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DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES

BACON (ROGER)

 Parut dans le treizième siècle. C'était un cordelier anglais. Il passa pour magicien, quoiqu'il ait écrit contre la magie, parce qu'il étudiait la physique et qu'il faisait des expériences naturelles. Il est vrai pourtant qu'il y a dans ses écrits de singulières choses et qu'il voulut élever l'astrologie judiciaire à la dignité de science. On lui attribue l'invention de la poudre. Il paraîtrait même qu'on lui doit aussi les télescopes et les lunettes à longue vue. Il était versé dans les beaux-arts et surpassait tous ses contemporains par l'étendue de ses connaissances et par la subtilité de son génie. Aussi on publia qu'il devait sa supériorité aux démons, avec qui il commerçait,
Cet homme savant croyait donc à l'astrologie et à la pierre philosophale. Delrio, qui n'en fait pas un magicien, lui reproche seulement des superstitions. Par exemple, François Pic dit avoir lu, dans son livre des six sciences, qu'un homme pourrait devenir prophète et prédire les choses futures par le moyen d'un miroir, que Bacon nomme almuchefi, composé suivant les règles de perspective, pourvu qu'il s'en serve, ajoute-t-il, sous une bonne constellation et après avoir tempéré son corps par l'alchimie.
Cependant Wierus accuse Bacon de magie goétique ; et d'autres doctes assurent que l'Antechrist se servira de ses miroirs magiques pour faire des miracles.
Bacon se fit, dit-on, comme Albert le Grand, un androïde. C'était, assurent les conteurs, une tête de bronze qui parlait distinctement et même qui prophétisait. On ajoute que, l'ayant consultée pour savoir s'il serait bon d'entourer l'Angleterre d'un gros mur d'airain, elle répondit : il est temps.
Un savant de nos jours — M. E. J. Delécluze — a publié sur Bacon une remarquable notice, dont nous citerons quelques passages curieux. Bacon s'est beaucoup occupé, avant Montesquieu, de l'influence des climats, mais il en tire des inductions plus précises. Laissons parler M. Delécluze :
Tout le morceau où il est question des climats et qui mène droit à faire une science de l'astrologie judiciaire, est on ne peut plus ingénieux et justifie jusqu'à un certain point le préjugé entretenu si longtemps en Europe, en faveur de ces idées étranges. Ainsi, partant des grandes divisions de la terre, qui par le cours du soleil déterminent les climats dont personne ne conteste la réalité et l'influence prise en grand, Bacon arrive, de proche en proche, à établir des subdivisions pour les pays, pour les contrées, les provinces, les villes et même pour les hommes pris un à un, qu'il place sous l'influence d'un cône plus ou moins étroit, dont le cercle supérieur comprend ceux des astres qui influent sur la naissance, la nature et la destinée des lieux, des objets et des êtres qui se trouvent sur certains points du globe.
Le savant moine est plus hardi encore sur d'autres croyances, par exemple sur l'art de prolonger la vie. Sur la parole d'un homme en qui il avait pleine confiance, il cite ce fait qu'un savant célèbre de Paris, après avoir coupé un serpent par tronçons, en ayant eu soin toutefois de conserver intacte la peau de son ventre, lâcha ensuite l'animal, qui se mit à ramper sur des herbes dont les vertus le guérirent aussitôt. L'expérimentateur, ajoute Bacon, alla reconnaître les herbes, qui étaient d'un vert extraordinaire. D'après l'autorité d'Artephius, il répète comment un certain magicien, nommé Tantale, attaché à la personne d'un roi de l'Inde, avait trouvé, par la connaissance qu'il possédait de la science des astres, le moyen de vivre plusieurs siècles. Différentes anectodes de la même force, empruntées à Pline ou à quelques auteurs modernes, suivent celle de Tantale, puis il s'étend longuement sur la thériaque, qu'il regarde comme propre à prolonger excessivement la durée de la vie ; il vante la chair des serpents ailés comme un spécifique contre la caducité de l'homme et recommande surtout l'hygiène d'Artephius qui, à ce que l'on assure, dit-il, a vécu mille vingt-cinq ans, ce qui doit faire préférer sa méthode à toute autre. Quant à Aristote et à Platon, ajoute-t-il encore, on ne doit pas s'étonner de ce qu'ils n'ont pas su prolonger leur vie, puisque ces philosophes fameux ainsi que tant d'autres ne connaissaient pas cette grande doctrine médicale et qu'Aristote déclare même dans ses avertissements qu'il ignore la quadrature du cercle, secret fort inférieur à celui d'Artephius.

Ce n'est pas, du reste, le seul passage où Bacon parle avec cette assurance de la quadrature du cercle ; car à l'occasion d'Avicennes et d'Averrhoes, il fait observer que ce dernier avoue qu'il ignorait la quadrature du cercle, chose, dit Bacon, qui est sue complètement aujourd'hui. Nam quadraturam circuli se ignorasse confitetur, quod his diebus scitur veraciter.
Pour donner une idée complète de tous les secrets, vrais ou prétendus, sur l'application desquels Bacon voulait appeler l'attention de ses contemporains, je rapporterai quelques phrases tirées d'une lettre de ce philosophe, par lesquelles il indique des idées de machines extraordinaires, dont plusieurs en effet ont été mises en pratique depuis lui et particulièrement de nos jours. Après s'être efforcé de prouver que, par le secours des sciences, on peut exécuter réellement des choses que la magie prétend produire, mais auxquelles elle n'atteint pas effectivement, il dit :

Par la science et l'art seulement, on peut faire des machines pour naviguer sans le secours de rameurs, de manière à ce que les bâtiments soient portés sur les fleuves et sur la mer avec une vélocité extraordinaire et sous la direction d'un seul homme. Il est également possible d'établir des chars mis en mouvement avec une promptitude merveilleuse, sans le secours d'animaux de tirage, semblables à ce que l'on croit qu'étaient les chars de guerre armés de faux chez les anciens. On pourrait faire aussi des mécaniques pour voler ; l'homme serait assis au milieu et développerait quelqu'invention au moyen de laquelle des ailes artificielles frapperaient l'air. On peut faire un instrument très petit, pour élever et abaisser des poids immenses — la grue, le cric. Et avec le secours d'un instrument de trois doigts cubes et même moindre, il serait facile à un homme de s'échapper en s'élevant ou en descendant avec ses compagnons, d'un cachot ou d'une prison. On pourrait encore composer un appareil avec lequel un seul homme entraînerait violemment et malgré eux une foule immense d'autres. Il est d'autres machines qui serviraient à se promener au fond des fleuves et de la mer, sans aucun danger pour la vie. Ces choses ont été faites anciennement et dans nos temps. On peut encore en faire beaucoup d'autres, comme des ponts sans piles (suspendus) etc., etc.
L'alchimie, dit-il ailleurs, néglige les moyens fournis par l'expérience ; aussi arrive-t-il rarement qu'elle donne de l'or à vingt-quatre degrés (carats). Encore y a-t-il eu peu de personnes qui aient porté l'alchimie à ce point. Mais au moyen du secret des secrets d'Aristote, la science expérimentale — la chimie — a produit de l'or non seulement de vingt-quatre degrés, mais, de trente, de quarante, et d'aussi fin que l'on veut.
Et c'est à cette occasion qu'Aristote dit à Alexandre : Je veux faire connaître le plus grand des secrets, car non seulement il procurerait le bien-être de la république et des particuliers, mais il prolongerait encore la vie car l'opération qui purgerait les métaux les plus vils des parties corrompues qu'ils contiennent, de manière à ce qu'ils devinssent de l'argent ou de l'or pur, serait jugée susceptible par tous les savants d'enlever les parties corrompues du corps humain si complètement, qu'elle prolongerait la vie humaine pendant plusieurs siècles.
Passons en revue quelques autres secrets.
Le nombre des moyens trouvés pour repousser et pour détruire les ennemis de l'Etat sans armes et sans même les toucher est grand, dit Bacon. On pratique des opérations qui blessent exclusivement l'odorat ; non pas en modifiant la qualité de l'air, comme l'a fait Alexandre, mais en l'infectant. On possède aussi d'autres moyens pour blesser et pervertir les autres sens. Par le contact seul de certaines matières on compromet, on peut même ôter la vie.
La
malthe, espèce de bitume fort connue, lancée bouillante sur des hommes armés, les brûle. Les romains, dans leurs guerres, en ont fait un fréquent usage, comme l'atteste Pline. L'huile de bitume — oleum citrinum petreolum — que l'on tire de la pierre, consume tout ce qu'elle rencontre lorsqu'elle est préparée d'après certaine recette et le feu qu'elle produit ne peut être éteint, même par l'eau.
D'autres opérations étonnent et blessent tellement l'ouïe, que si l'on en fait usage avec adresse et pendant la nuit, une ville pas plus qu'une armée n'en peuvent supporter les terribles effets. Aucun bruit de tonnerre ne peut être comparé à celui que produisent ces préparations.
On peut aussi imprimer la terreur par la vue, en produisant des éclats de lumière qui jettent le trouble dans toutes les âmes. Nous empruntons cette expérience d'un jeu d'enfant en usage dans presque tout le monde. Il consiste à faire un instrument — cartouche — de la longueur du pouce d'un homme, avec lequel on produit par la violence de ce que l'on nomme sel de pierre — sal petrae — un bruit si horrible, bien que l'instrument ne soit qu'un petit morceau de parchemin, que le bruit du tonnerre et l'éclat de l'aurore ne sont ni plus grands, ni plus brillants que ceux que cet instrument occasionne.
Il y a aussi plusieurs choses
— res — dont le contact le plus léger fait mourir les animaux venimeux ; en ne formant même qu'un cercle avec ces choses, les bêtes venimeuses que l'on y renferme ne pourront en sortir et mourront sans en être touchées. Ces choses, réduites en poudre, deviennent un spécifique sûr pour guérir tout homme qui aurait été blessé par un animal venimeux, fait que Beda avance dans son histoire ecclésiastique et que nous savons par expérience. Tout cela prouve qu'il y a une foule de choses étrangères dont nous ignorons les propriétés, faute d'avoir recours à l'expérience.
Voici d'autres idées de Bacon :
De tous les exemples, que l'on pourrait citer en faveur de la supériorité de la sagesse sur la force, je choisirai celui que me fournit la vie d'Alexandre. En quittant la Grèce pour aller conquérir le monde, il n'avait que trente-deux mille fantassins et quatre mille cinq cents cavaliers. Cependant, dit Orosius, lorsque l'on considère cet homme allant porter la guerre au monde avec une si petite armée, on se demande ce qui doit étonner le plus de la hardiesse de son projet ou de sa réussite. Dans le premier engagement qui eut lieu entre lui et Darius, six cent mille perses tombèrent, tandis que le macédonien ne perdit que cent vingt cavaliers et neuf fantassins. À la seconde bataille, Alexandre mit quarante mille perses hors de combat et de son côté il perdit cent trente piétons et cent cinquante cavaliers ; mais le résultat fut qu'il frappa facilement et tout à coup le monde entier de terreur. Toutefois, ajoute Orosius, ce fut autant par la science que par le courage que le macédonien devint victorieux. Éh ! comment aurait-il pu en être autrement lorsque nous lisons dans la vie d'Aristote que ce philosophe accompagnait Alexandre dans ses expéditions guerrières ? Sénèque tient le même langage et, selon ce dernier, si le macédonien remporta constamment la victoire, c'est qu'Aristote et Callistène étaient réellement les chefs, les conducteurs de ces entreprises et qu'ils enseignaient toute espèce de sciences à Alexandre.
Mais Aristote a livré principalement le monde à Alexandre ; Aristote qui connaissait toutes les voies de la science dont il est le père
...
Les curieux recherchent, de Roger Bacon, le petit traité intitulé Speculum Alchimiæ, traduit en français par J. Girard de Tournus, sous le titre de Miroir d'Alchimie, in-12° et in-8°, Lyon, 1557 ; Paris, 1612. Le même a traduit l'Admirable puissance de l'art et de la nature, in-8°, Lyon, 1557 ; Paris, 1729. De potestate mirabili artis et naturæ.
On ne confondra pas Roger Bacon avec François Bacon, grand chancelier d'Angleterre, mort en 1626, que Walpole appelle le prophète des vérités que Newton est venu révéler aux hommes.

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