BLOEMARDINE
Pendant qu'on bâtissait à Bruxelles le gracieux édifice gothique du Petit-Sablon
et que les bourgeois se remettaient un peu de la rude défaite qu'ils avaient subie
en voulant combattre leur duc Jean II, dans les plaines de Vilvorde, l'esprit d'agitation
continuait à fermenter dans le Brabant ; et toutes sortes d'idées nouvelles se répandaient
comme des épidémies qui troublaient les têtes. Le fanatisme, châtiment de l'insubordination
déraisonnable, s'emparait des esprits et les tournait à tous les vents. Il était fomenté
par des bandes d'albigeois et de vaudois qui, chassés du midi de la France, s'étaient
réfugiés en grand nombre dans les provinces belges et y semaient toutes sortes de doctrines
saugrenues.
Des associations et des sectes se multiplièrent pour réformer la religion et la politique.
Les lollards n"étaient pas les moins curieux. Gauthier Lollard, leur chef, était
un albigeois progressif, qui enseignait que les démons avaient été chassés du ciel
injustement ; qu'ils y seraient rétablis un jour ; que saint Michel, pour lors et tous
les anges fidèles seraient damnés à leur tour et que tous ceux de ses auditeurs
qui ne suivraient pas sa doctrine seraient damnés pareillement. Il supprimait
les sacrements, les prières, les bonnes œuvres, condamnait le mariage et la propriété.
Père des communistes, il avait inventé tout leur système et on n'a fait récemment que
le copier. Il s'était fait une armée de disciples de tous ceux qui n'avaient rien et de tous
ceux qui aimaient la débauche et le désordre.
À côté des lollards, se dressaient les beggards, divisés en plusieurs sections. Ceux-là
venaient de l'Allemagne et tiraient leur nom du mot allemand Begghen, qui signifie mendier.
D'abord, sous un masque rigide, ils s'étaient présentés en façon de gens qui renoncent
à tout dans le monde ; bientôt cependant ils mendiaient par bandes, du ton de ces hommes
qui vous attendent au coin d'un bois et qui vous disent, un gourdin à la main : J'ai besoin
de dix francs. Pendant quelque temps, ils se prétendirent soumis à la règle de saint
François. Ils l'abandonnèrent bientôt, déclarant qu'ils avaient soif d'une plus haute
perfection, imaginant des théories bizarres et faisant mille folies.
Ces beggards ne se recrutaient pas d'hommes seulement ; des multitudes de femmes
et de jeunes filles se joignaient à eux, parlaient en public, prophétisaient
et se subdivisaient tous les jours en une foule de petites sectes qui souvent avaient peine
à s'entendre. Alors une Bruxelloise perça tout à coup, avec un certain lustre, parmi
les femmes libres, ses compatriotes. Elle était fille d'un lampiste, nommé Bloemaerd,
et prétendait que son origine lui donnait le droit de distribuer la lumière. On l'appelait
Bloemardine.
Son père l'avait fait élever au Béguinage, fondé à Bruxelles depuis l'an 1250. Plusieurs
fois les béguines avaient mal auguré de la vanité étourdie de leur élève, de son esprit
vagabond, de son imagination folle et de son humeur indépendante ; plusieurs fois
elles avaient annoncé que Bloemardine ne ferait jamais une bonne et sage ménagère,
qu'elle commettrait des extravagances et que son antipathie pour toute espèce de frein
la mènerait de travers. Le lampiste et sa famille avaient ri de ces prévisions ;
ils admiraient l'esprit singulier de Bloemardine, sans savoir qu'un esprit mal réglé est
un guide de l'espèce des feux-follets, qui ne conduisent que dans les précipices.
Cependant le bon sens public aurait dû offrir un contrepoids à l'engouement du père
Bloemard ; car sa fille entrait dans sa vingt-cinquième année sans avoir trouvé un mari.
Ce fut pour lors que, dérivant tout à fait, entraînée par sa tête folle et peut-être par
le dépit, Bloemardine se mit à la tête des beggardes et prêcha une vaste morale qui rallia
plusieurs sectes autour d'elle. Elle réunissait des assemblées d'hommes et de femmes,
les présidait hardiment et parlait avec chaleur. Elle enseigna d'abord que le mariage était
inutile ; puis elle le condamna comme une intolérable chaîne et comme un obstacle
à la perfection. Les mauvais ménages l'approuvèrent ; les filles délaissées se jetèrent
dans ses bras ; les garnements battirent des mains. Elle disait que l'homme peut devenir
ici-bas si parfait, qu'il n'a plus besoin de grâce ; que devenu parfait, il peut faire
librement tout ce qu'il veut ; que les lois et les préceptes ne sont établis que pour
les pécheurs ; que la pratique des vertus n'est utile qu'aux âmes imparfaites ;
que ses disciples ne devaient se contraindre en rien au monde, attendu que tout
ce qu'ils pouvaient faire était bien.
Elle appelait ceux qui la suivaient frères et sœurs du Libre-Esprit, flatteuse désignation
que reçurent avec empressement tous les beggards et tous les lollards, ceux qui affectaient
les haillons, comme ceux qui recherchaient les jouissances du luxe.
Ces divagations ne se bornèrent pas au Brabant. Les frères et les sœurs du Libre-Esprit
se répandirent de tous côtés. En quelques lieux, on les nomma frérots et fraticelles
ou petits frères, en Italie bizochi, qui veut dire besaciers, en France, par altération
de leur nom, bigards et picards, dans le Midi, turlupins à cause de leurs facéties.
On se mit aussi à les appeler béguins et béguines, sans doute à cause de Bloermardine,
leur grande prêtresse, qui portait encore l'habit de béguinage ; quoiqu'elle n'y demeurât
plus et que les honnêtes béguines de Bruxelles répudiassent ses erreurs.
On ferait un livre curieux de tous les excès déplorables auxquels se livrèrent
ces fanatiques, qui croyaient se sanctifier par les débauches et les emportements. En 1308,
ils s'étaient jetés sur les juifs, avaient pillé leurs maisons et voulaient si ardemment
les exterminer, que le duc Jean II avait dû accorder aux enfants d'Israël le château
de Genappe pour refuge. Une multitude en fureur, où l'on remarquait surtout les frères
du Libre-Esprit du métier des savetiers et ceux du métier des tisserands, les avait
poursuivis jusque-là, les avait tenus assiégés et ne s'était dispersée que devant l'armée
nationale, commandée par le duc en personne.
Il y eut d'autres faits audacieux qu'il fallut réprimer par la violence et par
les supplices. Mais l'esprit de rébellion changeait de batteries et ne s'éteignait pas.
Devant les prédications de Bloemardine, les mœurs se perdaient, les ménages étaient
troublés, les familles désunies ; et le parti de cette femme était devenu si nombreux,
que l'autorité contre elle se sentait impuissante.
Comme il y eut en France récemment de jeunes existences empoisonnées par le saint-simonisme
et le fouriérisme, alors assurément chez les Brabançons plus d'un cœur fut froissé dans
ces innovations. Nous n'en citerons qu'un souvenir. Une jeune fille, Élisa Mœrinkx allait
épouser Bernard Drugman. Dans l'aisance de sa famille et dans l'heureux caractère de celui
qu'elle aimait, elle ne voyait qu'un riant avenir, quand Bernard fut entraîné par ses amis
à une assemblée des frères et des sœurs du Libre-Esprit ; protégé par son amour, il se crut
assez fort ; honnête chrétien jusqu'alors, il se crut assez affermi pour assister là
en simple curieux. Il ignorait qu'on ne brave pas impunément certains dangers. Dans
l'atmosphère de la licence, il en respira les premiers enivrements ; et comme il était aussi
faible qu'il se croyait solide, il y prit goût.
Pour la première fois il dissimula avec sa fiancée ; il lui cacha son apparition parmi
les beggards ; il retourna aux assemblées et s'y laissa initier. Il en eut regret une heure
après et il pressa son mariage.
Mais la jeune fille apprit que Bernard avait été vu dans les réunions des fratricelles.
Ardente, indignée, elle lui fit de vifs reproches. Elle pleura avec colère de ce qui
lui paraissait un opprobre et ce n'était pas autre chose. Pourtant, voyant Bernard touché
et confus, elle admit ses excuses, déplora sa faiblesse et finit par se calmer, en ne lui
imposant d'autre peine et d'autre épreuve qu'un retard de quinze jours pour les noces ;
peut-être eût-elle dû, au contraire, en avancer le moment. Bernard, véritablement revenu
de son égarement, se sentit plus épris que jamais ; il se promit bien d'éviter désormais
ses pernicieux amis, d'autant plus que l'on connut, sur ces entrefaites, à Bruxelles,
une décision du saint-siège, qui condamnait les frères et les sœurs du Libre-Esprit.
Les vraies béguines avaient été fort désolées d'apprendre qu'on les confondît avec
les femmes du parti des beggards. Elles s'étaient adressées fidèlement au souverain pontife.
Déjà au concile de Vienne, en 1310, les désordres de ces hérétiques avaient été frappés
d'anathème par le pape Clément V. Jean XXII, son successeur, venait de déclarer
spécialement, dans une décrétale, que cette censure ne regardait aucunement les béguines
des Pays-Bas, qui étaient restées pures d'erreurs et qui ne tiraient pas leur origine
des beggards dissolus, mais du vénérable Lamberg Beygh, prêtre de Liège, fondateur
des béguinages en 1180.
L'ignorance où ils ont été de cette décrétale a fourvoyé la plupart des historiens, qui ont
reproché confusément aux pieuses béguines des infamies qu'elles ont toujours abhorrées.
La même pièce aggravait encore les condamnations portées contre les sectaires
de Bloemardine.
Bernard évita donc toute occasion de retourner aux assemblées ; mais il luttait contre
la tentation ; une fois qu'on a mis le pied dans le mal, il est rare qu'on n'y sente pas
un attrait de retour, qui est comme une puissance magnétique, contre laquelle ce qui est bon
dans le cœur doit résister avec force. Il voyait tous les jours Élisa, puisait dans
son entretien de la constance et s'occupait de son mariage. Il se promettait toujours
qu'une fois uni à celle qu'il aimait, il ne songerait plus aux frères libres. Il eût pu
remarquer cependant que plus d'un heureux mari était tombé dans le piège ; et il se faisait
illusion en cherchant son appui ailleurs que dans une vertu solide.
Dans la semaine qui précédait le moment fixé pour son mariage, un jour qu'il venait
de quitter sa fiancée, il rencontra deux de ses amis qui lui reprochèrent gaîment sa fuite,
qui le raillèrent un peu sur le lien qu'il allait contracter et qui lui lurent des passages
de deux écrits que venait de rédiger Bloemardine, l'un sur l'esprit de liberté, l'autre sur
l'amour séraphique. Ces lectures parurent le frapper. Ils lui contèrent alors
qu'ils se rendaient à une séance curieuse. Un Jeune prêtre, qui venait d'être ordonné,
et qui se nommait Jean de Ruysbroeck, allait combattre dans une discussion publique
Bloemardine et ses doctrines. D'autres curieux arrivaient à chaque instant et se joignaient
aux trois amis ; ils entraînèrent Bernard, qui composa avec lui-même, en se proposant
d'applaudir le défenseur des mœurs et de la vérité..
Le voilà donc de nouveau parmi les esprits libres. Jean de Ruysbroeck parla dignement
et savamment. Mais son langage sérieux et grave fut étouffé par les répliques
de Bloemardine, qui ne s'adressait qu'aux passions et qui n'en réprimait aucune. Le jeune
prêtre fut hué par l'assemblée ; les plus éveillés de la bande firent même contre lui
des chansons burlesques et détestables, que l'on chanta aussitôt dans les rues de Bruxelles.
Bernard ne prit pas sa défense et il crut s'acquitter avec lui-même, en ne le sifflant
pas.
Tiraillé entre le bien et le mal, il sentait qu'il devait se retirer, donnant raison dans
ce qui lui restait de droiture à Jean de Ruysbroeck, lorsqu'un de ses amis lui dit :
Vous allez voir quelque chose de nouveau.
En attendant cette nouveauté si vaguement annoncée, on se mit à danser ; Bernard, emporté
dans ce tourbillon désordonné, s'y abandonna. Après la danse, on but de la bière forte
et les têtes s'échauffaient, lorsque la nouveauté parut ; c'était un siège en argent,
offert à Bloemardine par ses disciples. On l'apportait sur un brancard qui s'abaissa devant
elle. On fit monter la femme libre sur cette espèce de trône, on l'éleva, en quelque sorte,
sur le pavois, puis on la promena en triomphe par les rues de Bruxelles, en même temps
qu'on chansonnait son pieux adversaire.
Les disciples marchaient trois à trois, se tenant par le bras, chantant et hurlant, précédés
de drapeaux et de tambours. Bernard, entre ses deux amis qui ne le quittaient point,
étourdi, à demi-ivre, ne s'aperçut pas qu'il passait sous les fenêtres d'Élisa.
Elle le reconnut, recula et ferma la verrière.
Après avoir traversé Bruxelles, la bande, portant toujours sa reine sur son trône d'argent,
marcha jusqu'à Vilvorde, où l'on entra au clair de la lune. Il fallut y coucher.
À son réveil, Bernard honteux s'échappa et revint à Bruxelles. Après avoir rajusté
sa toilette, il courut chez sa future. Elle était absente, la maison fermée et personne
ne sut lui dire où il trouverait Élisa et sa mère.
Plusieurs jours passèrent ainsi.
Pendant ce temps-là, le scandale des disciples de Bloemardine allait en croissant ;
les sectaires faisaient tous les jours des progrès ; ils en venaient aux nudités
des adamites et rentraient à grands pas dans l'état sauvage. La partie saine de Bruxelles,
qui faisait pourtant la majorité, s'alarma sérieusement.
Les magistrats, soutenus par les honnêtes bourgeois, prirent des mesures sévères, chassèrent
Bloemardine et dispersèrent les frères et les sœurs du Libre-Esprit. Ceux de ces malheureux
qui ne voulurent pas renoncer à leurs écarts se retirèrent sur le Rhin, où les beggards
se maintinrent pour former d'autres hérésies.
Ce ne fut qu'un mois après sa promenade de Vilvorde, que Bernard désolé retrouva Élisa.
Elle s'était réfugiée au béguinage. Le pauvre jeune homme ne put reconquérir le cœur
qu'il avait perdu. À tout ce qu'il put dire pour obtenir son pardon, la jeune fille resta
inflexible ; et lorsqu'il lui rappela qu'une première fois elle lui avait fait grâce,
elle se contenta de répondre : On revient de la colère, on ne revient pas du mépris.
Bloemardine en vieillissant perdit son influence et tomba dans le décri. Après sa mort,
on fit présent de son fauteuil d'argent à la duchesse de Brabant. Mais comme les partisans
de la femme libre assuraient que ce siège avait des vertus merveilleuses et qu'il faisait
des miracles, on jugea qu'il fallait détruire cet aliment de superstitions vaines ;
on l'envoya à la fonte et c'est dommage, c'était un curieux monument de la folie humaine.
Longtemps après les événements que nous venons de rapporter, vers l'année 1350,
sous le règne de Jeanne, un homme courbé par l'âge et plus encore par le chagrin pleurait
et sanglotait amèrement, à l'enterrement d'une béguine.
La défunte si regrettée était Élisa Moerinckx, morte fille ; l'homme désolé était Bernard
Drugman, qui n'avait jamais pu fléchir sa rigueur et qui n'avait pas voulu rechercher
une autre femme. Singulier mélange de faiblesse et de force.