BERBIGUIER
Alexis-Vincent-Charles Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, né à Carpentras, est
un auteur qui vit peut-être encore et qui a publié en 1821 un ouvrage dont voici le titre :
Les Farfadets, ou tous les démons ne sont pas de l'autre monde, 3 vol. in-8°, ornés de huit
lithographies et du portrait de l'auteur, entouré d'emblèmes, surmonté de cette devise :
Le Fléau des Farfadets. L'auteur débute par une dédicace à tous les empereurs, rois,
princes souverains des quatre parties du monde. Réunissez vos efforts aux miens,
leur dit-il, pour détruire l'influence des démons, sorciers et farfadets qui désolent
les malheureux habitants de vos États.
Il ajoute qu'il est tourmenté par le diable depuis vingt-trois ans et il dit que
les farfadets se métamorphosent sous des formes humaines pour vexer les hommes.
Dans le chapitre 2 de son livre, il nomme tous ses ennemis par leur nom, soutenant que
ce sont des démons déguisés ; des agents de Belzébuth ; qu'en les appelant infâmes
et coquins, ce n'est pas eux qu'il insulte, mais les démons qui se sont emparés
de leurs corps. On me fait passer pour fou, s'écrie-t-il, mais si j'étais fou, mes ennemis
ne seraient pas tourmentés comme ils le sont tous les jours par mes lardoires, mes épingles,
mon soufre, mon sel, mon vinaigre et mes cœurs de bœuf.
Les trois volumes sont en quelque sorte les mémoires de l'auteur, que le diable ne quitte
pas. Il établit le pouvoir des farfadets ; il conte, au chapitre 4, qu'il s'est fait dire
la bonne aventure en 1796 par une sorcière d'Avignon, appelée la Mansotte, qui se servait
pour cela du jeu de tarots. Elle y ajouta, dit-il, une cérémonie qui, sans doute, est ce qui
m'a mis entre les mains des farfadets. Elles étaient deux disciples femelles de Satan ;
elles se procurèrent un tamis propre à passer de la farine, sur lequel on fixa une paire
de ciseaux par les pointes. Un papier blanc plié était posé dans le tamis. La Mansotte
et moi nous tenions chacun un anneau des ciseaux, de manière que le tamis était,
par ce moyen, suspendu en l'air. Aux divers mouvements du tamis, on me faisait des questions
qui devaient servir de renseignements à ceux qui voulaient me mettre en leur possession.
Les sorcières demandèrent trois pots : dans l'un elles enfermèrent quelques-uns des tarots
jetés sur la table et préférablement les cartes à figures. Je les avais tirées du jeu
les yeux bandés. Le second pot fut garni de sel, de poivre et d'huile ; le troisième
de laurier. Les trois pots, couverts, furent déposés dans une alcôve et les sorcières
se retirèrent pour attendre l'effet... Je rentrai chez moi à dix heures du soir ; je trouvai
mes trois croisées ouvertes et j'entendis au-dessus de ma tête un bruit extraordinaire.
J'allume mon flambeau ; je ne vois rien. Le bruit que j'entendais ressemblait au mugissement
des bêtes féroces ; il dura toute la nuit. Je souffris trois jours diverses tortures,
pendant lesqu'elles les deux sorcières préparaient leurs maléfices. Elles ne cessèrent,
tant que dura leur manège, de me demander de l'argent. Il fallait aussi que je fusse là
pour leur donner du sirop, des rafraîchissements et des comestibles ; car leurs entrailles
étaient dévorées par le feu de l'enfer. Elles eurent besoin de rubans de différentes
couleurs, qu'elles ne m'ont jamais rendus. Pendant huit jours que dura leur magie, je fus
d'une tristesse accablante. Le quatrième jour, elles se métamorphosèrent en chats, venant
sous mon lit pour me tourmenter. D'autres fois elles venaient en chiens : j'étais accablé
par le miaulement des uns et l'aboiement des autres. Que ces huit jours furent longs !
Berbiguier s'adressa à un tireur de cartes, qui se chargea de combattre les deux sorcières ;
mais il ne lui amena que de nouveaux tourments.
Dans les chapitres suivants, l'auteur se fait dire encore sa bonne aventure et se croit
obsédé ; il entend sans cesse à ses oreilles des cris de bêtes affreuses ; il a des peurs
et des visions. Il vient à Paris pour un procès, fait connaissance d'une nouvelle
magicienne, qui lui tire les cartes. Je lui demandai, dit-il, si je serais toujours
malheureux ; elle me répondit que non ; que, si je voulais, elle me guérirait des maux
présents et à venir et que je pouvais moi-même faire le remède. Il faut, me dit-elle,
acheter une chandelle de suif chez la première marchande dont la boutique aura deux issues
et tâcher, en payant, de vous faire rendre deux deniers. Elle me recommanda de sortir
ensuite par la porte opposée à celle par laquelle je serais entré et de jeter les deux
deniers en l'air ; ce que je fis. Je fus grandement surpris d'entendre le son de deux écus
au lieu de celui des deux deniers.
L'usage qu'elle me dit de faire de la chandelle fut d'allumer d'abord mon feu, de jeter
dedans du sel, d'écrire sur un papier le nom de la première personne qui m'a persécuté,
de piquer ce papier dans tous les sens, d'en envelopper la chandelle en l'y fixant avec
une épingle et de la laisser brûler entièrement ainsi.
Aussitôt que j'eus tout exécuté, ayant eu la précaution de m'armer d'un couteau en cas
d'attaque, j'entendis un bruit effroyable dans le tuyau de ma cheminée ; je m'imaginai que
j'étais au pouvoir du magicien Moreau, que j'avais consulté à Paris. Je passai la nuit
à alimenter le feu, en y jetant de grosses poignées de sel et de soufre, pour prolonger
le supplice de mes ennemis...
M. Berbiguier fit neuf jours de suite la même opération, sans se voir débarrassé
des farfadets et des magiciens.
Ses trois volumes sont partout de cette force et nous ne dirons rien de trop en rangeant
cet ouvrage parmi les plus extravagantes productions. L'auteur se croyait en correspondance
avec des sorciers et des démons. Il rapporte des lettres faites par des plaisants assez
malhabiles et qu'il attribue à Lucifer, à Rothomago et à d'autres dont elles portent
les signatures. En voici une qu'il a transcrite scrupuleusement.
À M. Berbiguier.
Abomination de la détestation, tremblement de terre, déluge, tempête, vent, comète, planète,
océan, flux, reflux, génie, sylphe, faune, satyre, sylvain, adriade et amadriade !
Le mandataire du grand génie du bien et du mal, allié de Belzébuth et de l'enfer, compagnon
d'armes d'Astaroth, auteur du péché originel et ministre du Zodiaque, a droit de posséder,
de tourmenter, de piquer, de purger, de rôtir, empoisonner, poignarder et litifier le très
humble et très patient vassal Berbiguier, pour avoir maudit la très-honorable
et indissoluble société magique : en foi de quoi nous avons fait apposer les armes
de la société.
Fait au soleil, en face de la lune, le grand officier, ministre plénipotentiaire, le 5818°
jour et la 5819° heure de nuit, grand'croix et tribun de la société magique. Le présent
pouvoir aura son effet sur son ami Coco — C'était l'écureuil de M. Berbiguier.
THÉSAUROCHRYSONICOCHRYSIDÈS.
Par son excellence le secrétaire,
PINCHICHI-PINCHI.
30 mars 1818.
P. S. Dans huit jours tu seras en ma puissance ; malheur à toi, si tu fais paraître
ton ouvrage !