BLOKULA
Vers l'année 1670, il y eut en Suède ; au village de Mohra, dans la province
d'Elfdalen, une affaire de sorcellerie qui fit grand bruit. On y envoya des juges.
Soixante-dix sorcières furent condamnées à mort ; une foule d'autres furent arrêtées
et quinze enfants se trouvèrent mêlés dans ces débats.
On disait que les sorcières se rendaient de nuit dans un carrefour, qu'elles y évoquaient
le diable à l'entrée d'une caverne, en disant trois fois :
« Antesser, viens ! et nous porte à Blokula ! »
C'était le lieu enchanté et inconnu du vulgaire, où se faisait le sabbat. Le démon Antesser
leur apparaissait sous diverses formes, mais le plus souvent en justaucorps gris, avec
des chausses rouges ornées de rubans, des bas bleus, une barbe rousse, un chapeau pointu.
Il les emportait à travers les airs à Blokula, aidé d'un nombre suffisant de démons, pour
la plupart travestis en chèvres ; quelques sorcières, plus hardies, accompagnaient
le cortège à cheval sur des manches à balai. Celles qui menaient des enfants plantaient
une pique dans le derrière de leur chèvre ; tous les enfants s'y perchaient à califourchon,
à la suite de la sorcière, et faisaient le voyage sans encombre.
Quand ils sont arrivés à Blokula, ajoute la relation, on leur prépare une fête ;
ils se donnent au diable, qu'ils jurent de servir ; ils se font une piqûre au doigt
et signent de leur sang un engagement ou pacte ; on les baptise ensuite au nom du diable,
qui leur donne des raclures de cloches. Ils les jettent dans l'eau, en disant ces paroles
abominables :
« De même que cette raclure ne retournera jamais aux cloches dont elle est venue, ainsi que
mon âme ne puisse jamais entrer dans le ciel. »
La plus grande séduction que le diable emploie est la bonne chère ; et il donne à ces gens
un superbe festin, qui se compose d'un potage aux choux et au lard, de bouillie d'avoine,
de beurre, de lait et de fromage. Après le repas, ils jouent et se battent ; et si le diable
est de bonne humeur, il les rosse tous avec une perche, ensuite de quoi il se met à rire
à plein ventre. D'autres fois il leur joue de la harpe.
Les aveux que le tribunal obtint apprirent que les fruits qui naissaient du commerce
des sorcières avec les démons étaient des crapauds ou des serpents.
Des sorcières révélèrent encore cette particularité, qu'elles avaient vu quelquefois
le diable malade et qu'alors il se faisait appliquer des ventouses par les sorciers
de la compagnie.
Le diable enfin leur donnait des animaux qui les servaient et faisaient leurs commission,
à l'un un corbeau, à l'autre un chat, qu'ils appelaient emporteur, parce qu'on l'envoyait
voler ce qu'on désirait et qu'il s'en acquittait habilement. Il leur enseignait à traire
le lait par charme, de cette manière : le sorcier plante un couteau dans une muraille,
attache à ce couteau un cordon qu'il tire comme le pis d'une vache ; et les bestiaux
qu'il désigne dans sa pensée sont traits aussitôt jusqu'à épuisement. Ils employaient
le même moyen pour nuire à leurs ennemis, qui souffraient des douleurs incroyables pendant
tout le temps qu'on tirait le cordon. Ils tuaient même ceux qui leur déplaisaient,
en frappant l'air avec un couteau de bois.
Sur ces aveux on brûla quelques centaines de sorciers, sans que pour cela il y en eût moins
en Suède.