se tourna vers la Mère de Dieu, en chantant un verset avec une autre religieuse :
« Ô Maria, stella maris ! »
Puis elle réclama dévotement la glorieuse Madeleine, et après les réponses des religieuses, le révérend évêque,
en donnant de l'eau bénite au corps, dit :
« A porta inferi, » et d'autres oraisons, lesquelles achevées, la jeune sœur s'agenouilla au chef du cercueil.
Tous les assistants pareillement se mirent à genoux ; et lors commença doucement la sœur :
« Creator omnium rerum, Deus, » ce qu'elle acheva avec la compagnie ; et ensuite l'évêque dit :
« Mes bonnes dames, mes sœurs et mes filles, notre pauvre sœur Alis ne peut être en repos, si préalablement
vous ne lui pardonnez toutes de bon cœur.
Incontinent qu'il eut dit, voilà Antoinette Grollée qui se lève, parlant pour la défunte, et s'en va aux pieds
de l'abbesse, piteusement lui crie merci, en disant :
« Ma révérende mère, ayez merci de moi, en l'honneur de celui qui est mort sur la croix pour nous racheter. »
La bonne abbesse lui répondit :
« Ma fille, je vous pardonne et consens à votre absolution. »
La jeune nonne s'alla mettre ainsi aux pieds de chaque religieuse pour qu'elles lui voulussent pardonner et consentir
à son absolution. Après qu'elle eut requis pardon à toutes entièrement, l'évêque se leva de nouveau et dit :
« Ah ! sire Dieu, bon Jésus, qui êtes prince de tous les rois, qui nous avez tant aimés, que vous nous avez lavés
de nos péchés en votre précieux sang, je vous appelle en témoin de vérité au nom de votre pauvre créature.
Je vous invoque contre le faux ennemi accusateur de notre sœur, comment la mère abbesse présentement et toutes
les religieuses lui ont pardonné et consenti à son absolution. »
Puis dit:
« Amen. Dominus retribuat pro te, soror charissima. »
La jeune sœur, qui était à genoux, se leva et, en joignant les mains, chanta hautement Deo gracias. Après quoi,
elle dit le Confiteor, et sitôt qu'elle eut achevé, l'évêque reprit :
« Que le Dieu tout-puissant ait merci de vous, très-chère sœur ; qu'il vous veuille pardonner tous vos péchés
et en vous délivrant de tout mal, qu'il veuille vous mener à la vie éternelle ! »
Et la soeur répondit :
« Amen. »
Le seigneur évêque étendit alors sa main droite sur le cercueil en disant :
« Que Notre-Seigneur Jésus-Christ, par sa sainte et très-pieuse miséricorde, et par le mérite de sa passion, vous absolve,
ma sœur ; et moi, par l'autorité apostolique qui m'a été confiée, je vous absous de tous vos crimes et péchés,
et de tous autres excès quoique graves et énormes, vous donnant plénière absolution et générale, vous remettant
les peines du purgatoire, vous rendant à votre première innocence en laquelle vous avez été baptisée, autant que peuvent
s'étendre les clefs de la sainte Église, notre mère, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. »
La jeune sœur répondit à haute voix : « Amen » ; et tous s'en allèrent en paix.
Adrien de Montalembert raconte ensuite que l'âme délivrée mena depuis grande joie dans le monastère ; qu'elle venait
le recevoir avec joie lorsqu'il y arrivait ; qu'elle continua de frapper, non plus sous terre, mais en l'air.
Elle révéla, ajoute-t-il, qu'elle n'était plus dans le purgatoire, mais que certaines raisons qu'on ne sait pas
l'empêchaient encore pour quelque temps d'être reçue parmi les bienheureux.
Elle apparut encore à la sœur Antoinette ; mais en habit de religieuse, tenant un cierge à la main; elle lui apprit,
dans sa dernière visite, cinq petites invocations que l'auteur croit composées par saint Jean l'Evangéliste,
chacune commençant par une des lettres du saint nom de Marie, les voici :
« Médiatrice de Dieu et des hommes, fontaine vive répandant incessamment des ruisseaux de grâce, ô Marie ! »
« Auxiliaire de tous et source de la paix éternelle, ô Marie ! »
« Réparatrice des faibles et médecine très-efficace de l'âme blessée, ô Marie ! »
« Illuminatrice des pécheurs, flambeau de salut et de grâce, ô Marie ! »
« Allégeance des malheureux opprimés, c'est vous qui finissez tous nos maux, ô Marie ! »
Qui dira chaque jour copieusement ces cinq oraisons, ajouta l'esprit, jamais ne tombera en damnation éternelle.
Peu de jours après, l'âme de sœur Alis fit ses adieux et ne fut plus ouïe ni vue en ce monde.