ARTHUR — ARTUS
Roi des Bretons, célèbre dans les romans de la Table Ronde, et dont la vie est entourée
de fables. On prétend qu'il revient la nuit, dans les forêts de la Bretagne, chasser
à grand bruit, avec des chiens, des chevaux et des piqueurs, qui ne sont que des démons
ou des spectres, au sentiment de Pierre Delancre. Quand le grand-veneur apparut à Henri IV,
dans la forêt de Fontainebleau, quelques-uns dirent que c'était la chasse du roi Arthur.
La tradition conserve aux environs de Huelgoat, dans le Finistère, le souvenir curieux
de l'énorme château d'Arthur. On montre des rochers de granit entassés, comme étant
les débris de ses vastes murailles. Il s'y trouve, dit-on, des trésors gardés par des démons
qui souvent traversent les airs, sous la forme de feux follets en poussant des hurlements
répétés par les échos du voisinage. L'orfraie, la buse et le corbeau sont les hôtes sinistres
qui fréquentent ces ruines merveilleuses, où de temps en temps apparaît l'âme d'Arthur
avec sa cour enchantée.
Nous emprunterons à Legrand d'Aussy — tome 1er de ses Fabliaux — quelques notes intéressantes
sur le roi Arthur.
Ce héros, fameux dans nos vieux romans, qui le font régner dans la Grande-Bretagne, fit
beaucoup de conquêtes et porta au plus haut degré de gloire l'ordre des Chevaliers
de la Table Ronde, institués par son père, et nommés ainsi d'une table mystérieuse que leur
avait donnée l'enchanteur Merlin. Arthur possédait une épée magique nommée Excalibur
à laquelle nulle arme ne pouvait résister. Pour enseigne il avait un dragon d'acier
qui vomissait des flammes, etc. Malgré tous ces avantages merveilleux, il fut tué dans
une bataille avec un grand nombre de chevaliers. On peut voir dans La Colombière, le nom
et les armoiries de ces braves, la merveille du monde.
On a remarqué que le personnage d'Arthur est le fruit d'une jalousie nationale. Ce héros
prétendu de la romancerie anglaise, imaginé pour suppléer Charlemagne, le héros de la nôtre,
n'en est qu'une copie maladroite. Guerres, conquêtes, beaux faits d'armes, caractères,
actions, tout est calqué. Si les romanciers français donnent à Charles des paladins,
les romanciers bretons en font des chevaliers de la Table Ronde. La Durandal, cette épée
fameuse que les premiers prêtent à leur héros, chez les seconds c'est l' Excalibur. Il n'est
pas jusqu'aux personnages secondaires, qui ne soient une imitation. Chez nos poètes, le plus
célèbre d'entre les paladins est Roland, le neveu de Charlemagne ; chez nos rivaux, c'est
Gauvain, le neveu d'Arthur. Enfin ce qui, plus que tout le reste encore, trahit ceux-ci,
c'est qu'au couronnement de leur Arthur, ils font assister les douze pairs de Charlemagne
— nos romanciers appellent ainsi les douze chevaliers les plus braves du monarque français.
On peut au reste alléguer ici, en faveur de notre antériorité, un témoignage irrécusable :
celui d'un auteur anglais, Warton, qui a écrit sur l'origine des romans en Europe. Voici
ce qu'il raconte au sujet de sa patrie.
Au commencement du douzième siècle, un certain Gualter, ou Gautier, archidiacre d'Oxford,
ayant eu occasion de faire un voyage dans notre Bretagne, y eut connaissance d'une vieille
chronique, intitulée : Brut-y-Brenhined — Histoire des rois bretons. Aucun livre ne devait
flatter davantage un anglais : aussi Gautier fit-il copier celui-ci et il l'emporta
en Angleterre, dans le dessein de le publier. À la vérité, l'ouvrage était écrit
en bas-breton ; mais Gautier savait que, parmi ses compatriotes, les habitants de la province
de Galles entendaient cette langue et il s'adressa, pour faire traduire sa chronique,
à un moine gallois, nommé Geoffroi de Monmouth. Geoffroi la traduisit en effet et,
quoiqu'on ignore quand elle fut publiée, néanmoins ce fut postérieurement à l'année 1138 ;
mais le translateur, pour embellir son sujet, se permit d'y faire des additions et d'y insérer
certaines traditions populaires, tirées, soit de la province de Galles, sa patrie, soit
de la Bretagne où il les avait apprises. Au nombre de ces choses intercalées, étaient
les prétendues prophéties de Merlin, enchanteur à qui Geoffroi faisait jouer un grand rôle ;
enfin, il s'étendait beaucoup sur le couronnement d'Arthur ; et il y faisait assister
les douze pairs de Charlemagne. History of english poetry.
Tel est, en abrégé, le récit de Warton. D'après cet exposé, il est aisé de concevoir
quel parti purent tirer de Merlin et d'Arthur les romanciers qu'enfanta dans l'Angleterre
la chronique de Geoffroi. Quant à cette chronique, je crains que Warton ne se soit trompé,
et que son Brut-y-Brenhined ne soit notre Roman du Brut, ouvrage composé en effet dans
le douzième siècle, mais composé en Normandie, et qui contient une prétendue histoire des rois
d'Angleterre, dont le premier, selon l'auteur, fut un certain Brutus. Au reste,
que le Brut-y-Brenhined soit dû à la Bretagne ou à la Normandie, il n'en est pas moins
une production de nos provinces septentrionales ; et, à ce titre, elles peuvent revendiquer
tous ceux des romans de chevalerie anglais qu'il a produits.
Donnons aussi, comme échantillon, un des mille romans de chevalerie à enchantements, qui ont
célébré le roi Arthur. Nous choisissons le plus court que l'écrivain, à qui nous avons
emprunté les notes précédentes, à mis au commencement de son choix d'anciens fabliaux.
La mule sans frein
Arthur, aux fêtes de la Pentecôte, tenait cour plénière dans sa cité de Carduel ; et tout
ce que ses états renfermaient de hauts barons et de chevaliers, s'y était rendu. Le second
jour, au moment qu'on se levait de table, on aperçut au loin, dans la prairie, une femme
qui paraissait venir vers le château et qui était montée sur une mule sans licol
et sans frein. Cet objet piqua la curiosité. Le roi, la reine, tout le monde accourut
aux fenêtres ; et chacun, cherchant à deviner, faisait sa conjecture. Quand la dame fut plus
à portée, tous les chevaliers volèrent au-devant d'elle : on l'aida à descendre. Son visage
était mouillé de pleurs et annonçait un grand chagrin.
Introduite devant le prince, elle le salua respectueusement, et s'étant essuyé les yeux,
lui demanda pardon de venir l'importuner de ses douleurs ; mais on lui avait pris,
disait-elle, le frein de sa mule. Depuis ce jour elle pleurait et se voyait condamnée
aux larmes, jusqu'à ce qu'il lui fût rapporté. Il n'y avait que le plus brave des chevaliers
qui pût le conquérir et le lui rendre ; et où chercher ce héros ailleurs qu'à la cour
d'un si grand roi ? Elle pria donc Arthur de permettre que quelques-uns des braves
qui l'écoutaient voulussent bien s'intéresser à son malheur. Elle assurait le chevalier
qui consentirait à devenir son champion, qu'il serait conduit sûrement au lieu du combat
par sa mule.
Tous allaient s'offrir et briguer l'honneur du choix ; mais le sénéchal messire Queux saisit
le premier la parole et il fallut bien accepter son appui. Il jura donc de rapporter le frein,
fût-il à l'extrémité du monde : il prit des armes et partit, se laissant conduire par la mule,
comme on le lui avait recommandé.
À peine fut-il entré dans la forêt, que des troupeaux affamés de lions, de tigres
et de léopards, accoururent avec des rugissements affreux pour le dévorer. Le pauvre Queux
se repentit bien alors de son indiscrète fanfaronnade ; et, dans ce moment, il eût pour jamais
renoncé de grand cœur à tout l'honneur de son entreprise. Mais, dès que ces animaux terribles
reconnurent la mule, ils se prosternèrent devant elle pour lui lécher les pieds
et retournèrent sur leurs pas.
Au sortir de la forêt se présenta une vallée si obscure, si profonde et si noire, que l'homme
le plus brave n'eût osé y entrer sans frémir. Ce fut bien pis encore, quand le sénéchal
y eût pénétré, et qu'entouré de serpents, de scorpions et de dragons vomissant des flammes,
il ne marcha plus qu'à la lueur funèbre de ces feux menaçants. Autour de lui tous les vents
déchaînés mugissaient à la fois, des torrents grondaient comme le tonnerre ; des montagnes
s'écroulaient avec un fracas horrible. Aussi, quoique l'air y fût plus froid et plus glaçant
que celui de mille hivers ensemble, la sueur ruisselait sur tout son corps. Il sortit
pourtant, à la faveur de sa monture.
Après avoir encore marché quelque temps, il arriva enfin à une rivière large et profonde dont
les eaux noires n'offraient ni pont ni bateau, mais seulement une barre de fer en forme
de planche. Queux, ne voyant point là de passage, renonça à l'aventure et revint sur ses pas.
Malheureusement, il fallait repasser par la vallée et la forêt. Les serpents et les lions
s'élançaient sur lui avec une espèce de joie et il en eût été dévoré mille fois,
s'ils l'eussent pu faire sans toucher à la mule.
Du plus loin qu'on l'aperçut du château, on s'apprêta à rire. Les chevaliers s'assemblèrent,
comme pour le recevoir avec honneur ; Arthur lui-même vint au devant de lui ; hommes
et femmes, enfin, chacun le plaisanta et le malheureux sénéchal, ne sachant plus
à qui répondre, et n'osant lever les yeux, disparut et alla se cacher.
La dame était plus affligée que lui encore. Déchue de son espoir, elle pleurait amèrement
et s'arrachait les cheveux. Le brave Gauvain fut touché de ses douleurs. Il s'approcha,
lui offrit avec assurance son épée, promit de tarir ses larmes, et partit a son tour
sur la mule.
Les mêmes dangers se représentèrent : il n'en fit que rire. Les serpents et les lions vinrent
fondre sur lui : il tira son épée et allait les combattre. Il n'en eut pas besoin ;
les monstres, s'inclinant de nouveau à l'aspect de l'animal, se retirèrent tranquillement.
Enfin il arrive à la rivière, voit la barre, se recommande à Dieu et s'élance sur ce pont
périlleux. Il était si étroit, qu'à peine la mule pouvait-elle y poser les pieds à moitié.
Tout autour du héros les vagues écumantes s'élevaient en grondant, s'élançaient sur lui
pour le renverser et l'engloutir : mais il fut inébranlable et aborda heureusement
au rivage.
Là se présenta un château fortifié, garni en dehors d'un rang de quatre cents pieux, en forme
de palissades, dont chacun portait sur sa pointe une tête sanglante, à l'exception d'un seul
qui, nu encore, semblait attendre cet ornement terrible. La forteresse, entourée de fossés
profonds, remplis par un torrent impétueux, tournait sur elle-même comme une meule
sur son pivot, ou comme le sabot qu'un enfant fait pirouetter sous sa courroie. Elle n'avait
d'ailleurs aucun pont et paraissait interdire à Gauvain tout moyen d'exercer sa valeur.
Il résolut d'attendre néanmoins, espérant que la forteresse peut-être, dans une
de ses révolutions, lui offrirait quelque sorte d'entrée, et déterminé en tout cas à périr
sur le lieu, s'il le fallait, plutôt que de retourner honteusement. Une porte s'ouvrit
en effet : il piqua sa mule, lui fit sauter ce large fossé, et se trouva dans le château.
Tout semblait y annoncer une dépopulation récente : des rues vides, personne aux fenêtres,
partout le silence affreux de la solitude. Un nain paraît enfin et le regarde avec attention.
Gauvain lui demande quel est son seigneur ou sa dame, où l'on peut les trouver,
et ce qu'ils exigent. Le nain ne répond rien et se retire. Le chevalier poursuit sa route
et voit sortir d'une caverne un géant d'une laideur affreuse, les cheveux hérissés, et armé
d'une hache. Celui-ci applaudit à son courage ; mais il le plaint d'être venu tenter
une aventure dont l'issue ne peut que lui être funeste et que la palissade terrible eût dû
l'avertir d'éviter. Il lui offre ses services cependant, le fait manger, le traite bien,
le mène à la chambre où il doit coucher ; mais, avant de sortir, il ordonne au héros
de lui abattre la tête, en annonçant qu'il viendra le lendemain à son tour lui en faire
autant. Gauvain prend son cimeterre et fait rouler la tête à ses pieds. Mais quel est
son étonnement de voir celui à qui elle appartient la relever, la replacer sur ses épaules
et sortir. Il se couche néanmoins et dort tranquillement, peu effrayé du sort qui l'attend
le lendemain. Au point du jour le géant arrive avec sa hache pour effectuer sa promesse ;
il éveille le chevalier ; et selon leurs conditions de la veille, lui ordonne de présenter
sa tête. Gauvain tend le cou sans balancer : ce n'était qu'une épreuve pour tenter
son courage : on le loue, on l'embrasse. Il demande alors où il pourra aller chercher
le frein et ce qu'il lui faut faire pour l'avoir.
« Tu le sauras avant la fin du jour, lui dit-on ; mais prépare toute ta valeur : jamais
tu n'en eus plus besoin. »
À midi, il se rend au lieu du combat, et voit un lion énorme qui, en écumant, rongeait
sa chaîne, et de ses griffes creusait la terre avec fureur. À la vue du héros, le monstre
rugissant hérisse sa crinière ; sa chaîne tombe et il s'élance sur Gauvain, dont il déchire
le haubert. Après un long combat cependant il est tué. Un autre est détaché, plus grand
et plus furieux encore : il périt de même. Gauvain, ne voyant plus d'ennemis paraître,
demande le frein. Le géant, sans répondre, le reconduit à sa chambre. Il lui fait servir
à manger pour rétablir ses forces, et lui présente ensuite un autre ennemi.
C'était un chevalier redoutable, celui-là même qui avait planté les pieux de l'enceinte,
et qui de sa main y avait attaché les têtes des quatre cents chevaliers vaincus. On leur amène
à chacun un cheval ; on leur donne une forte lance ; ils s'éloignent pour prendre carrière
et fondent l'un sur l'autre. Du premier choc leurs lances volent en éclats, et les sangles
de leurs chevaux se rompent. Ils se relèvent aussitôt pour commencer à pied un combat nouveau.
Leurs armes retentissent sous leur épée redoutable, leur écu étincelle, et pendant deux heures
entières la victoire reste incertaine. Gauvain redouble de courage : il assène sur la tête
de son adversaire un si terrible coup, que, lui fendant le heaume jusqu'au cercle,
il l'étourdit et l'abat. C'en était fait du chevalier : il allait périr s'il ne se fût avoué
vaincu et déjà on lui arrachait les lacets de son heaume. Mais il rendit son épée et demanda
la vie. Dès ce moment, tout fut terminé. Le vainqueur avait droit au frein ; on ne pouvait
le lui refuser : il ne restait plus que la ressource de l'y faire renoncer lui-même et voici
comment on espéra réussir.
Le nain, venant le saluer avec respect, l'invita, de la part de sa maîtresse, à manger
avec elle. Elle le reçut très parée, assise sur un siège magnifique dont les pieds étaient
d'argent et que surmontait un pavillon orné de broderie et de pierres précieuses. Pendant
le repas, elle lui avoua que la dame dont il servait la cause était sa sœur et qu'elle lui
avait enlevé le frein.
« Mais si vous voulez renoncer aux droits de votre victoire, ajouta-t-elle, si vous voulez
vous fixer auprès de moi et me vouer ce bras invincible dont je viens d'éprouver la force,
ce château et trente-huit autres plus beaux encore sont à vous avec toutes leurs richesses ;
et celle qui vous prie de les accepter, s'honorera elle-même de devenir l'épouse
du vainqueur. »
Gauvain ne fut point ébranlé par ces offres séduisantes. Il persista toujours à exiger
le frein ; et quand il l'eut obtenu, il repartit sur sa mule, au milieu des cris de joie
d'une foule de peuple qui, à son grand étonnement, accourut sur son passage : c'étaient
les habitants du château qui, confinés jusqu'alors dans leurs maisons par la tyrannie
de leur dame, ne pouvaient en sortir sans être aussitôt dévorés par ses lions, et qui,
maintenant libres, venaient baiser la main de leur libérateur.
De retour à Carduel, le chevalier fut reçu de la dame avec les transports et la reconnaissance
que devait inspirer un pareil service. Mais elle fit tout préparer aussitôt pour son départ.
En vain Arthur et la reine la pressèrent d'attendre que les fêtes fussent terminées ; rien
ne put la retenir : elle prit congé d'eux, monta sur sa mule et repartit...
Tels étaient généralement les romans de chevalerie et de féerie si chers à nos pères.