BOUC
C'est sous la forme d'un grand bouc noir aux yeux étincelants, que le diable se fait
adorer au sabbat ; il prend fréquemment cette figure dans ses entrevues avec les sorcières
et le maître des sabbats n'est pas autrement désigné, dans beaucoup de procédures, que sous
le nom de bouc noir ou grand bouc. Le bouc et le manche à balai sont aussi la monture
ordinaire des sorcières, qui partent par la cheminée pour leurs assemblées nocturnes.
Le bouc, chez les égyptiens, représentait le dieu Pan et plusieurs démonographes disent que
Pan est le démon du sabbat. Chez les grecs on immolait le bouc à Bacchus ; d'autres
démonomanes pensent que le démon du sabbat est Bacchus. Enfin le bouc émissaire des juifs
— Azazel — hantait les forêts et les lieux déserts consacrés aux démons : voilà encore,
dans certaines opinions, les motifs qui ont placé le bouc au sabbat.
L'auteur des Admirables secrets d'Albert le Grand dit, au chapitre 3 du livre II, que si
on se frotte le visage de sang de bouc qui aura bouilli avec du verre et du vinaigre,
on aura incontinent des visions horribles et épouvantables. On peut procurer le même plaisir
à des étrangers qu'on voudra troubler. Les villageois disent que le diable se montre
fréquemment en forme de bouc, à ceux qui le font venir avec le grimoire. Ce fut sous
la figure d'un grand bouc qu'il emporta Guillaume le Roux, roi d'Angleterre.
Voici une aventure de bouc qui peut tenir ici sa place. Un voyageur, couché dans une chambre
d'auberge, avait pour voisinage, sans le savoir, une compagnie de chèvres et de boucs, dont
il n'était séparé que par une cloison de bois fort mince, ouverte en plusieurs endroits.
Il s'était couché sans examiner son gîte et dormait paisiblement, lorsqu'il reçut la visite
d'un bouc son voisin : l'animal avait profité d'une ouverture pour venir le voir. Le bruit
de ses sabots éveilla l'étranger, qui le prit d'abord pour un voleur. Le bouc s'approcha
du lit et mit ses deux pieds dessus. Le voyageur, balançant entre le choix d'une prompte
retraite ou d'une attaque vigoureuse, prit le parti de se saisir du voleur prétendu.
Ses pieds, qui d'abord se présentent au bord du lit, commencent à l'intriguer ; son effroi
augmente, lorsqu'il touche une face pointue, une longue barbe, des cornes... Persuadé que
ce ne peut être que le diable, il saute de son lit tout troublé. Le jour vint seul
le rassurer, en lui faisant connaître son prétendu démon.
La chapelle des boucs
Ce qui va suivre explique quelque chose des mystères de la sorcellerie et surtout
du sabbat. Nous devons ce récit intéressant à M. André Van Hasselt, qui l'a publié
à Bruxelles, dans l'Émancipation.
Nous voici en l'année 1773. Par une chaude journée du mois d'août, nous suivons lentement
l'ancienne route de Maëstricht à Aix-la-Chapelle ; cette voie nonchalante et paresseuse
qui se traîne, par de longs détours, à travers les villages de Meersen et de Houthem,
touche au bourg de Fauquemont, puis se dirige par Heeck, Climmen et Gunroot vers Heelen,
d'où elle s'avance sur Aix-la-Chapelle, après avoir traversé Kerkraede et Ricterick.
Nous venons de sortir de Fauquemont ; voici à notre gauche le clocher pointu de Heeck avec
sa croix. Après avoir dépassé Climmen, quittons la grande route et descendons dans ce vallon
où glisse la rivière de Geleen, charmante à suivre. Si le lecteur n'est pas fatigué,
il entrera dans un taillis et y trouvera les ruines d'un petit manoir, près de la croix
plantée au bord du sentier qui se dirige de Hoensbroek à Vaesraedt.
Ces ruines, que l'on ne découvre pas sans peine sous les ronces et la mousse
qui les couvrent, sont celles du château de Scheurenhof, manoir habité en 1773
par les restes de l'ancienne famille, réduite maintenant à deux têtes, le vieux chevalier
de Scheurenhof et sa fille.
Rarement les habitants du village voyaient le vieux chevalier ; il vivait dans la retraite
la plus profonde. Sa fille, Mathilde, avait dix-huit ans et on la citait, dans
cette contrée, connue par la beauté et la fraîcheur de ses jeunes filles, comme la plus
fraîche et la plus belle. Elle était encore un ange de bonté. Il fallait voir avec
quels soins, avec quelle affectueuse piété, elle s'appliquait à adoucir les derniers jours
de son vieux père.
Et ce n'était pas trop de tout cet amour pour donner la résignation au vieillard ;
car les douleurs et les infirmités de la vieillesse ne troublaient pas seules la vie
du chevalier de Scheurenhof. Un autre motif et un motif plus grave ne lui laissait point
de repos.
À l'époque où se passe l'événement que nous allons raconter, cette partie du Limbourg était
singulièrement agitée, non point par une guerre, mais par quelque chose de pire, par
une bande de brigands dont le souvenir a laissé des traces dans tout le pays. Cette bande
étendait le théâtre de ses exploits dans tout le vaste carré compris entre Aix-la-Chapelle,
Maëstricht, Ruremonde et Wassemberg. Elle déborda même souvent jusque dans la Campine
liégeoise. Elle avait à elle tous les villages, tous les hameaux, tous les bourgs compris
dans les quatre angles de ce territoire et elle y régnait par la terreur et l'épouvante.
Ceux qui la composaient, habitants de ces bourgs, de ces hameaux, de ces villages,
se reconnaissaient entre eux par un mot d'ordre et par une petite carte marquée d'un signe
hiéroglyphique. Le jour, ils travaillaient aux champs, ou buvaient dans les tavernes
— car l'argent ne leur manquait jamais. La nuit, ils se rassemblaient au signal d'un coup
de sifflet qui partait du fond d'un hallier ou qui retentissait dans les solitudes
d'une bruyère. Alors l'effroi se répandait de toutes parts. Les fermes tremblaient.
Les églises étaient dans l'inquiétude. Les châteaux frémissaient d'anxiété. Partout
on se disait avec terreur et tout bas :
« Malheur ! voilà les Boucs qui vont venir. »
Et les bandits allaient, dévalisant les fermes, dépouillant les châteaux, pillant
les églises, souvent à la lueur de l'incendie, toujours les armes à la main et un masque
au visage.
Le matin, tous avaient disparu. Chacun avait repris son travail de la journée, tandis que
l'incendie allumé par eux achevait de s'éteindre et que les victimes de leurs vols
et de leurs déprédations se désolaient sur les ruines de leurs fortunes.
Le grand nombre d'expéditions qui se multipliaient de tous côtés et souvent dans la même
nuit, avaient fait naître parmi le peuple une singulière croyance. On disait que les bandits
possédaient le pouvoir de se transporter en un instant d'un point de la province à l'autre
et qu'un pacte, conclu avec l'enfer, mettait à leurs ordres le démon qui, sous la forme
d'un bouc, les emportait sur son dos à travers les airs. De là le nom de Boucs qui leur fut
donné.
L'origine de cette bande doit être attribuée à quelques déprédations isolées commises
avec succès. Mais plus tard, quand le nombre immense des Boucs se fut accru au point
d'inspirer des craintes sérieuses à la république des Provinces-Unies, on soupçonna
des ramifications si étendues et des plans si étranges, que l'historien doit douter
de la vérité des convictions acquises par plus d'un des juges qui siégèrent pour examiner
les brigands dont la justice parvenait à s'emparer. On allait jusqu'à dire que Frédéric
le Grand, pour avoir les coudées franches en Allemagne et occuper les Provinces-unies,
entretenait par des agents secrets ce terrible incendie. On ajoutait même que l'initiation
des adeptes se faisait d'après un moyen inventé par d'Alembert.
Voici comment ces initiations avaient lieu.
Dans quelque chapelle perdue au fond d'un bois ou d'une bruyère, s'allumait une petite
lampe, au milieu d'une nuit obscure et orageuse.
L'adepte était conduit par ces deux parrains dans ce bois ou dans cette bruyère
et la chapelle s'ouvrait. Il en faisait trois fois le tour à quatre pattes ; puis
il y entrait à reculons, après une copieuse libation de liqueur forte. Deux brigands
affublés de vêtements cabalistiques recevaient son serment et concluaient avec lui le pacte
infernal. On le hissait alors sur un bouc de bois placé sur un pivot. Le récipiendaire
assis, on se mettait à tourner le bouc. Il tournait, il tournait toujours, il ne cessait
de tourner.
Le malheureux, déjà le cerveau pris par la boisson, devenait de plus en plus ivre.
Il bondissait sur sa monture, la sueur ruisselait le long de ses tempes, il croyait
traverser l'air à cheval sur un démon. Quand il avait longtemps tourné ainsi,
on le descendait harassé, n'en pouvant plus, dans un vertige inexprimable. Il était Bouc ;
il était incendiaire, il était voleur, il était bandit, il était assassin. Il appartenait
à tous les crimes. Il était devenu un objet de terreur, un être exécrable. La soif de l'or
avait fait tout cela.
Mais, si les Boucs répandaient ainsi l'épouvante, la justice ne demeurait pas inactive.
Ce fut dans le pays de Rolduc que les premières poursuites eurent lieu. Et, ces poursuites
commencées, on alla bon train. La seigneurie de Fauquemont, l'ammanie de Montfort,
tout le territoire de Juliers, se couvrirent de roues, de gibets, de bûchers ; Heelen fit
construire deux potences. La Seigneurie de Schaesberg, Noensbroek, Ubach, Nuth, presque
chaque village en firent ériger une au moins. Et plus on rouait, plus on pendait, plus
on écartelait, plus on brûlait, plus aussi les Boucs devenaient redoutables par leur nombre
et par leur audace. On eût dit qu'une lutte s'était établie entre le crime et la loi,
et que l'un rivalisait avec l'autre, comme s'il se fût agi de savoir à qui des deux
resterait la victoire.
Cela dura vingt ans tout entiers. Celui qui voudrait, comme nous avons eu le courage
de le faire, interroger les registres formidables des différentes justices qui,
dans le Limbourg, eurent à s'occuper des procès des Boucs, serait stupéfait devant
le chiffre énorme des malheureux, coupables ou non — car la justice se trompait
quelquefois — qui périrent de par la loi dans cet espace de temps. Dans un rôle du tribunal
de Fauquemont seul, nous avons compté cent quatre pendus et écartelés en deux années,
de 1772 à 1774.
Le manoir de Scheurenhof était situé précisément au milieu du foyer de ces brigandages.
Le vieux chapelain entra dans la salle.
« Nous apportez-vous de mauvaises nouvelles, mon père ? lui demanda vivement le seigneur.
— Il est difficile d'en espérer de bonnes, répondit le prêtre. La nuit passée, l'incendie
a éclaté sous les toits de Bingelraedt. Ainsi l'orage s'amasse de plus en plus ; cette nuit
Bingelraedt, il y a trois jours Schinveldt ; il y a six jours Neuenhagen. »
Et en disant ces mots, le vieillard baissa tristement les yeux vers la terre.
Le jour était entièrement tombé et l'obscurité avait envahi le ciel de toutes parts...
La jeune fille, au bord de la fenêtre, ouvrit tout à coup de grands yeux et jeta un cri
terrible :
« Le feu ! le feu ! »
Le vieillard bondit sur son siège.
« Le feu, dis-tu ? et de quel côté?
— Du côté de Hegen, répondit Mathilde avec un profond serrement de cœur.
— Ce n'est rien, » dit le vieillard froidement.
Ces paroles poignantes firent rouler une larme sur chacune des joues de la jeune fille.
Elle suffoquait à ce tableau sinistre et à l'idée que là peut-être une tête bien chère
allait tomber sur les haches impitoyables des Boucs.
Le petit château de Hegen, situé à l'est de Scheurenhof, était habité par une famille
qu'une haine héréditaire faisait vivre dans une inimitié héréditaire aussi avec la famille
de Scheurenhof. Le voisinage, le temps, les mille rapports que doit nécessairement établir
le contact continuel de deux maisons situées, pour ainsi dire, côte à côte, rien de tout
cela n'avait pu dominer cette haine. Au contraire, elle devenait plus ardente d'année
en année. Mais, si cette division acharnée s'était mise entre ces deux châteaux, il y avait
pourtant un lien secret et caché qui les réunissait. Mathilde était aimée de Walter
de Hegen.
Le vieux châtelain de Scheurenhof ne songeait guère, il est vrai, à donner le titre
de gendre à Walter, comme le maître du manoir de Hegen repoussait de toutes ses forces
l'idée que son fils pût donner un jour à Mathilde le titre d'épouse. En dépit de la haine
des deux pères, ni le fils ni la fille ne quittaient cet espoir. Et c'était la crainte
d'un danger pour Walter qui avait fait couler les larmes des yeux de l'héritière
de Scheurenhof, au moment où l'incendie éclata devant elle du côté du manoir.
« Vous avez donc pris vos mesures ? » demanda le chapelain en se tournant vers le sire
de Scheurenhof.
« Mes murailles sont assez fortes encore pour que nous puissions repousser la première
attaque, » répondit celui-ci.
À peine le chevalier eut-il achevé ces mots, qu'un serviteur de la maison, Job, entra tout
effaré dans la salle.
« Éh bien ! Job, que veut dire cette pâleur ? fit le maître du manoir.
— Messire, des hommes du village désirent vous parler.
— Et qui est à leur tête ?
— Le bailli de Hoensbroek.
— Qu'on les laisse entrer. »
Quand les habitants de Hoensbroek se trouvèrent devant le châtelain de Scheurenhof,
le bailli prit la parole :
« Noble seigneur, nous venons vous ofrir nos services en ce moment de danger. Vous avez
toujours été pour nous charitable et bon. Il est juste que nous vous soyons
reconnaissants. »
Le visage du vieillard s'éclaircit à ces paroles ; il jeta un regard rapide sur les braves
accourus à son secours en les nommant chacun par leur nom comme d'anciennes connaissances.
Mais ses yeux s'arrêtèrent avec étonnement sur une figure cachée à demi dans un des coins
les plus obscurs de la salle. C'était un vigoureux jeune homme dont le front était bruni
par le soleil, dont les bras eussent déraciné un arbre du sol et dont les prunelles
trahissaient à la fois la ruse et l'audace.
« Éh ! Martin, exclama le sire de Scheurenhof, comment se fait-il que je te rencontre ici
parmi mes amis ?
— Châtelain de Scheurenhof, répondit l'autre sans manifester la moindre surprise, je n'ai
jamais été que l'ennemi du gibier de votre chasse, parce que je suis d'avis que Dieu n'a pas
donné de maître à ce qui vit dans l'eau, dans l'air et dans les forêts, et qu'il a créé pour
le valet aussi bien que pour le seigneur, le lièvre de la forêt, l'oiseau du ciel
et le poisson de la rivière. Vous, messire, ne pensez pas de même et plus d'une fois
vous me l'avez montré par votre justice, sans cependant que vous ayez jamais à mon égard
agi avec inhumanité comme vos lois vous permettaient de le faire. Or, je vous en suis
reconnaissant aussi et mon bras est à vous. »
Le vieillard contint l'émotion qui agitait son cœur ; et, se tournant vers les autres :
« Mes amis, je n'ai que deux souhaits à former ; le premier, c'est le salut de ma fille ;
le second, c'est que le ciel me mette un jour à même de récompenser votre loyauté.
Vos services, je ne puis les accepter, parce que vous avez vos maisons, vos femmes,
vos enfants. Si l'on vous savait ici, on brûlerait vos maisons, on dévasterait vos champs,
on ruinerait vos biens, on vous réduirait à la misère. Toi, Martin, demeure. Tu n'as rien
à perdre. Je te nomme, dès ce moment, mon premier garde-chasse. Tu t'acquitteras bien
de cette charge, car nul mieux que toi ne connaît les sentiers de mes bois. Vous, mes amis,
rentrez dans vos demeures. »
En disant ces mots, il tendit la main au bailli et à tous ses compagnons,
qui ne se retirèrent qu'à regret.
À peine furent-ils parvenus au bas du sentier qui conduit à Hoensbroek qu'ils entendirent
un cavalier glisser à côté d'eux, mais ils ne purent le distinguer suffisamment pour
le reconnaître à cause de l'obscurité de la nuit.
« Qui va là? s'écria le bailli.
— Ami ! » répondit une voix qu'ils ne reconnurent pas davantage.
Le cavalier avait déjà gravi la hauteur et le bruit de son coursier s'était éteint du côté
de Scheurenhof.
Peu de minutes après, la poignée d'une épée frappa vivement à la porte du manoir.
« Qui frappe ainsi ? demanda Martin, armé d'un fusil de chasse de son maître.
— Un ami, qui veut parler au sire de Scheurenhof, » répondit la voix que les habitants
de Hoensbroek avaient déjà interrogée.
La porte s'ouvrit et le cavalier entra. Martin, tenant le canon de son fusil tourné
vers l'étranger, lui dit :
« Avancez jusque sous cette lanterne et dites ce que vous voulez.
— Je te l'ai dit, parler à ton maître.
— Qui êtes-vous ?
—Ton maître le saura. »
Martin abaissa son arme. Il avait reconnu la figure de l'étranger.
« Ah ! c'est vous, messire ? murmura-t-il avec étonnement. Suivez-moi. »
Ils se dirigèrent vers la salle où se tenaient le sire de Scheurenhof, sa fille
et le chapelain, regardant l'incendie qui diminuait et la flamme qui devenait de plus
en plus faible.
« Attendez ici que je vous annonce, » fit Martin à son compagnon.
À ces mots, il ouvrit la porte de la salle et dit à haute voix :
« Messire Walter de Hegen !
— Walter ! exclama Mathilde avec une émotion indicible.
— De Hegen ! » s'écria le vieux châtelain avec un accent inexprimable.
Le jeune homme s'avança d'un pas ferme vers le vieillard.
« Messire, lui dit-il, je ne suis plus maintenant le fils de votre ennemi. L'incendie
m'a chassé de ma maison et m'a fait orphelin sur la terre ; mon père est mort ; ma mère
est morte ; toute ma famille est tombée. Je n'ai plus de toit et je viens vous demander
une place sous le vôtre.
— Jeune homme, l'hospitalité est une vieille habitude de ma maison ; qu'elle soit
la tienne ; je t'y offre un asile qui demain n'appartiendra plus à nous-mêmes peut-être.
— Messire, si mon cœur est fort, mon épée est forte aussi, » répliqua le jeune homme
avec fermeté.
On allait inviter Walter à prendre place à table pour partager le repas du soir,
quand Martin reparut et s'avança vers le châtelain en jetant sur Hegen un regard
de défiance.
« Que désires-tu, Martin ? demanda le vieillard.
— J'ai quelque chose à vous confier, messire.
— Parle à haute voix. Cet homme est mon hôte ; il peut savoir tout ce qui nous intéresse.
— Voici donc, reprit Martin. Mon ange gardien m'inspira, sans doute, de m'en aller au dehors
et d'écouter ce qui se passe autour de la maison ; car j'ai avisé près de notre porte
Jean-le-Bancal, le ménétrier ; il ne hante que les tavernes et à chaque fête de village
on est sûr de trouver son violon. Il me reconnut ; comme nous nous sommes rencontrés plus
souvent dans les cabarets que dans les églises, il me demanda si je voulais l'aider
à espionner le château et à préparer les moyens de faire tomber Scheurenhof par surprise
aux mains des Boucs.
— Ils ne me prendront pas comme un rat dans une souricière! s'écria le vieillard. La colère
m'a rendu les forces que l'âge m'avait ôtées. Ils sentiront ce que pèse mon bras,
si mon épée est bien pointue et si mes carabines visent juste. Cet homme est-il parti ?
— Non, messire ! J'ai feint d'entrer dans ses projets et je l'ai pris comme un renard dans
une trappe.
— Qu'on le pende à l'instant même à la tour la plus haute de ma maison !
— Ne croyez-vous pas, messire, qu'il serait plus prudent de se borner à le tenir enfermé
dans un de nos souterrains, pour ne pas donner l'éveil à ses compagnons ? Nous aurons
toujours le temps de lui faire faire des entrechats entre ciel et terre...
— Tu as raison, fit le sire de Scheurenhof. Dans le cas où nous sommes, prudence vaut mieux
peut-être que témérité. Or, voici le moyen qui me semble préférable. Martin fera semblant
d'entrer dans les vues de l'espion. Il sortira avec lui du château et le conduira
secrètement dans le bois du Calvaire, en lui disant qu'une troupe de gens d'armes doit
venir, cette nuit, à notre secours. Tous nos hommes armés et à cheval feront en silence
un détour à travers le bois et rentreront au manoir en passant près de l'endroit où Martin
se sera posté avec son compagnon, afin de faire croire ainsi aux bandits que ce secours
nous est réellement arrivé. »
Cette ruse s'exécuta aussitôt et elle réussit. Avant que minuit eût sonné, un bruit sinistre
circula parmi les brigands.
« Il est arrivé une troupe de soldats à Scheurenhof.
— Une troupe nombreuse de cavaliers, répéta Jean-le-Bancal, tous armés jusqu'aux dents
et prêts à nous tailler une rude besogne.
— Combien en as-tu compté? reprit le capitaine.
— Un grand nombre, fit le ménétrier. L'obscurité ne m'a pas permis de les distinguer
suffisamment. Mais j'ai vu luire leurs armes à la faible clarté de la lune et j'ai entendu
leurs chevaux hennir comme après une longue course. »
Le récit du Bancal et les assurances qu'il ne cessait de donner augmentèrent dans l'esprit
des bandits la conviction que Scheurenhof venait de recevoir une garnison capable
d'une longue défense.
Le capitaine était le seul qui doutât des paroles du ménétrier.
« Jean, lui dit-il, tu as vu, tu as entendu, seulement tu as oublié de compter combien
ils étaient. Tes yeux avinés auront, à coup sûr, doublé, triplé, décuplé le nombre.
En tout cas, nous allons aviser à un autre moyen. Quatre hommes se rendront à Scheurenhof
pour demander la place. Cinquante hommes, toi, Pierre-le-Diable, avec ta compagnie,
vous les accompagnerez pour les protéger contre toute attaque. Vous ferez halte dans le bois
du Calvaire et vous attendrez le retour de mes députés.
Le chef ayant fait choix de ses quatre messagers, qu'il munit de ses instructions,
Pierre-le-Diable rassembla ses hommes et la troupe se mit en route vers le château.
Parvenus au pont-levis du manoir, ils donnèrent un coup de sifflet pour s'annoncer. Martin
passa la gueule de son fusil par une des meurtrières.
« Faut-il faire feu ? » demande-t-il à son maître.
Et sans attendre la réponse, il lâcha la détente. La balle siffla à l'oreille
d'un des envoyés des Boucs.
« Trahison ! s'écrièrent les quatre voix toutes ensemble.
— Arrière, Martin ! » s'écria le châtelain en repoussant le garde chasse.
Puis s'adressant aux députés :
« Ce n'est qu'une méprise, compagnons, leur dit-il. On va vous ouvrir la porte et foi
de gentilhomme ! vous sortirez sains et saufs de ma maison. »
Aussitôt le pont-levis s'abaissa, la porte s'ouvrit.
Les envoyés des Boucs entrèrent.
« Que voulez-vous ? demanda le châtelain.
— Deux choses, répondit l'un d'eux.
— La première ?
— C'est que vous nous rendiez toutes les armes qui se trouvent en vos mains, répliqua
le bandit.
— La seconde ?
— C'est que vous nous remettiez tout l'argent qui est gardé en ce château.
— Allez dire à ceux qui vous envoient qu'ils viennent prendre les armes et l'argent,
s'ils le peuvent, répondit le seigneur de Scheurenhof. »
La porte se rouvrit et les députés sortirent. Le pont-levis relevé derrière eux, Martin
se remit devant la meurtrière, dans laquelle il replaça son fusil rechargé.
« Faut-il faire feu, maître?
— Ce ne sont pas des lièvres, Martin. Ces hommes sont sous ma sauvegarde de gentilhomme. »
Le braconnier ne céda qu'à regret à cet ordre et retira son fusil, dont le chien était déjà
sur le point de faire partir la balle.
Maintenant la position du châtelain était dessinée tout entière. Le danger était pressant.
Aussi l'on s'occupa de tout disposer pour une vigoureuse défense. Les domestiques furent
armés de bons fusils et de fléau et placés près de la porte, les murailles du manoir étant
assurées par leur élévation contre l'attaque des bandits. Tout cela fait, on ouvrit
les caveaux et le souterrain qui, conduisant du château au bord du ruisseau de Geleen,
offrirait une retraite assurée, si le manoir était enlevé.
Deux heures pouvaient s'être écoulées, quand les abords de Scheurenhof se trouvèrent cernés
d'une multitude de bandits. On n'entendait que des armes qui s'entrechoquaient,
que des sifflets qui s'interrogeaient et se répondaient de toutes parts, que des voix
qui se parlaient et des ordres qui couraient de rang en rang. Le gros de la troupe avait
atteint le pont-levis.
« En avant ! » s'écria aussitôt le capitaine.
Et les bandits s'avancèrent.
Mais, au même instant, une détonation terrible partit de toutes les meurtrières du château,
qui était demeuré jusqu'alors dans le plus profond silence.
« Bien visé, Martin » ; dit le châtelain, en voyant chanceler le chef des assaillants
qu'une balle avait frappé à la poitrine.
Le bandit tourna sur lui-même et leva son épée en l'air ; puis il tomba au milieu des siens
en murmurant d'une voix rauque :
« En avant ! »
Les brigands hésitèrent un moment et n'osèrent avancer.
Une deuxième détonation illumina les meurtrières et six hommes mordaient la poussière à côté
du cadavre de leur capitaine.
Alors le trouble redoubla. Mais un cri de vengeance éclata presque aussitôt parmi la foule
exaspérée :
« Hourra ! hourra ! »
Et ils se ruèrent en avant avec une incroyable fureur. C'était une masse compacte et serrée
où portaient toutes les balles qui partaient du château comme une grêle de plomb. Une partie
des Boucs, descendus dans le fossé, s'étaient hissés au pont-levis au moyen de cordes
et travaillaient à scier les chaînes qui le retenaient. Un moment après le pont s'abaissa
avec fracas. La porte craquait sur ses gonds, entamée par le tranchant du fer. Chaque coup
grondait sous la voûte d'entrée et mêlait son bruit sourd au bruit des armes à feu
et aux blasphèmes qui tonnaient dans la foule comme un orage. La porte tomba déracinée
et la multitude se précipita en hurlant sous la voûte ténébreuse. Tout à coup une explosion
terrible éclata et ébranla les murailles du manoir jusque dans leurs fondements. Ce ne fut
qu'un instant ; ce ne fut qu'une seconde. Puis tout était retombé dans une obscurité épaisse
et vous n'eussiez plus entendu que des cris, des gémissements de blessés et de mourants.
Une clameur générale couvrit bientôt ces gémissements et ces cris : « Victoire !
victoire ! »
Et les bandits se ruèrent par la brèche, en passant sur quarante cadavres des leurs,
que l'explosion de la mine, pratiquée sous la porte, avait broyés. Les Boucs s'étaient jetés
dans la cour du château. Mais plus un coup de fusil qui leur répondît, plus un homme qui fût
là pour leur tenir tête.
« N'avancez pas trop vite, compagnons, s'écria Pierre-le-Diable, qui avait pris
le commandement de la troupe. Soyons sur nos gardes avant tout ! »
Car il craignait qu'une autre mine, pratiquée sous le sol où ils marchaient, ne fît
un nouveau carnage parmi les siens.
« Ne redoutez rien, avancez, si vous n'êtes des lâches ! » répondit aussitôt une voix
que vous eussiez reconnue pour celle de Walter de Hegen.
« À l'attaque ! » reprit Pierre-le-Diable.
Et les bandits se rangèrent en un vaste cercle autour du jeune homme qui, son épée
à la main, se tenait sur le seuil de l'habitation dont il essayait de défendre l'entrée.
Alors recommença un combat terrible. Les mains vigoureuses de Walter brandissaient
sa redoutable épée, qui semblait se multiplier et faire une roue de fer autour de lui.
Cependant le cercle qui l'enveloppait se rétrécissait de plus en plus et le serrait de plus
près. Un moment arriva où les bandits triomphèrent de cet homme seul et jetèrent
un hurlement de joie : « Il est pris ! »
On le renversa sur le sol. Dix haches, dix sabres étaient levés sur lui, dix canons
de fusils étaient braqués sur sa poitrine.
« Arrêtez, s'écria le capitaine en écartant les brigands. Cet homme ne peut mourir comme
un brave.
— Qu'on le pende aux bras du pont-levis ! dit Jean-le-Bancal.
— Qu'on le jette dans le Geleen, continua un autre.
— Je sais mieux que cela, reprit Pierre-le-Diable. Qu'on aille chercher son cheval
et qu'on m'apporte l'un des câbles qui ont servi à monter le pont. »
Alors on jeta le prisonnier en travers du cheval, sur lequel on se mit en devoir
de l'attacher avec force, aprés lui avoir noué les bras et les jambes. Puis au moyen
des cordes on se mit à frapper le pauvre animal ; et, quand on l'eut frappé longtemps :
« Maintenant qu'on le lâche ! » s'écria le capitaine.
Le cheval fut lâché et il partit comme un éclair à travers les buissons, à travers
les halliers, courant comme si un ouragan l'emportait. Le cheval et le cavalier ayant
disparu, on se mit à fouiller dans le château ; on brisa toutes les portes, on força tous
les meubles, on interrogea tous les réduits.
« C'est une chose inconcevable, se dirent les bandits, quand, après avoir tout fouillé,
ils n'eurent rien trouvé, ni hommes ni argent.
— Comment ont-ils pu s'enfuir d'ici ? demanda le chef.
— J'ai vu à la tourelle de l'est une échelle de corde attachée au mur et qui descend jusque
dans le fossé, dit un homme de la troupe.
— Ils se sont donc sauvés par là, reprit Pierre.
— Vers Amstenraedt, ajouta Jean-le-Bancal.
— Nous les rejoindrons, » continua Pierre-le-Diable.
Et tous les bandits prirent la route d'Amstenraedt.
Après avoir donné le signal de l'explosion qui fit sauter la porte d'entrée, le seigneur
de Scheurenhof et les siens s'étaient retirés par le souterrain qui conduisait au bord
du ruisseau de Geleen. Walter avait refusé de les suivre, afin de protéger leur retraite.
Une échelle de corde avait été attachée à la tourelle de l'est pour faire supposer que
les fugitifs s'étaient échappés de ce côté. Le sire de Scheurenhof et toute sa maison
marchaient dans l'obscur souterrain, éclairés par la lumière d'une lanterne sourde
que Martin portait devant eux. Parvenus à l'issue au milieu d'un épais fourré, Martin
éteignit sa lanterne et tous virent les pâles étoiles au ciel.
On entendait de loin la rumeur des Boucs qui s'éloignait et s'éteignait dans la nuit vers
le village d'Amstenraedt, dans une direction opposée à celle que suivaient les fugitifs.
Mais à peine le châtelain eut-il mis le pied hors du souterrain, qu'il recula, saisi
d'effroi et que Mathilde jeta un cri. Il s'était fait un grand bruit dans les buissons,
comme celui d'un cavalier dont le cheval, effrayé par un coup de tonnerre, aurait pris
le mors aux dents. Ce bruit devenait de plus en plus distinct. C'étaient des branches
qui se cassaient, des feuillages qui se froissaient, des hennissements étouffés. Au même
instant quelque chose de lourd vint s'abattre aux pieds de la jeune fille.
« Walter de Hegen ! » dit Mathilde.
C'était lui en effet ; les chairs à demi déchirées par les cordes qui le nouaient au cheval,
mais sain et sauf. Une larme de joie roula sur les joues de l'héritière de Scheurenhof
et tous se mirent en devoir de défaire les nœuds qui étreignaient Walter.
« Comment cela s'est-il fait ? demanda le vieillard à peine revenu de son étonnement.
— Je vous dirai cela plus tard, répondit le jeune homme. Songeons d'abord à nous mettre
en sûreté. Je connais près d'ici le meunier d'Hullebroeck. Nous y trouverons des chevaux.
Nous nous dirigerons vers Geulh, où nous passerons la Meuse. »
Et, sans se donner le temps de reprendre haleine, il conduisit la troupe.
Ils avaient laissé à leur gauche le village de Heeck et descendaient un étroit ravin
vers le clocher de Saint-Peter. Ils n'y furent pas plutôt engagés que Martin, qui marchait
à la tête de la troupe en guise d'éclaireur, s'arrêta brusquement et dit à voix basse :
« Arrêtez. »
Tous firent halte, parce que tous savaient combien était développé dans ce braconnier
cet instinct de bête fauve qui flaire le danger, qui comprend le langage du vent, qui entend
au frôlement des feuillages d'un hallier si c'est un ami ou un ennemi qui l'a produit.
Après s'être assuré de la direction d'où venait la rumeur qui le frappait, le garde-chasse
mit son fusil en bandoulière et se disposa à grimper le long de la berge du ravin.
Sans déranger un caillou, sans froisser une plante, sans rompre la branche d'un buisson,
il atteignit avec la légèreté d'un chat la crête de la berge et regarda autour de lui
en écoutant de toutes ses oreilles. Il reconnut aussitôt quel était ce bruit ; car il avisa
à quelque distance la sinistre petite lampe qui ne s'allumait qu'au sein des nuits
ténèbreuses pour éclairer l'initiation des Boucs. Un cri de terreur se fût échappé
de la bouche des fugitifs, s'il leur eût dit : « Nous sommes près de la chapelle
des Boucs. » Mais il se pencha au bord du ravin et leur fit signe de marcher
avec précaution :
« Avancez à pas de loup, leur dit-il tout bas ; nous sommes ici dans un endroit plein
de péril. »
Toute la troupe descendit le ravin dans le plus grand silence. Ils laissèrent à leur gauche
les toits d'Ooste et entrèrent après une demi-heure de marche à Fauquemont.
« Grâce au ciel ! nous voici sauvés, » s'écria le sire de Scheurenhof.
Pendant ce temps, Martin s'était glissé à travers les buissons et les hautes herbes
jusqu'auprès de l'entrée de la chapelle. Il y vit accomplir les mystères d'une initiation.
Devant l'autel se tenait debout ce fameux juif Abraham Nathan, qui joua un tôle si terrible
dans l'histoire de la bande. Il était vêtu d'une espèce de chasuble brodée d'or et recevait
le serment d'un pauvre vacher que l'on venait de descendre du bouc de bois.
« Tu renies Dieu ? lui demandait le juif.
— Oui, repondit le paysan d'une voix avinée.
— Et la Vierge et les saints ?
— Oui, la Vierge et les saints.
— Tu consens à donner ton âme au démon, afin qu'il t'accorde en échange les biens
de la terre, l'or, les richesses et le pouvoir de te transporter par ta volonté partout
où tu voudras ?
— Oui.
— Éh bien ! j'accepte au nom de l'enfer ton âme à ce prix, dit Nathan. Et maintenant tu es
des nôtres. Voici la carte qui te fera reconnaltre des frères. »
Puis, après lui avoir remis une carte marquée d'un signe hiéroglyphique ; le juif lui donna
l'accolade fraternelle et lui répéta : « À ce soir. »
Cela ne sera pas, se dit Martin en lui-même.
Et, passant le canon de son fusil entre les branches d'un buisson, derrière lequel
il se tenait caché, il ajusta Nathan qui se penchait vers son compagnon et lui donnait
le baiser d'initiation. Au même instant la détente partit ; une balle fracassa la tête
du nouvel initié et entra dans les chairs du bras droit du juif.
Un cri effroyable retentit dans la chapelle : « Trahison ! Trahison ! »
Le nouveau Bouc roula sur les marches de l'autel, se tordit un instant et rendit le dernier
soupir. Le juif éleva son bras ensanglanté et dit aux deux compagnons qui lui restaient
en montrant le mort : « Frères, vengez-moi et vengez cet homme. »
Les deux parrains prirent leurs carabines et sortirent de la chapelle, dirigeant leurs armes
vers l'endroit ou ils avaient aperçu le feu du braconnier. Leurs deux balles partirent
à la fois.
« Mal visé ! mes compères, » s'écria Martin, qui avait rechargé son fusil double et tenait
deux coups à la portée de ses adversaires.
Il lâcha le premier et l'un des hommes tomba. Il lâcha le second et l'autre tomba aussi.
Il ne restait plus que le juif. Mais Nathan s'enfuit à travers les fourrés du bois
et disparut dans les dernières ténèbres de la nuit.
Martin rentra avec l'aube à Fauquemont. Il instruisit le bailli de ce qui s'était passé.
La justice se rendit avec une forte escorte à la chapelle d'initiation et n'y trouva que
les cadavres, qui furent enterrés ignominieusement par le bourreau sous le gibet infâme.
Nathan fut pris quinze jours plus tard et pendu le 24 septembre 1772, à Heeck,
sur la bruyère de Graed.
Malgré la sévérité des juges, malgré les placards nombreux publiés par les nobles
et puissants seigneurs des Provinces-Unies et les mesures prises par les princes évêques
de Liège, les Boucs ne purent être entièrement exterminés. Quelques écrivains contemporains
font remonter cette bande à l'an 1736. On ne parvint à la dompter qu'en 1779. Elle eut
un grand nombre de chefs, parmi lesquels figurent surtout le fameux chirurgien de K.,
du pays de Rolduc, le juif Abraham Nathan, Herman L. et Antoine B., surnommé le Mox.
Elle possédait même un chapelain qui prêchait tous les crimes ; il portait le nom
de Léopold L. Les chapelles où les initiations avaient lieu ordinairement étaient celle
de Sainte-Rose, près de Sittard, celle de Saint-Léonard, près de Rolduc, et une autre située
aux environs d'Urmon, près de la Meuse. Tous ces endroits sont encore redoutés aujourd'hui
des villageois voisins, qui trouvent dans l'histoire des Boucs de quoi défrayer amplement
leurs longues soirées d'hiver.
Mathilde de Scheurenhof et Walter de Hegen se marièrent et obtinrent une nombreuse
postérité.
Ceux d'entre nos lecteurs qui désirent de plus amples détails sur l'histoire de la bande
des Boucs, peuvent consulter un petit livre contemporain qui fut publié en 1779,
à Maëstricht, sans lieu ni date, et qui porte ce titre curieux ; Oorspong, Oorzaeke, bewys,
etc. Origine, cause, preuve et découverte d'une bande impie et conjurée de voleurs de nuit
et de brigands dans les pays d'outre-Meuse et contrées adjacentes, avec une indication
exacte des exécutés et des fugitifs, par S.-P.-J. Sleinada.