AMAZONES
Nation de femmes guerrières, dont Strabon regarde à tort l'existence comme une fable.
François de Torre-Blanca dit qu'elles étaient sorcières, ce qui est plus hasardé.
Elles se brûlaient la mamelle droite pour mieux tirer de l'arc et le père Ménestrier
croit que la Diane d'Éphèse n'était ornée de tant de mamelles qu'à cause que les Amazones
lui consacraient celles qu'elles se retranchaient. On dit que cette république sans hommes
habitait la Cappadoce et les bords du Thermodon. Les modernes ont cru retrouver des peuplades
d'amazones en voyant des femmes armées sur les bords du Maragnon, qu'on a nommé pour cela
le fleuve des Amazones. Des missionnaires en placent une nation dans les Philippines
et Thévenot une autre dans la Mingrelie. Mais, dit-on, une république de femmes
ne subsisterait pas six mois et ces états merveilleux ne sont que fictions inventées
pour récréer l'imagination. Cependant, voici un curieux passage qui nous est fourni
par les explorations récentes de M. Texier dans l'Asie Mineure :
j'ai lieu d'être satisfait de mon voyage, écrit M. Texier à M. Albert Lenoir,
car j'ai découvert sur les frontières de la Galatie une ville de la plus grande importance.
Figure-toi plus de trois mille carrés de terrain, couverts de monuments cyclopéens
d'une belle conservation, des citadelles, des palais, les murailles avec les portes ornées
de têtes de lions, et des glacis comme ceux de nos places, inclinés à 35 degrés,
et de dix à douze mètres de pente, un temple immense dont l'appareil est admirable.
Il est entouré de part et d'autre de cellules ou chambres dont une seule pierre forme
la paroi, et qui cependant ont six à sept mètres de longueur.
Avant d'arriver à ces superbes ruines, M. Texier avait reconnu dans la ville moderne
de Galagik, Galaton-Teikos, l'ancienne cité des gallo-grecs, Galatæ. Il avait ensuite suivi
le cours de l'Halys et, deux jours après l'avoir quitté, il était arrivé à ces ruines.
Si les géographes, écrit-il à M. Dureau de la Malle, n'étaient pas aussi unanimes pour placer
Tavia aux bords de l'Halys, je croirais que j'ai trouvé Tavia. Ce temple ne serait pas autre
chose que le temple de Jupiter avec l'asile. Mais la découverte de cette ville,
fort importante par elle-même, est effacée par celle d'un monument que j'ai trouvé dans
les montagnes voisines et qui doit se placer au premier rang des monuments antiques.
C'est une enceinte de rochers naturels, aplanis par l'art, et sur les parois de laquelle
on a sculpté une scène d'une importance majeure dans l'histoire de ces peuples.
Elle se compose de soixante figures, dont quelques-unes sont colossales. On y reconnaît
l'entrevue de deux rois qui se font mutuellement des présents.
Dans l'un de ces personnages, qui est barbu, ainsi que toute sa suite, et dont l'appareil
a quelque chose de rude, le voyageur avait d'abord cru distinguer le roi de Paphlagonie ;
et dans l'autre, qui est imberbe ainsi que les siens, il voyait le roi de Perse, monté sur
un lion et entouré de toute la pompe asiatique. Mais sa dernière lettre, datée
de Constantinople, nous apprend qu'il a changé son interprétation. En communiquant
ses dessins et ses conjectures aux antiquaires de Smyrne, qu'il à trouvés fort instruits,
il s'est arrêté à l'opinion que cette scène remarquable représentait l'entrevue annuelle
des amazones avec le peuple voisin, qui serait les leuco-syriens ; et la ville voisine,
où le témoignage des géographes l'avait empêché de reconnaître Tavia, serait Thémiscyre,
capitale de ce peuple.
Cette explication nous paraît offrir toute espèce de probabilités. Plusieurs auteurs anciens,
que M. Texier n'a pu consulter à Constantinople, parlent en effet de cette entrevue annuelle
des amazones avec les hommes d'un pays voisin. Pline dit quelle durait cinq jours.
Au bout de neuf mois, on faisait parmi les enfants qui naissaient un triage, à la suite
duquel on gardait les filles, et l'on renvoyait les garçons au peuple qui avait fourni
les pères. Pline nomme ceux-ci gynœcocratumeni, mot dont l'énergique composition indique
la sujétion où ils étaient vis-à-vis des amazones, leurs voisines.
La pompe qui entoure le personnage imberbe, suivi d'un magnifique cortège également imberbe,
indique naturellement les amazones et leur supériorité, tandis que la barbe, la massue
et l'appareil beaucoup plus simple de l'autre cortège s'applique très bien aux leuco-syriens,
tributaires de leurs superbes voisines. Ce monument si antique serait donc un nouveau
témoignage bien imposant de l'existence des amazones, longtemps traitée de fable, et dont
de savantes recherches ne permettent guère aujourd'hui de douter,
malgré son invraisemblance.