BAUME UNIVERSEL
Élixir composé par les alchimistes : c'est, disent-ils, le remède souverain
et infaillible de toutes les maladies. Il peut même, au besoin, ressusciter des morts.
Voy. ALCHIMIE.
On conte, dans la Franche-Comté, sur le baume universel, une facétie fort triviale,
que pourtant nous pouvons citer, en réclamant l'indulgence du lecteur.
Un alchimiste de Besançon avait trouvé la pierre philosophale, l'élixir de longue vie
et le baume universel. Avec la première découverte, il était sûr d'être l'homme le plus
riche de la terre ; et comme son élixir lui assurait une vie qui ne finirait pas
de longtemps, il n'attachait d'intérêt à son baume, qu'autant qu'avec ce puissant remède
il pourrait être utile à ses semblables. Ce baume guérissait toute espèce de blessure aussi
vite que la pensée ; il ne laissait aucune trace de cicatrice. Mais la foule douta.
Pour prouver l'efficacité de son remède, l'alchimiste se fit des plaies, se coupa la main
et même la tête, si l'on en croit la chronique, puis il rétablit parfaitement les choses.
Il n'avait pas encore gagné avec tout cela la confiance générale. Les ignorants disaient :
C'est un magicien qui nous fascine les yeux ; les médecins : C'est un charlatan
et un imposteur. Le savant, piqué, promit une grosse somme d'argent à quiconque voudrait
se laisser couper quelque membre, qu'il s'engageait à remettre au péril de sa vie. L'appât
du gain lui amena trois Savoyards. À l'un il coupa la main gauche ; il arracha les yeux
à son camarade ; il retira les intestins du troisième, après quoi il posa du baume sur
les plaies et les trois patients ne sentirent pas la moindre incommodité.
Pour rendre le prodige plus éclatant, quelqu'un ayant demandé qu'on laissât un intervalle
entre le dégât et le rétablissement, l'alchimiste, sûr de ses moyens, voulut bien attendre
au lendemain. Il fit porter à son logis les pièces enlevées et les recommanda à sa servante,
qui négligea la commission. Pendant qu'elle était dehors, ayant laissé le tout dans
un saladier, un chien mangea les intestins et le reste. Dans la peur d'une réprimande,
la servante soupçonnant le chat, l'assomma, prit ses yeux, qu'elle mit sur une assiette,
acheta les tripes d'un cochon qu'on venait de tuer et courut au gibet, où elle coupa la main
d'un filou qu'on avait pendu le matin.
Le lendemain, tout Besançon se rassembla à la porte de l'alchimiste. Les trois compagnons
arrivèrent. Le savant remit au premier la main du pendu ; par un hasard qui n'a rien
de surprenant, la servante avait pris au filou sa main droite, tandis qu'il fallait une main
gauche, ce qui parut singulier ; cependant on passa outre, en soutenant au Savoyard que
c'était bien sa main. Les yeux du chat s'ajustèrent dans la tête du second ; les intestins
étrangers furent remis au troisième. Toutes les plaies disparurent ; tout le monde cria
au prodige. La réputation de l'alchimiste fut faite.
On ajoute que les trois hommes rajustés se rencontrèrent un an après. C'est singulier,
dit le premier, la main qu'on m'a raccommodée ne peut plus s'empêcher de voler tout
ce qu'elle rencontre. Et moi, dit l'autre, depuis qu'on m'a remis les yeux, je vois plus
clair la nuit que le jour. Pour mon compte, dit le troisième, mon aventure m'a donné
des goûts inconcevables : je ne puis pas voir une auge à porcs sans être tenté d'y aller
prendre ma part.