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DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES

BAGUETTE DIVINATOIRE

 Rameau fourchu de coudrier, d'aune, de hêtre ou de pommier, à l'aide duquel on découvre les métaux, les sources cachées, les trésors, les maléfices et les voleurs.
Il y a longtemps qu'une baguette est réputée nécessaire à certains prodiges. On en donne une aux fées et aux sorcières puissantes. Médée, Circé, Mercure, Bacchus, Zoroastre, Pythagore, les sorciers de Pharaon, voulant singer la verge de Moïse, avaient une baguette ; Romulus prophétisait avec un bâton augural. Les alains et d'autres peuples barbares, consultaient leurs dieux en fichant une baguette en terre. Quelques devins de village prétendent encore deviner beaucoup de choses avec la baguette. Mais c'est surtout à la fin du dix-septième siècle qu'elle fit le plus grand bruit : Jacques Aymar la mit en vogue en 1692. Cependant, longtemps auparavant, Delrio avait indiqué, parmi les pratiques superstitieuses, l'usage d'une baguette de coudrier pour découvrir les voleurs ; mais Jacques Aymar opérait des prodiges si variés et qui surprirent tellement, que le Père Lebrun et le savant Malebranche les attribuèrent au démon, pendant que d'autres les baptisaient du nom de physique occulte ou d'électricité souterraine.
Ce talent de tourner la baguette divinatoire n'est donné qu'à quelques êtres privilégiés. On peut éprouver si on l'a reçu de la nature ; rien n'est plus facile. Le coudrier est surtout l'arbre le plus propre. Il ne s'agit que d'en couper une branche fourchue et de tenir dans chaque main les deux bouts supérieurs. En mettant le pied sur l'objet qu'on cherche ou sur les vestiges qui peuvent indiquer cet objet, la baguette tourne d'elle-même dans la main et c'est un indice infaillible.
Avant Jacques Aymar, on n'avait employé la baguette qu'à la recherche des métaux propres à l'alchimie. À l'aide de la sienne, Aymar fit des merveilles de tout genre. Il découvrait les eaux souterraines, les bornes déplacées, les maléfices, les voleurs et les assassins. Le bruit de ses talents s'étant répandu, il fut appelé à Lyon en 1672, pour dévoiler un mystère qui embarrassait la justice. Le 5 juillet de cette même année, sur les dix heures du soir, un marchand de vin et sa femme avaient été égorgés à Lyon, enterrés dans leur cave et tout leur argent avait été volé. Cela s'était fait si adroitement qu'on ne soupçonnait pas même les auteurs du crime. Un voisin fit venir Aymar. Le lieutenant criminel et le procureur du roi le conduisirent dans la cave. Il parut très ému en y entrant ; son pouls s'éleva comme dans une grosse fièvre ; sa baguette, qu'il tenait à la main, tourna rapidement dans les deux endroits où l'on avait trouvé les cadavres du mari et de la femme. Après quoi, guidé par la baguette ou par un sentiment intérieur, il suivit les rues où les assassins avaient passé, entra dans la cour de l'archevêché, sortit de la ville par le pont du Rhône et prit à main droite le long de ce fleuve.
Il fut éclairci du nombre des assassins en arrivant à la maison d'un jardinier, où il soutint opiniâtrement qu'ils étaient trois, qu'ils avaient entouré une table et vidé une bouteille sur laquelle la baguette tournait. Ces circonstances furent confirmées par l'aveu de deux enfants de neuf à dix ans, qui déclarèrent qu'en effet trois hommes de mauvaise mine étaient entrés à la maison et avaient vidé la bouteille désignée par le paysan. On continua de poursuivre les meurtriers avec plus de confiance. La trace de leurs pas, indiqués sur le sable par la baguette, montra qu'ils s'étaient embarqués. Aymar les suivit par eau, s'arrêtant à tous les endroits où les scélérats avaient pris terre, reconnaissant les lits où ils avaient couché, les tables où ils s'étaient assis, les vases où ils avaient bu.
Après avoir longtemps étonné ses guides, il s'arrêta enfin devant la prison de Beaucaire et assura qu'il y avait là un des criminels. Parmi les prisonniers qu'on amena, un bossu qu'on venait d'enfermer ce jour même pour un larcin commis à la foire fut celui que la baguette désigna. On conduisit ce bossu dans tous les lieux qu'Aymar avait visités : partout il fut reconnu.
En arrivant à Bagnols, il finit par avouer que deux provençaux l'avaient engagé, comme leur valet, à tremper dans ce crime ; qu'il n'y avait pris aucune part ; que ses deux bourgeois avaient fait le meurtre et le vol et lui avaient donné six écus et demi.
Ce qui sembla plus étonnant encore, c'est que Jacques Aymar ne pouvait se trouver auprès du bossu sans éprouver de grands maux de cœur et qu'il ne passait pas sur un lieu où il sentait qu'un meurtre avait été commis, sans se sentir l'envie de vomir.
Comme les révélations du bossu confirmaient les découvertes d'Aymar, les uns admiraient son étoile et criaient au prodige, tandis que d'autres publiaient qu'il était sorcier. Cependant on ne put trouver les deux assassins et le bossu fut rompu vif.
Dès lors plusieurs personnes furent douées du talent de Jacques Aymar, talent ignoré jusqu'à lui. Des femmes mêmes firent tourner la baguette. Elles avaient des convulsions et des maux de cœur en passant sur un endroit où un meurtre avait été commis ; ce mal ne se dissipait qu'avec un verre de vin.
Aymar faisait tant de bruit, qu'on publia bientôt des livres sur sa baguette et ses opérations. M. de Vagny, procureur du roi à Grenoble, fit imprimer une relation intitulée : Histoire merveilleuse d'un maçon qui, conduit par la baguette divinatoire, a suivi un meurtrier pendant quarante-cinq heures sur la terre et plus de trente sur l'eau. Ce paysan devint le sujet de tous les entretiens. Des philosophes ne virent dans les prodiges de la baguette qu'un effet des émanations des corpuscules, d'autres les attribuèrent à Satan. Le père Lebrun fut de ce nombre et Malebranche adopta son avis.
Le fils du grand Condé, frappé du bruit de tant de merveilles, fit venir Aymar à Paris. On avait volé à mademoiselle de Condé deux petits flambeaux d'argent. Aymar parcourut quelques rues de Paris en faisant tourner la baguette ; il s'arrêta à la boutique d'un orfèvre, qui nia le vol et se trouva très offensé de l'accusation. Mais le lendemain on remit à l'hôtel le prix des flambeaux ; quelques personnes dirent que le paysan l'avait envoyé pour se donner du crédit.
Dans de nouvelles épreuves, la baguette prit des pierres pour de l'argent, elle indiqua de l'argent où il n'y en avait point. En un mot, elle opéra avec si peu de succès, qu'elle perdit son renom. Dans d'autres expériences, la baguette resta immobile quand il lui fallait tourner. Aymar, un peu confondu, avoua enfin qu'il n'était qu'un charlatan adroit, que la baguette n'avait aucun pouvoir et qu'il avait cherché à gagner de l'argent par ce petit procédé...
Pendant ses premiers succès, une demoiselle de Grenoble, à qui la réputation d'Aymar avait persuadé qu'elle était douée aussi du don de tourner la baguette, craignant que ce don ne lui vînt de l'esprit malin, alla consulter le père Lebrun, qui lui conseilla de prier Dieu, en tenant la baguette. La demoiselle jeûna et prit la baguette en priant. La baguette ne tourna plus ; d'où l'on conclut que c'était le démon ou l'imagination troublée qui l'agitait.
On douta un peu de la médiation du diable, dès que le fameux devin fut reconnu pour un imposteur. On lui joua surtout un tour qui décrédita considérablement la baguette. Le procureur du roi au Châtelet de Paris fit conduire Aymar dans une rue où l'on avait assassiné un archer du guet. Les meurtriers étaient arrêtés, on connaissait les rues qu'ils avaient suivies, les lieux où ils s'étaient cachés : la baguette resta immobile.
On fit venir Aymar dans la rue de la Harpe, où l'on avait saisi un voleur en flagrant délit ; la perfide baguette trahit encore toutes les espérances.
Néanmoins la baguette divinatoire ne périt point ; ceux qui prétendirent la faire tourner se multiplièrent même et ce talent vint jusqu'en Belgique. Il y eut à Heigne, près de Gosselies, un jeune garçon qui découvrit les objets cachés ou perdus au moyen de la baguette de coudrier. Cette baguette, disait-il, ne pouvait pas avoir plus de deux ans de pousse.
Un homme, voulant éprouver l'art de l'enfant de Heigne, cacha un écu au bord d'un fossé, le long d'un sentier qu'on ne fréquentait presque pas. Il fit appeler le jeune garçon et lui promit un escalin, s'il pouvait retrouver l'argent perdu. Le garçon alla cueillir une branche de coudrier et tenant dans ses deux mains les deux bouts de cette baguette, qui avait la forme d'un Y, après avoir pris différentes directions, il marcha devant lui et s'engagea dans le petit sentier. La baguette s'agitait plus vivement. Il passa le lieu où l'écu était caché ; la baguette cessa de tourner. L'enfant revint donc sur ses pas ; la baguette sembla reprendre un mouvement très vif ; elle redoubla vers l'endroit qu'on cherchait. Le devin se baissa, chercha dans l'herbe et trouva le petit écu, à l'admiration de tous les spectateurs.,
Sur l'observation que le bourgeois fit, pour essayer la baguette, qu'il avait perdu encore d'autre argent ; le jeune garçon la reprit, mais elle ne tourna plus.
On se crut convaincu de la réalité du talent de l'enfant. On lui demanda qui l'avait instruit. C'est le hasard, dit-il ; ayant un jour perdu mon couteau en gardant les troupeaux de mon père et sachant tout ce qu'on disait de la baguette de coudrier, j'en fis une qui tourna, qui me fit retrouver ce que je cherchais et ensuite beaucoup d'autres objets perdus.
C'était très bien. Malheureusement d'autres épreuves, examinées de plus près, ne réussirent pas et on reconnut que la baguette divinatoire était là aussi une petite supercherie. Mais on y avait cru un siècle et des savants avaient fait imprimer cent volumes pour l'expliquer.
Faut-il rassembler des arguments pour prouver l'impuissance de la baguette divinatoire ? ajoute M. Salgues. Que l'on dise quel rapport il peut y avoir entre un voleur, une source d'eau, une pièce de métal et un bâton de coudrier. On prétend que la baguette tourne en vertu de l'attraction. Mais par quelle vertu d'attraction les émanations qui s'échappent d'une fontaine, d'une pièce d'argent ou du corps d'un meurtrier tordent-elles une branche de coudrier qu'un homme robuste tient fortement entre ses mains ? D'ailleurs, pourquoi le même homme trouve-t-il des fontaines, des métaux, des assassins et des voleurs quand il est dans son pays et ne trouve-t-il plus rien quand il est a Paris ? Tout cela n'est que charlatanisme. Et ce qui détruit totalement le merveilleux de la baguette, c'est que tout le monde, avec un peu d'adresse, peut la faire tourner à volonté. Il ne s'agit que de tenir les extrémités de la fourche un peu écartées, de manière à faire ressort. C'est alors la force d'élasticité qui opère le prodige.
Cependant on croit encore à la baguette divinatoire dans le Dauphiné et dans le Hainaut ; les paysans n'en négligent pas l'usage et elle a trouvé des défenseurs sérieux. Formey, dans l'Encyclopédie, explique ce phénomène par le magnétisme. Ritter, professeur de Munich, s'autorisait récemment des phénomènes du galvanisme pour soutenir les merveilles de la baguette divinatoire ; mais il n'est pas mort sans abjurer son erreur.
L'abbé de La Garde écrivit au commencement avec beaucoup de foi l'histoire des prodiges de Jacques Aymar ; en 1692 même, Pierre Garnier, docteur-médecin de Montpellier, voulut prouver que les opérations de la baguette dépendaient d'une cause naturelle ; cette cause naturelle n'était, selon lui, que les corpuscules sortis du corps du meurtrier dans les endroits où il avait fait le meurtre et dans ceux où il avait passé. Les galeux et les pestiférés, ajoute-t-il, ne transpirent pas comme les gens sains, puisqu'ils sont contagieux ; de même les scélérats lâchent des émanations qui se reconnaissent et si nous ne les sentons pas, c'est qu'il n'est pas donné à tous les chiens d'avoir le nez fin. Ce sont là, dit-il, des axiomes incontestables. Or, ces corpuscules qui entrent dans le corps de l'homme muni de la baguette l'agitent tellement, que de ses mains la matière subtile passe dans la baguette même et, n'en pouvant sortir assez promptement, la fait tourner ou la brise : ce qui me paraît la chose du monde la plus facile à croire...
Le bon père Ménestrier, dans ses Réflexions sur les indications de la baguette, Lyon, 1694, s'étonne du nombre de gens qui devinaient alors par ce moyen à la mode. À combien d'effets, poursuit-il, s'étend aujourd'hui ce talent ! Il n'a point de limites. On s'en sert pour juger de la bonté des étoffes et de la différence de leurs prix, pour démêler les innocents des coupables, pour spécifier le crime. Tous les jours cette vertu fait de nouvelles découvertes inconnues jusqu'à présent.
il y eut même en 1700, à Toulouse, un brave homme qui devinait avec la baguette ce que faisaient des personnes absentes. Il consultait la baguette sur le passé, le présent et l'avenir ; elle s'abaissait pour répondre oui et s'élevait pour la négative. On pouvait faire sa demande de vive voix ou mentalement ; Ce qui serait bien prodigieux, dit le père Lebrun, si plusieurs réponses — lisez la plupart — ne s'étaient trouvées fausses.
Un fait qui n'est pas moins admirable, c'est que la baguette ne tourne que sur les objets où l'on a intérieurement l'intention de la faire tourner. Ce serait donc du magnétisme ? Ainsi, quand on cherche une source, elle ne tournera pas sur autre chose, quoiqu'on passe sur des trésors enfouis ou sur des traces de meurtre.
Pour découvrir une fontaine, il faut mettre sur la baguette un linge mouillé : si elle tourne alors, c'est une preuve qu'il y a de l'eau à l'endroit qu'elle indique. Pour trouver les métaux souterrains, on enchâsse successivement à la tête de la baguette diverses pièces de métal et c'est un principe constant que la baguette indique la qualité du métal caché sous terre, en touchant précisément ce même métal.
Nous répétons qu'on ne croit plus à la baguette et que cependant on s'en sert encore dans quelques provinces. Il fallait autrefois qu'elle fût de coudrier ou de quelque autre bois spécial ; depuis on a employé toute sorte de bois et même des côtes de baleine ; on n'a plus même exigé que la baguette fût en fourche.


Secret de la baguette divinatoire et moyen de la faire tourner,
tiré du Grand Grimoire, page 87.

Dès le moment que le soleil paraît sur l'horizon, vous prenez de la main gauche une baguette vierge de noisetier sauvage et la coupez de la droite en trois coups, en disant : Je te ramasse au nom d'Eloïm, Mutrathon, Adonay et Sémiphoras, afin que tu aies la vertu de la verge de Moïse et de Jacob pour découvrir tout ce que je voudrai savoir. Et pour la faire tourner, il faut dire, la tenant serrée dans ses mains, par les deux bouts qui font la fourche : Je te commande, au nom d'Eloïm, Mutrathon, Adonay et Sémiphoras, de me révéler... (on indique ce qu'on veut savoir).

Mais voici encore quelque chose sur cette matière qui n'est pas épuisée. Nous empruntons ce qui suit au Quarterly Magazine :
La baguette divinatoire n'est plus employée à la découverte des trésors, mais on dit que, dans les mains de certaines personnes, elle peut indiquer les sources d'eau vive. Il y a cinquante ans environ que lady Newark se trouvait en Provence dans un château dont le propriétaire, ayant besoin d'une source pour l'usage de sa maison, envoya chercher un paysan qui promettait d'en faire jaillir une avec une branche de coudrier ; lady Newark rit beaucoup de l'idée de son hôte et de l'assurance du paysan ; mais, non moins curieuse qu'incrédule, elle voulut du moins assister à l'expérience, ainsi que d'autres voyageurs anglais tout aussi philosophes qu'elle. Le paysan ne se déconcerta pas des sourires moqueurs de ces étrangers ; il se mit en marche suivi de toute la société, puis tout à coup s'arrêtant, il déclara qu'on pouvait creuser la terre. On le fit ; la source promise sortit et elle coule encore. Cet homme était un vrai paysan, sans éducation : il ne pouvait expliquer quelle était la vertu dont il était doué, ni celle du talisman ; mais il assurait modestement n'être pas le seul à qui la nature avait donné le pouvoir de s'en servir. Les Anglais présents essayèrent sans succès. Quand vint le tour de lady Newark, elle fut bien surprise de se trouver tout aussi sorcière que le paysan provençal. À son retour en Angleterre, elle n'osa faire usage de la baguette divinatoire qu'en secret, de peur d'être tournée en ridicule. Mais en 1803, lorsque le docteur Hulton publia les Recherches d'Ozanam, où ce prodige est traité d'absurdité, lady Newark lui écrivit une lettre signée X. Y. Z., pour lui raconter les faits qui étaient à sa connaissance. Le docteur répondit, demandant de nouveaux renseignements à son correspondant anonyme. Lady Newark le satisfit et alors le docteur désira être mis en rapport direct avec elle. Lady Newark alla le voir à Woolwich et, sous ses yeux, elle découvrit une source d'eau dans un terrain où il faisait construire sa résidence d'été. C'est ce même terrain que le docteur Hulton a vendu depuis au collège de Woolwich, avec un bénéfice considérable à cause de la source. Le docteur ne put résister à l'évidence lorsqu'il vit, à l'approche de l'eau, la baguette s'animer tout à coup pour ainsi dire, s'agiter, se ployer et même se briser dans les doigts de lady Newark. On cite encore en Angleterre sir Charles H. et miss Fenwik comme étant doués de la même faculté que lady Newark et à un degré plus élevé encore. Cette faculté inexplicable est tout à fait indépendante de la volition ; elle a une grande analogie avec celle qui distingue les Zahories espagnols ; mais ceux-ci ne se servent pas de la baguette de coudrier.
Ajoutons à tout ce qui précède, la sérieuse défense de Jacques Aymar, par l'auteur de La Physique occulte, ou traité de la baguette divinatoire, Lahaye 1762 :
Depuis que les hommes se mêlent de philosopher, on n'a point examiné une matière plus curieuse et plus importante, que celle qui est traitée ici ; et je puis dire que si l'on avait une fois expliqué clairement la cause du mouvement de la baguette divinatoire sur les sources d'eau, sur les minières, sur les trésors cachés et sur les traces des criminels fugitifs, il n'y aurait plus rien de si occulte dans la nature, qui ne fût bientôt développé et mis dans un grand jour.
Car si l'on connaissait comment les écoulements des corpuscules qui s'exhalent des eaux souterraines, des métaux et du corps de certains hommes, s'insinuent par la respiration insensible dans les pores d'un autre homme, on comprendrait bientôt pourquoi les maladies contagieuses et populaires attaquent les uns et épargnent les autres ; on découvrirait cette route invisible par où coule ce flux et reflux d'humeurs malignes qui sortent d'un corps par la transpiration et que la respiration fait rentrer dans un autre. Et si ce chemin était bien reconnu, la médecine trouverait ensuite facilement le secret de préserver ou de guérir les hommes de tant de maladies dont la propagation se fait par les écoulements des corpuscules contagieux qui sont répandus dans l'air. Cela est, ce me semble, de la dernière importance.
Mais de quelle utilité ne serait point l'usage de la baguette divinatoire pour la découverte des sources d'eau, dont on ne saurait se passer dans la vie, et pour la recherche des métaux les plus nobles, qui font aujourd'hui tout le lien de la société humaine.
Certainement le grand éclat que l'histoire du paysan du Dauphiné — Jacques Aymar — a fait dans le monde et l'empressement que chacun a marqué pour s'en informer, montrent mieux que ce que je pourrais dire, combien le public croit qu'il est important d'expliquer cette physique si surprenante.
Je sais bien que certains savants ombrageux ne feront pas grand cas de tout ce qu'on pourrait dire de bon sur ce qui regarde le mouvement de la baguette et qu'ils continueront de la regarder comme la chose du monde la moins digne de leur attention. Ils en penseront ce qu'il leur plaira, mais je puis leur citer d'autres savants qui n'ont pas cru employer mal leur temps de tourner leurs études de ce côté-là. Nous voyons parmi les mémoires de l'académie royale des sciences d'Angleterre, le dessein que cette illustre société a pris de s'informer de tout ce qui concerne la baguette divinatoire pour la recherche des minières. En effet, parmi cent articles que M. Boyle a dressés sur le chapitre des minières, le XVIIIe représente le plan sur quoi il souhaitait qu'on se réglât pour faire des recherches sur la baguette. Le voici :
Utrum virgula divinatoria adhibeatur ad investigationem venarum propositarum fodinarum : et si sic, quo id fiat, successu ? art. 18. C'est ainsi qu'il est rapporté dans les Actes philosophiques de la société royale des sciences d'Angleterre, du mois de Novembre 1666, page 344.
Il y a donc des gens qui n'ont pas si fort méprisé la chose. Plus sincères que ces savants dont je viens de parler, ils confessent que les phénomènes de la baguette divinatoire sont merveilleux et qu'ils méritent bien l'attention des hommes les plus sages. Mais parmi ceux-là, quelques-uns, se laissant prévenir par des terreurs paniques, s'imaginent que la baguette n'a point d'autre mouvement que celui que le démon lui imprime. Ils ne peuvent pas croire qu'il se puisse faire quelque chose dans la nature au delà de leur connaissance. Tout ce qu'ils ne comprennent pas ne peut être naturel.
C'est de là que le monde s'est rempli de tant de fables grossières et ridicules touchant les sorciers. Ceux qui savaient un peu de grec et d'hébreu, il y a quelques centaines d'années, passaient pour des magiciens. Il est arrivé plusieurs fois à des ignorants de prendre des figures de mathématiques pour des caractères magiques. Jean Shiphower, de l'ordre des ermites de saint Augustin, du couvent d'Ofenburg, dans le comté d'Édimbourg, parlant de l'imprimerie vers l'an 1440, dit que, dans ces premiers commencements, les superstitieux et les ignorants la faisaient passer pour un art où il y pouvait avoir de la magie la plus criminelle. Il n'y a point de bateleurs dont les subtilités ne passent pour des sorcelleries auprès de beaucoup de monde. C'est encore par le même esprit que nous voyons aujourd'hui accuser de magie les opérations de la baguette, parce que la cause n'en est pas connue.
Van Helmont a fort bien remarqué qu'on ne saurait trop déplorer le mal que ces préjugés font dans les sciences et surtout dans la physique. Y a-t-il rien, dit-il, de plus surprenant et de plus déplorable, que de voir les arts vils et mécaniques se perfectionner tous les jours, pendant que la physique demeure toujours quasi dans le même état ? Rien ne retarde tant le progrès de la science naturelle, que les criailleries et les censures injustes des ignorants, parce qu'elles épouvantent, arrêtent et font même reculer ceux que quelque ouverture d'esprit et une longue étude auraient mis en état de contribuer à perfectionner la physique.
Je déclare que je n'ai point été retenu par cet épouvantail, car enfin nous sommes dans un siècle éclairé, de qui on doit attendre plus de justice que de ceux sur lesquels l'ignorance et la barbarie avaient répandu de si épaisses ténébres. J'ai eu en vue surtout de montrer qu'outre les utilités qu'on peut tirer de la baguette, ces nouveaux phénomènes peuvent apporter beaucoup de lumières à la physique et à la médecine. Le public jugera si mes efforts doivent être comptés pour quelque chose.
Cette matière, assez obscure d'elle-même, est égayée par des expériences curieuses, tout à fait propres pour accoutumer l'esprit à croire que la nature emploie des agents invisibles quand elle opère ses plus grandes merveilles. C'est ce que j'appelle la
Physique occulte, pour la distinguer de ce que la nature fait à découvert et par des causes sensibles.
J'ai cru que pour expliquer la physique occulte de la baguette divinatoire, je devais préférer la philosophie des corpuscules à toutes les autres, non seulement parce qu'elle est la seule qui puisse servir utilement à développer les secrets de la nature, mais parce qu'elle est encore plus ancienne que toutes celles dont la connaissance est venue jusqu'à nous. Car avant Leucippe, maître de Démocrite, le premier, selon Minucius Félix, qui ait employé les atomes dans la philosophie, un certain Moschus, originaire de Phénicie, expliquait les phénomènes de la nature par les corpuscules, c'est-à-dire par les particules, ou petites parties insensibles de la matière. Strabon, qui rapporte cela, ajoute que Moschus vivait avant la guerre de Troie et par conséquent plusieurs siècles avant qu'aucun des philosophes grecs parût dans le monde.
Voilà l'ancienne origine de la philosophie des corpuscules ; et, puisqu'elle est phénicienne, on a tout sujet de croire que ç'a été celle des hébreux, d'où elle a passé chez les grecs.
Personne, dans ces derniers temps, n'a si bien cultivé la philosophie que M. Boyle, comme on le peut voir par tant de beaux endroits de ses observations que j'ai rapportés dans ce traité. Et si le P. Lana, jésuite, n'était pas mort sitôt, il l'aurait encore portée beaucoup plus loin, comme il est aisé de le juger par son grand et excellent ouvrage, intitulé: Magisterium artis et naturæ, où l'on peut remarquer que cet homme si laborieux philosophait, comme on dit, les expériences à la main, sans quoi, en matière de physique, on ne sait pas où conduisent les raisonnements ; comme on ne sait pas si l'on ne s'égare point quand on marche sans guide dans un pays inconnu. Un physicien, disait le P. Kirker, jésuite, qui philosophe sans faire des expériences, est comme un aveugle qui aurait la folie de vouloir disputer des couleurs :
In physicis rebus sine experimento philosophari, idem est ac si cœcus de colore judicium ferre insipientius præsumeret. Mund. subter. t. X, 3, p. 188.
Il semble qu'il m'aurait toujours manqué quelque chose, si je n'avais raisonné que sur des relations dont tout le monde ne s'accommode pas. Enfin cet homme, si fameux — Jacques Aymar — est venu à Paris le 21 de janvier 1693, par l'ordre d'un grand prince. Je l'ai vu deux heures par jour, presque un mois durant ; et on peut croire que, dans tout ce temps-là, je l'ai tourné et retourné comme je devais. Il est certain que la baguette divinatoire lui tourne entre les mains sur les traces des voleurs et des meurtriers fugitifs. Il n'en sait pas la raison et s'il en connaissait la cause physique et qu'il eût assez d'étendue d'esprit pour raisonner là-dessus, je puis assurer que quand il entreprendrait une expérience, il n'y manquerait jamais. Mais un paysan, qui ne sait ni lire ni écrire saura bien moins ce que c'est qu'atmosphère, volume, écoulements de corpuscules répandus dans l'air. Il ignore encore plus comment ces corpuscules peuvent se déranger et cesser de produire le mouvement et l'inclinaison de la baguette. Il n'est pas capable non plus de reconnaître combien il lui importe, pour réussir, de savoir s'il est lui-même dans un état tel qu'il faut pour être sensible aux impressions des corpuscules qui s'exhalent des corps sur lesquels la baguette s'incline ; car il ne faut presque rien pour déranger l'ordre des causes naturelles et pour faire manquer une expérience. M. Boyle a fait un traité entier sur cette matière. On y peut apprendre comme une seule circonstance de plus ou de moins empêche l'action ordinaire de la nature.
Ainsi, quoique Jacques Aymar soit un homme simple et de bonnes mœurs, il lui peut arriver d'entreprendre ce qu'il n'exécutera pas toujours bien, par la raison qu'il ne sait pas qu'il doit être dans une certaine disposition présente de sensibilité, afin que les corpuscules répandus dans l'air puissent lui causer quelque sensation ; et que cette disposition si rare peut être facilement renversée par un mouvement de crainte ou par d'autres émotions subites et véhémentes.
Quoiqu'il ne puisse pas démêler tout cela, cependant il reconnaît qu'il se peut bien tromper et qu'il ne sait pas précisément, toutes les fois que sa baguette tourne, si c'est sur de l'eau, sur du métal ou sur un cadavre, parce qu'elle se meut sur tout ce qui transpire beaucoup. S'il assure que c'est un meurtrier qu'il suit, c'est qu'il reconnaît que la sensation qu'il a prise au lieu de l'assassinat, est la même qui dure le long du chemin et dont il est toujours également agité. Voilà son
Criterium.
Si Jacques Aymar se hasarde donc à des essais qui ne lui réussissent pas ; on ne s'en étonnera point, pour peu qu'on se soit formé une juste idée de la conduite de la nature et qu'on ait étudié la physique par les expériences. Car on saura que le mécanisme de la nature demande une proportion si exacte dans l'arrangement, dans la force et dans le mouvement des causes, que le moindre obstacle en renverse les effets. Les meilleurs chiens de chasse ne tombent-ils pas quelquefois en défaut ? Pourquoi donc veut-on qu'Aymar soit toujours également sensible aux impressions de l'air ? Mais, afin de rectifier les idées de ces gens qui voudraient qu'il reussît toujours, il n'y a qu'à les renvoyer à l'inclinaison de la verge de fer aimantée. Ils verront que la méthode dont on se sert pour trouver cette inclinaison demande une exactitude si scrupuleuse, que, d'ordinaire, de vingt expériences il ne s'en rencontrera pas quatre qui soient entièrement semblables. Ainsi le bon sens veut que les essais qui ne réussissent pas, ne fassent point de préjugé contre les expériences constantes.
Je ne nie pourtant pas qu'il n'y ait des fourbes qui en donnent à croire et qui poussent l'usage de la baguette à trop de choses, comme il arrive aux charlatans qui ayant effectivement un bon remède particulier, le rendent eux-mêmes méprisable, en voulant le faire passer pour universel.
Et j'ajoute à cela qu'on découvrira des gens qui, ayant une sensibilité plus vive et plus délicate, auraient encore plus abondamment que lui la faculté de trouver les sources, les minières, les trésors cachés, les voleurs et les meurtriers fugitifs. On nous mande déjà de Lyon qu'il y a un garçon de dix-huit ans, qui, là-dessus, surpasse de beaucoup Jacques Aymar et chacun peut voir à Paris, chez M. Geoffroi, ancien échevin de cette ville, un jeune homme qui trouve l'or caché en terre par une violente émotion qu'il ressent, du moment qu'il marche dessus.

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