ÂME
Tous les peuples ont reconnu l'immortalité de l'âme. Les hordes les plus barbares
ne l'ont jamais été assez pour se rabaisser jusqu'à la brute. La brute n'est attachée
qu'à la terre : l'homme seul élève ses regards vers un plus noble séjour. L'insecte est
à sa place dans la nature ; l'homme n'est pas à la sienne. Chez certains peuples,
on attachait les criminels à des cadavres pour rendre leur mort plus affreuse : tel est
ici-bas le sort de l'homme. Cette âme qui n'aspire qu'à s'élever, qui est étrangère
aux accidents du corps, que les vicissitudes du temps ne peuvent altérer, ne s'anéantira pas
avec la matière.
La conscience, le remords, ce désir de pénétrer dans un avenir inconnu, ce respect
que nous portons aux tombeaux, cet effroi de l'autre monde, cette croyance aux âmes,
qui ne se distingue que dans l'homme, tout nous instruirait déjà, quand même la révélation
ne serait pas là pour repousser nos doutes. Les matérialistes qui, voulant tout juger par
les yeux du corps, nient l'existence de l'âme, parce qu'ils ne la voient point,
ne voient pas non plus le sommeil ; ils ne voient pas le vent ; ils ne comprennent pas
la lumière, ni cent mille autres faits que pourtant ils ne peuvent nier.
On a cherché de tout temps à définir ce que c'est que l'âme, ce rayon, ce souffle
de la Divinité. Selon les uns, c'est la conscience, c'est l'esprit ; selon d'autres, c'est
cet espoir d'une autre vie qui palpite dans le cœur de tous les hommes. C'est, dit Léon
l'Hébreu, le cerveau avec ses deux puissances, le sentiment et le mouvement volontaire.
C'est une flamme, a dit un autre. Dicéarque affirme que l'âme est une harmonie
et une concordance des quatre éléments.
Quelques-uns sont allés loin, et ont voulu connaître la figure de l'âme. Un savant a même
prétendu, d'après les dires d'un revenant, qu'elle ressemblait à un vase sphérique de verre
poli, qui a des yeux de tous les côtés.
L'âme, a-t-on dit encore, est comme une vapeur légère et transparente, qui conserve la figure
humaine. Un docteur talmudique, vivant dans un ermitage avec son fils et quelques amis,
vit un jour l'âme d'un de ses compagnons qui se détachait tellement de son corps,
qu'elle lui faisait déjà ombre à la tête. Il comprit que son ami allait mourir,
et fit tant par ses prières, qu'il obtint que cette pauvre âme rentrât dans le corps
qu'elle abandonnait.
Les juifs se persuadent, au rapport du Hollandais Hoornbeeck, que les âmes ont toutes été
créées ensemble et par paires d'une âme d'homme et d'une âme de femme ; de sorte que
les mariages sont heureux et accompagnés de douceur et de paix, lorsqu'on se marie avec l'âme
à laquelle on a été accouplé dès le commencement ; mais ils sont malheureux dans le cas
contraire. On a à lutter contre ce malheur, ajoute-t-il, jusqu'à ce qu'on puisse être uni ;
par un second mariage, à l'âme dont on a été fait le pair dans la création ;
et cette rencontre est rare.
Philon, juif qui a écrit aussi sur l'âme, pense que, comme il y a de bons et de mauvais anges,
il y a aussi de bonnes et de mauvaises âmes, et que les âmes qui descendent dans les corps
y apportent leurs bonnes ou mauvaises qualités.
Les musulmans disent que les âmes demeurent jusqu'au jour du jugement, dans le tombeau,
auprès du corps qu'elles ont animé. Les païens croyaient que les âmes, séparées de leurs corps
grossiers et terrestres, conservaient après la mort une forme plus subtile et plus déliée,
de la figure du corps qu'elles quittaient, mais plus grande et plus majestueuse ;
que ces formes étaient lumineuses et de la nature des astres ; que les âmes gardaient
de l'inclination pour les choses qu'elles avaient aimées pendant leur vie et que souvent
elles se montraient autour de leurs tombeaux.
Quand l'âme de Patrocle se leva devant Achille, elle avait sa voix, sa taille, ses yeux,
ses habits, du moins en apparence, mais non pas son corps palpable.
Origène trouve que ces idées ont une source respectable et que les âmes doivent avoir
en effet une consistance, mais subtile ; il se fonde sur ce qui est dit dans l'Évangile
du Lazare et du mauvais riche, qui ont tous deux des formes puisqu'ils se parlent
et se voient, et que le mauvais riche demande une goutte d'eau pour rafraîchir sa langue.
Saint Irénée, qui est de l'avis d'Origène, conclut du même exemple que les âmes
se souviennent après la mort de ce qu'elles ont fait en cette vie.
Dans la harangue que fit Titus à ses soldats pour les engager à monter à l'assaut
de la tour Antonia, au siège de Jérusalem, on remarque une opinion qui est à peu près
celle des Scandinaves. Vous savez, leur dit-il, que les âmes de ceux qui meurent à la guerre
s'élèvent jusqu'aux astres et sont reçues dans les régions supérieures,
d'où elles apparaissent comme de bons génies ; tandis que ceux qui meurent dans leur lit,
quoique ayant vécu dans la justice, sont plongés sous terre dans l'oubli et les ténèbres.
Il y a, parmi les Siamois, une secte qui croit que les âmes vont et viennent où elles veulent
après la mort ; que celles des hommes qui ont bien vécu acquièrent une nouvelle force,
une vigueur extraordinaire, et qu'elles poursuivent, attaquent et maltraitent celles
des méchants partout où elles les rencontrent. Platon dit, dans le neuvième livre de ses Lois,
que les âmes de ceux qui ont péri de mort violente poursuivent avec fureur, dans l'autre
monde, les âmes de leurs meurtriers. Cette croyance s'est reproduite souvent et n'est pas
éteinte partout.
Les anciens pensaient que toutes les âmes pouvaient revenir après la mort, excepté les âmes
des noyés. Servius en dit la raison : c'est que l'âme, dans leur opinion, n'était autre chose
qu'un feu, qui s'éteignait dans l'eau, comme si le matériel pouvait détruire le spirituel.
On sait que la mort est la séparation de l'âme d'avec le corps. C'est une opinion de tous
les temps et de tous les peuples que les âmes en quittant ce monde passent dans un autre
meilleur ou plus mauvais, selon leurs œuvres. Les anciens donnaient au batelier Caron
la charge de conduire les âmes au séjour des ombres. On trouve une tradition analogue
à cette croyance chez les vieux Bretons. Ces peuples plaçaient le séjour des âmes dans une île
qui doit se trouver entre l'Angleterre et l'Islande. Les bateliers et pêcheurs, dit Tzetzès,
ne payaient aucun tribut, parce qu'ils étaient chargés de la corvée de passer les âmes ;
et voici comment cela se faisait :
Vers minuit, ils entendaient frapper à leur porte ; ils suivaient sans voir personne
jusqu'au rivage ; là ils trouvaient des navires qui leur semblaient vides, mais qui étaient
chargés d'âmes ; ils les conduisaient à l'île des ombres, où ils ne voyaient rien encore ;
mais ils entendaient les âmes anciennes qui venaient recevoir et complimenter les nouvelles
débarquées ; elles se nommaient par leurs noms, reconnaissaient leurs parents, etc.
Les pêcheurs, d'abord étonnés, s'accoutumaient à ces merveilles et reprenaient leur chemin.
Ces transports d'âmes, qui pouvaient bien cacher une sorte de contrebande, n'ont plus lieu
depuis que le christianisme est venu apporter la vraie lumière.
On a vu parfois, s'il faut recevoir tous les récits des chroniqueurs, des âmes errer
par troupes. Dans le onzième siècle, on vit passer près de la ville de Narni une multitude
infinie de gens vêtus de blanc, qui s'avançaient du côté de l'Orient. Cette troupe défila
depuis le matin jusqu'à trois heures après midi. Mais sur le soir elle diminua
considérablement. Tous les bourgeois montèrent sur les murailles, craignant que ce ne fussent
des troupes ennemies ; ils les virent passer avec une extrême surprise. Un citadin,
plus résolu que les autres, sortit de la ville ; remarquant dans la foule mystérieuse
un homme de sa connaissance, il l'appela par son nom et lui demanda ce que voulait dire
cette multitude de pèlerins. L'homme blanc lui répondit : « Nous sommes des âmes qui,
n'ayant point expié tous nos péchés et n'étant pas encore assez pures, allons ainsi
dans les lieux saints, en esprit de pénitence : nous venons de visiter le tombeau
de saint Martin, et nous allons à Notre-Dame de Farfe. »
Le bourgeois de Narni fut tellement effrayé de cette vision, qu'il en demeura malade pendant
un an. Toute la ville de Narni, disent de sérieuses relations, fut témoin de cette procession
merveilleuse, qui se fit en plein jour.
N'oublions pas, à propos du sujet qui nous occupe, une croyance très répandue en Allemagne :
c'est qu'on peut vendre son âme au diable. Dans tous les pactes faits avec l'esprit
de ténèbres, celui qui s'engage vend son âme. Les Allemands ajoutent même qu'après
cet horrible marché le vendeur n'a plus d'ombre. On conte, à ce propos, l'histoire
d'un étudiant qui fit pacte avec le diable pour devenir l'époux d'une jeune dame dont
il ne pouvait obtenir la main. Il réussit avec l'aide du diable. Mais au moment
de la célébration du mariage, un rayon de soleil frappa les deux époux qu'on allait unir ;
on s'aperçut avec effroi que le jeune homme n'avait pas d'ombre : on reconnut qu'il avait
vendu son âme et tout fut rompu.
Généralement les insensés qui vendent leur âme font leurs conditions et s'arrangent
pour vivre un certain nombre d'années après le pacte. Mais si on vend sans fixer de terme,
le diable, qui est pressé de jouir, n'est pas toujours délicat ; et voici un trait qui mérite
attention :
Trois ivrognes s'entretenaient, en buvant, de l'immortalité de l'âme et des peines de l'enfer.
L'un deux commença à s'en moquer et dit là-dessus des stupidités dignes de la circonstance.
C'était dans un cabaret de village. Cependant survient un homme de haute stature, vêtu
gravement, qui s'assied près des buveurs, et leur demande de quoi ils rient. Le plaisant
villageois le met au fait, ajoutant qu'il fait si peu de cas de son âme, qu'il est prêt
à la vendre au plus offrant et à bon marché, et qu'ils en boiront l'argent.
« Et combien me la veux-tu vendre ? » dit le nouveau venu.
Sans marchander, ils conviennent du prix ; l'acheteur en compte l'argent, et ils le boivent.
C'était joie jusque là. Mais, la nuit venant, l'acheteur dit :
« Il est temps, je pense, que chacun se retire chez soi ; celui qui a acheté un cheval a
le droit de l'emmener. Vous permettrez donc que je prenne ce qui est à moi. »
Or, ce disant, il empoigne son vendeur tout tremblant, et l'emmène où il n'avait pas cru
aller si vite ; de telle sorte que jamais plus le pays n'en ouït nouvelles.