ÂNE
Les égyptiens traçaient son image sur les gâteaux qu'ils offraient à Typhon, dieu
du mal. Les romains regardaient la rencontre de l'âne comme un mauvais présage. Mais
cet animal était honoré dans l'Arabie. Certains peuples trouvaient quelque chose
de mystérieux dans cette innocente bête et on pratiquait autrefois une divination dans
laquelle on employait une tête d'âne.
Ce n'est pas ici le lieu de parler de la fête de l'âne. Mais relevons une croyance populaire
qui fait de la croix-noire qu'il porte sur le dos une distinction accordée à l'espèce,
à cause de l'ânesse de Bethphagé. C'est un fait singulier. Mais Pline, qui était presque
contemporain de l'ânesse qui porta Notre-Seigneur, et qui a rassemblé avec soin tout ce qui
concerne l'âne, ne parle d'aucune révolution survenue dans la distribution de la couleur
et du poil de cet animal. On peut donc croire que les ânes ont toujours porté cette marque.
Chez les indiens du Maduré, une des premières castes, celle des cavaravadouks, prétend
descendre d'un âne ; ceux de cette caste traitent les ânes en frères, prennent leur défense,
poursuivent en justice et font condamner à l'amende quiconque les charge trop ou les bat
et les outrage sans raison. Dans les temps de pluie, ils donneront le couvert à un âne
et le refuseront à son conducteur, s'il n'est pas de certaine condition.
Voici une vieille fable sur l'âne : Jupiter venait de prendre possession de l'empire ;
les hommes, à son avènement, lui demandèrent un printemps éternel, ce qu'il leur accorda ;
il chargea l'âne de Silène de porter sur la terre ce présent. L'âne eut soif, et s'approcha
d'une fontaine ; le serpent qui la gardait, pour lui permettre d'y boire, lui demanda
le trésor dont il était porteur et le pauvre animal troqua le don du ciel contre un peu d'eau.
C'est depuis ce temps, dit-on, que les vieux serpents changent de peau et rajeunissent
perpétuellement:
Mais il y a des ânes plus adroits que celui-là : à une demi-lieue du Caire se trouvait,
dans une grande bourgade, un bateleur qui avait un âne si instruit que les manants
le prenaient pour un démon déguisé. Son maître le faisait danser ; ensuite il lui disait
que le soudan voulait construire un bel édifice et qu'il avait résolu d'employer tous les ânes
du Caire à porter la chaux, le mortier et la pierre. Aussitôt l'âne se laissait tomber,
raidissait les jambes et fermait les yeux comme s'il eût été mort. Le bateleur se plaignait
de la mort de son âne et priait qu'on lui donnât un peu d'argent pour en acheter un autre.
Après avoir recueilli quelque monnaie :
« Ah ! disait-il, il n'est pas mort, mais il a fait semblant de l'être, parce qu'il sait
que je n'ai pas le moyen de le nourrir.
— Lève-toi, ajoutait-il.
— L'âne n'en faisait rien. Ce que voyant, le maître annonçait que le soudan avait fait crier
à son de trompe que le peuple eût à se trouver le lendemain hors de la ville du Caire,
pour y voir de grandes magnificences.
— Il veut, poursuivait-il, que les plus nobles dames soient montées sur des ânes... »
L'âne se levait à ces mot, dressant la tête et les oreilles en signe de joie.
« II est vrai, reprenait le bateleur, que le gouverneur de mon quartier m'a prié de lui prêter
le mien pour sa femme, qui est une vieille roupilleuse édentée. »
L'âne baissait aussitôt les oreilles et commençait à clocher, comme s'il eût été boiteux.
Ces ânes merveilleux, disent les démonographes, étaient, sinon des démons, au moins des hommes
métamorphosés ; comme Apulée, qui fut, ainsi qu'on sait, transmué en âne. Vincent de Beauvais
raconte la légende de deux femmes, qui tenaient une petite auberge auprès de Rome
et qui allaient vendre leurs hôtes au marché après les avoir changés en cochons de lait,
en poulets, en moutons. Une d'elles, ajoute-t-il, transforma un comédien en âne et,
comme il conservait ses talents sous sa nouvelle peau, elle le menait dans les foires
des environs où il lui gagnait beaucoup d'argent. Un voisin acheta très cher cet âne savant.
En le lui livrant, la sorcière se borna à lui recommander de ne pas le laisser entrer
dans l'eau, ce que le nouveau maître de l'âne observa quelque temps. Mais un jour le pauvre
animal, ayant trouvé moyen de rompre son licou, se jeta dans un lac, où il reprit sa forme
naturelle, au grand étonnement de son conducteur. L'affaire, dit le conte, fut portée au juge,
qui fit châtier les deux sorcières.
Les rabbins font très-grand cas de l'ânesse de Balaam. C'est, disent-ils, un animal privilégié
que Dieu forma à la fin du sixième jour. Abraham se servit d'elle pour porter le bois destiné
au sacrifice d'Isaac ; elle porta ensuite la femme et le fils de Moïse dans le désert.
Ils assurent que cette ânesse est soigneusement nourrie et réservée dans un lieu secret
jusqu'à l'avènement du Messie juif, qui doit la monter pour soumettre toute la terre.