CAGLIOSTRO
Tout le monde connaissait à Palerme, en 1760, un orfévre nommé Marano, descendant
des juifs ou des maures, qui ont laissé tant de vestiges dans le midi de l'Europe. On citait
son avarice et sa crédulité superstitieuse. Enrichi par l'usure et la mauvaise foi, il faisait
assez souvent des brèches à sa fortune pour des tentatives insensées qui devaient, au moyen
de l'alchimie ou de la magie, lui donner des millions et avec ces millions le fameux élixir
qui empêche de mourir.
En 1760, pourtant, Marano était devenu moins facile. Il avait cinquante ans ; l'expérience lui
était venue et il fallait, pour l'attraper dans quelque piège, un peu plus d'habileté.
Toutefois, depuis quelque temps, il prêtait une oreille attentive aux relations qu'on lui
faisait des merveilles opérées par un jeune Sicilien plein de mystères. Celui-ci ne commerçait
pas avec les démons et ne recherchait pas le pierre philosophale ; il s'entretenait
avec les anges : il dominait ainsi les esprits des ténèbres et de grands secrets lui étaient
révélés. On le nommait Joseph Balsamo. Tous les bourgeois de Palerme, où il était né, voyaient
en lui le fils très intelligent de parents obscurs ; mais quelques jeunes gens, qui paraissaient
mieux instruits, disaient que sa famille apparente était supposée et qu'il était fils
d'une grande princesse d'Asie. Ce jeune homme extraordinaire avait dix-sept ans ; il parlait
peu ; sa figure et ses regards exerçaient une sorte de fascination. On ne savait rien de sa vie
intérieure ; seulement, plusieurs l'avaient entendu s'entretenir en hébreu avec les anges.
Lui seul, disait-on, les voyait ; mais ceux qui l'épiaient avaient pu tout entendre,
à la vérité sans y comprendre autre chose que les sons de plusieurs voix qui leur avaient
semblé très mélodieuses.
L'orfèvre que sans doute on voulait séduire, rêvait de Joseph Balsamo. C'était là enfin l'homme
qu'il lui fallait pour réparer d'un seul coup toutes ses pertes. Il ne manquait aucune occasion
de le voir, le considérait avec une vénération profonde mais n'osait lui adresser la parole.
Bientôt il n'y tint plus : il pria l'un des admirateurs ou des compères de Joseph, qui
se vantait d'être dans ses bonnes grâces, de le présenter au jeune ami des esprits célestes.
Celui-ci lui amena Balsamo qui, malgré ses privilèges surnaturels, toujours logé chez
ses pauvres parents, n'avait pas encore une salle où il pût recevoir. Il n'en était pas moins
fier et superbe : il Iaissa dignement l'orfèvre se mettre à genoux devant lui, le releva
ensuite avec une bienveillance très grave et lui demanda ce qu'il voulait.
« La nature de vos relations pourrait vous le dire, jeune seigneur, répondit Marano. J'ai été
trompé par divers imposteurs qui m'ont enlevé une partie des biens gagnés par mon travail
persévérant. Il vous serait facile de réparer ces dégâts.
— Je le puis, si vous croyez, dit Joseph.
— Si je crois ? répliqua l'orfèvre : je crois et j'ai confiance.
— Trouvez-vous donc demain à cent pas de la porte de Palerme, sur le chemin des deux chapelles
de sainte Rosalie, à six heures du matin. »
Sans ajouter un mot de plus, Joseph Balsamo se retira.
Le lendemain, Marano fut scrupuleusement exact : dix minutes avant l'heure prescrite,
il comptait ses pas très attentivement et s'arrêtait au centième avec une précision
mathématique. Comme six heures sonnaient aux horloges de la ville, le favori des anges était
devant lui ; il salua l'orfèvre en silence et le conduisit sans dire un mot à une grotte
qui se trouvait écartée dans une espèce de solitude, à la distance d'environ trois-quarts
de lieue.
« Ici, lui dit-il en ouvrant enfin la bouche, repose un trésor de grand prix, sous la garde
des esprits infernaux. Deux des anges qui viennent à ma voix savent les dompter. Mais
je ne puis enlever ce trésor moi-même, ni le toucher, ni m'en servir, sans perdre ma pureté
et ma puissance.
— Et moi ? qui en cela n'ai rien à perdre, demanda l'orfèvre.
— Le trésor peut être à vous, si vous faites ce qui sera exigé.
— Oh ! je le ferai, jeune seigneur ; dites seulement.
— Ce n'est pas moi qui puis le dire, répondit Balsamo ; mais je prie Uriel de vous éclairer. »
En achevant ces mots, le jeune homme se mit à genoux ; il fit prendre à Marano la même posture.
Aussitôt on entendit dans le vague une voix harmonieuse et claire qui disait :
« Le trésor contient soixante onces de perles, soixante onces de rubis, soixante onces
de diamants, dans une boîte d'or ciselé du poids de cent vingt onces. Les démons qui le gardent
le remettront aux mains de l'homme que présente notre ami, s'il a cinquante ans...
— Je les ai depuis huit jours, interrompit joyeusement l'orfèvre.
— S'il a des enfants...
— J'en ai deux, vivants.
— S'il porte quelques poils gris...
— J'en possède abondamment dans mes cheveux et dans ma barbe.
— S'il n'a pas coupé ses ongles depuis sept jours...
— Je ne les ai pas coupés, depuis quinze.
— S'il s'est lavé les mains et le visage...
— Je les laverai.
— Et s'il dépose à l'entrée de la grotte, ayant d'y mettre le pied, soixante onces d'or pur,
pour les gardiens. »
Un profond silence succéda à ces paroles : l'orfèvre, frappé de stupeur, fermait les dents
et les lèvres. Balsamo s'était relevé ; l'orfèvre écoutait encore à genoux.
« Vous avez entendu ? reprit le jeune homme.
— Soixante onces d'or ! dit Marano avec un immense soupir. »
L'ami des esprits célestes ne releva pas cette exclamation ; il reprit silencieusement
le chemin de la ville ; l'orfèvre le suivait sans rien dire, mais évidemment en proie
à de grandes méditations et à de profonds calculs.
Ils marchèrent ainsi une demi-heure comme deux muets. En arrivant à l'endroit de la route
où ils s'étaient donné rendez-vous, le jeune homme s'arrêtant dit à l'avare :
« Nous nous séparerons ici ; et vous saurez que, sur votre tête, vous ne devez jamais dire
un mot de ce qui vient de se passer. »
En même temps, il fit un mouvement pour s'éloigner.
« Un seul instant, jeune seigneur, s'écria Marano, d'un ton suppliant ; soixante onces d'or !
est-ce donc le dernier mot ?
— Je le pense, répliqua froidement Joseph ; et il refit le mouvement d'un homme qui s'éloigne.
— Un seul instant, reprit encore l'orfèvre, qui avait supputé toute la valeur du trésor,
à quelle heure demain matin ?
— À six heures, au même lieu. »
Et le merveilleux jeune homme quitta dignement Marano, qui se contenta d'ajouter
en gémissant :
« Je serai prêt. »
Il fut aussi exact que le premier jour, ayant rempli toutes les prescriptions indiquées, lavé,
peigné, muni de ses soixante onces d'or, qu'il serrait convulsivement sur sa poitrine. Joseph
Balsamo le joignit, comme la veille, à l'instant où six heures sonnaient. Ils se dirigèrent
en silence vers la grotte. Les anges furent interrogés de nouveau ; ils firent exactement
les mêmes réponses que le jour précédent.
L'orfèvre tira son or, qui lui tenait au cœur et aux mains, et dont il lui paraissait triste
de se dessaisir.
« N'entrez-vous pas avec moi dans cette grotte profonde ? demanda-t-il.
— Non, répondit Balsamo ; je dois rester ici, jusqu'au moment où les esprits noirs, dépossédés
de leur trésor, viendront se ruer sur vos soixante onces.
— N'y a-t-il aucun danger ?
— Aucun, si le compte est fidèle. »
L'orfèvre déposa son précieux fardeau à l'entrée de la grotte ; il fit quelques pas, puis
il revint ; le jeune homme était immobile en silence ; il rentra, revint encore, fit plusieurs
fois ce même manège, dans une espèce de lutte intérieure. Il ne recevait aucun encouragement
de son guide, qui paraissait aussi froid que silencieux, surtout auprès des dupes
que ses compères avaient suffisamnent travaillés.
Enfin le pauvre orfèvre alla jusqu'au fond ; et cette fois, lorsqu'il voulut reculer encore,
il en fut empêché. Trois êtres noirs, qu'il eût pris pour des charbonniers, s'il ne se fût pas
attendu à rencontrer des démons, lui barrèrent le chemin avec des grondements sinistres
et se mirent à le faire pirouetter dans la grotte. Il poussa des cris, auxquels personne
n'accourut et que les trois gaillards réprimèrent promptement en le rouant de coups. Brisé
d'effroi et de douleur, Marano tomba ventre à terre. Il lui fut signifié, en langage
intelligible et clair, de rester là sans mouvement, s'il ne voulait pas être assommé.
Après quoi il se trouva abandonné à lui-même et n'entendit plus aucun bruit.
Pendant un quart d'heure, il n'osa remuer ni les mains, ni la tête ; il s'enhardit enfin,
se souleva tremblant, rampa, se traîna et gagna l'issue de la grotte, étonné de ce qui
se passait en lui. Les soixante onces d'or, Balsamo, les trois démons supposés, tout avait
disparu. Le pauvre homme, commençant à croire qu'il était la victime d'une nouvelle friponnerie,
plus hardie et plus violente que les anciennes, revint péniblement à Palerme et alla déposer
sa plainte. Mais on ne retrouva plus Joseph Balsamo, qui évidemment avait quitté le pays.
Le 19 septembre 1780, dans une guinguette extérieure de Strasbourg, au milieu d'un groupe
de modestes buveurs qui regardaient par les fenêtres la foule immense, agitée par l'attente
de quelque événement extraordinaire, on remarquait une vieille figure chauve et ridée,
qui accusait ses soixante-dix ans et son origine méridionale : c'était l'orfèvre Marano.
Des pertes successives et des dettes qu'il n'avait pas jugé convenable de payer l'avaient
contraint à quitter Palerme ; et après avoir tenté la fortune à Londres et à Paris, il était
venu s'établir à Strasbourg où il était toujours orfèvre. Il venait voir, comme toute la ville,
le personnage prodigieux que l'on attendait. Cet homme, qui produisait plus de sensation
qu'un grand monarque, était le comte de Cagliostro. Il venait, par l'Allemagne, de Varsovie
où il avait amassé de grandes richesses en transmuant en or de vils métaux. Car il savait
le secret de la pierre philosophale et possédait tous les inappréciables talents
des alchimistes.
« N'importe ! dit un chapelier, je suis bien aise d'avoir vécu jusqu'ici, puisque je vais voir
le fameux mortel, si c'est un mortel.
— On assure, ajouta un droguiste, qu'il est fils de la princesse de Trébisonde, et qu'il a tout
à fait les beaux yeux noirs de sa mère.
— Et qu'il descend en droite ligne de Charles-Martel, dit un écrivain public.
— Il date de plus loin, interrompit un cordier, car il a assisté aux noces de Cana.
— C'est donc le juif-errant ? dit Marano.
— Mieux que cela. Des gens à qui on peut avoir foi prétendent qu'il est né avant le déluge.
— Voilà qui est fort ; si c'était le diable ?.. »
Ces idées, que nous rapportons fidèlement et qui s'enrichissaient des plus singuliers
commentaires, étaient alors en effet généralement répandues dans le peuple, sur l'homme
mystérieux qu'on appelait le comte de Cagliostro. Les uns le regardaient comme un saint,
un inspiré, un faiseur de miracles, un être tout à fait extraordinaire et hors de la nature ;
on n'expliquait pas les cures nombreuses qui lui étaient attribuées. Les autres ne voyaient
en lui qu'un adroit charlatan. On disait qu'un hermétique nommé Altotas, qui avait longtemps
voyagé avec lui, qu'il avait perdu à Malte et dont il parlait comme du plus sage des hommes,
lui avait appris les arts magiques. On parlait encore d'un joueur de gobelets avec qui
Cagliostro avait été très lié ; ce joueur de gobelets était assisté d'un esprit ; et cet esprit
était l'âme d'un juif cabaliste, qui avait tué son père par nécromancie avant la venue
de Notre-Seigneur. Cagliostro disait intrépidement que tous les prodiges qu'il opérait
se faisaient uniquement par l'effet d'une protection spéciale du ciel ; il ajoutait que
l'Être-Suprême, pour l'encourager, avait daigné lui accorder la vision béatifique ;
qu'il venait convertir les incrédules et relever le catholicisme... Avec une si haute mission,
il disait la bonne aventure, donnait l'art de gagner à la loterie, expliquait les rêves
et faisait des séances de fantasmagorie transcendante. Aussi le bon abbé Fiard est-il excusable
de n'avoir vu dans Cagliostro qu'un démon détaché du sombre empire ; en le jugeant ainsi,
l'abbé Fiard se conformait à l'opinion populaire de la majorité.
« Mais, reprit vivement le cordier, cet homme ne peut pas être le diable, puisqu'il a
des entretiens avec les anges.
— Ah ! il a aussi des entretiens avec les anges ! s'écria Marano, frappé de cette circonstance.
Pour lors je dois absolument le voir. Quel âge a-t-il ?
— Est-ce qu'un être pareil peut avoir un âge ? dit le droguiste. On dit qu'il paraît porter
trente-six ans.
— Oh ! oh ! marmotta l'orfèvre, si c'était mon coquin ? mon coquin en a trente-sept. »
Comme le vieux Sicilien ruminait ainsi son triste passé, un grand tumulte de voix vint fixer
son attention. L'être surhumain arrivait. Il parut bientôt, entouré d'un nombreux cortège
de courriers, de laquais et de valets de chambre en livrées magnifiques ; lui-même avait l'air
d'un prince. À côté de lui, dans sa voiture découverte, se pavanait Lorenza Féliciani, sa femme,
qui le secondait dans tout ce qu'on appelait modérément ses intrigues. Son luxe expliquait
ce que disaient les gens sensés, que Cagliostro n'était autre chose qu'un membre voyageur
de la maçonnerie templière, constamment opulent par les secours nombreux qu'il recevait
des différentes loges de l'ordre. Quelques-uns donnaient au faste qu'il étalait une source
encore moins honorable. Toutefois, il exerçait la maçonnerie élevée ; et c'était lui qui avait
institué les mystères de ce qu'on appelle la maçonnerie égyptienne. On dit même qu'il avait
toujours été un charlatan subalterne, jusqu'au moment où il avait pu se faire admettre
en Angleterre dans les hauts grades de la franc-maçonnerie. Il avait compris dès lors
tout le parti qu'il pouvait tirer de l'association ; et il avait imaginé ce rite particulier,
dont il prétendait avoir reçu les éléments dans les pyramides d'Égypte. Le fait est qu'il avait
emprunté au manuscrit d'un nommé Georges Coston le plan de sa maçonnerie égyptienne,
moitié jonglerie et cabale, moitié science hermétique et fourberie, avec quelque magnétisme
dont il abusait d'autant plus aisément que l'on ne connaissait pas encore cette puissance.
Son institution avait pour but de conduire les adeptes qu'il recevait à la perfection,
par la régénération physique et la régénération morale. La première rendait les formes
de la jeunesse et empêchait de vieillir ; il la pratiquait au moyen de son élixir universel,
remède qu'il appliquait à tous les maux. La seconde restituait l'innocence perdue et conduisait
l'homme à l'état d'ange. Elle s'obtenait, non par le repentir et l'humilité, mais par la foi
aux promesses du grand Cophte — c'est le grade que s'était donné Cagliostro — et en conséquence
de cette foi qui devait être absolue, par des visions et des extases, par l'évocation
des esprits, par des communications avec les anges.
Mais le grand Cophte n'avait de puissance que par l'intermédiaire d'un jeune garçon
ou d'une jeune fille, qu'il appelait ses pupilles ou ses colombes et qui devaient être
de l'innocence la plus pure. Après que ces enfants avaient reçu ce que le grand Cophte appelait
la consécration, ils prononçaient devant une carafe pleine d'eau les paroles qui évoquent
les anges. Les anges venaient dans la carafe ; quelquefois on les entendait donner
leurs réponses ; le plus souvent il fallait que les pupilles lussent ces réponses qui arrivaient
dans la carafe à fleur d'eau et qui n'étaient visibles que pour eux — c'était
du somnambulisme.
Ce qu'il y a de plus merveilleux dans tout ceci, c'est que la maçonnerie égyptienne éleva
tout-à-coup Cagliostro au niveau de ce qu'il y avait de plus grand en Europe. En France surtout,
à côté de l'esprit philosophique qui niait les saintes merveilles, ces merveilles absurdes
furent accueillies avec une admiration qui allait jusqu'au fanatisme. Le portrait de celui
qu'on osait appeler le divin Cagliostro fut partout, jusque sur les éventails, sur les bagues,
sur les tabatières. On coula son buste en bronze, on le sculpta en marbre. Les plus grands
personnages de cette époque de philosophie se firent admettre dans ses loges ; tout le monde
voulut assister aux séances publiques de ses colombes.
Un grand cri retentit lorsque le comte de Cagliostro passa devant la guinguette. Marano l'avait
reconnu et il avait arrêté les chevaux de sa voiture.
« C'est Joseph Balsamo, » disait-il ; et l'apostrophant avec colère, il répétait ces seuls mots :
« Mes soixante onces d'or ! »
Cagliostro regarda à peine l'orfèvre, ne montra aucune émotion ; mais au sein du profond
silence que ce singulier incident avait jeté dans la foule épaisse, on entendit sur-le-champ
une voix qui paraissait venir des airs et qui disait :
« Écartez du chemin cet insensé, que les esprits infernaux possèdent. »
Une partie du peuple tomba à genoux ; une autre partie s'empara du pauvre orfèvre
et le brillant cortège poursuivit sa marche triomphale. De tels faits certainement excusent
l'abbé Fiard d'avoir vu le diable dans cet homme.
Arrivé dans Strabourg en fête, Cagliostro s'arrêta devant une grande salle où les cornacs
qui le précédaient partout avaient rassemblé un grand nombre de malades. Le fameux empirique
y entra et les guérit tous, les uns par le simple attouchement, les autres par des paroles,
ceux-ci par le moyen d'un pourboire en argent, ceux-là par son remède universel. Il est vrai
que les arrangeurs de ces cures surprenantes avaient choisi leurs malades et qu'ils n'avaient
pas admis certains cas sérieux auxquels ils avaient promis des secours à domicile.
Quant au savoir en médecine de Cagliostro — dit l'auteur anonyme de sa notice,
dans la bibliographie universelle de Michaud — il parait constant que ce savoir était très
borné. Comme tous les partisans des doctrines hermétiques et paracelsiques, il faisait grand
usage des aromates et de l'or. Nous avons eu l'occasion de goûter son élixir vital, ainsi que
celui d'un fameux comte de Saint-Germain ; ils n'avaient point d'autre base.
Quoi qu'il en soit, Cagliostro sortit de la salle des malades au milieu des acclamations
et des trépignements de la foule ; il alla s'installer dans le magnifique hôtel qui était
préparé pour lui, il admit à sa table somptueuse l'élite de la société de Strasbourg ;
et le soir il voulut bien donner une séance de ses colombes.
On amena dans le salon de Cagliostro, éclairé par des procédés où l'optique et la fantasmagorie
jouaient un grand rôle, plusieurs petits garçons et plusieurs petites filles de sept à huit ans.
Le grand Cophte choisit dans chaque sexe la colombe qui lui parut montrer le plus
d'intelligence ; il livra les deux enfants à sa femme, qui les emmena dans une salle voisine
où elle les parfuma, les vêtit de robes blanches, leur fit boire un verre d'élixir
et les représenta ensuite préparés à l'initiation.
Cagliostro ne s'était absenté qu'un moment pour rentrer sous le costume de grand Cophte.
C'était une robe de soie noire, sur laquelle se déroulaient des légendes hiéroglyphiques
brodées en rouge ; il avait une coiffure égyptienne avec les bandelettes plissées et pendantes
après avoir encadré la tête ; ces bandelettes étaient de toile d'or. Un cercle de pierreries
les retenait au front. Un cordon vert émeraude, parsemé de scarabées et de caractères de toutes
couleurs en métaux ciselés, descendait en sautoir sur sa poitrine. À une ceinture de soie rouge
pendait une large épée de chevalier, avec la poignée en croix. Il avait une figure
si formidablement imposante sous cet appareil, que toute l'assemblée fit silence dans une sorte
de terreur.
On avait placé sur une petite table ronde en ébène la carafe de cristal. Suivant le rite,
on mit derrière les deux enfants, transformés en pupilles ou colombes, un paravent
pour les abriter.
Deux valets de chambre, vêtus en esclaves égyptiens, comme ils sont représentés dans
les sculptures de Thèbes, fonctionnaient autour de la table. Ils amenèrent les deux enfants
devant le grand Cophte, qui leur imposa les mains sur la tête, sur les yeux et sur la poitrine,
en faisant silencieusement des signes bizarres, qui pouvaient figurer aussi des hiéroglyphes
et que l'ordre appelait des mythes ou symboles.
Après cette première cérémonie — magnétique — un des valets présenta à Cagliostro la petite
truelle d'or, sur un coussin de velours blanc. Il frappa du manche d'ivoire de sa truelle
sur la table d'ébène et demanda :
« Que fait en ce moment l'homme qui ce matin, aux portes de la ville, a insulté le grand
Cophte ? »
Les colombes regardèrent dans la carafe ; et apparemment elles y virent quelque chose ;
car la petite fille s'écria :
« Je l'aperçois qui dort. »
On a prétendu que le dessous de la table était préparé de manière à faire passer sous la carafe
des figures et des caractères. Ce qui le ferait croire, c'est que dans les cas qui sortaient
du cours ordinaire des réponses banales, les enfants ne voyaient rien. Mais alors la voix
des anges invisibles répondait.
Sur l'invitation de Cagliostro, qui annonça qu'on pouvait faire toute question, plusieurs dames
s'émurent. L'une demanda ce que faisait sa mère, alors à Paris ? La réponse fut qu'elle était
au spectacle entre deux vieillards. Une autre voulut savoir quel était l'âge de son mari ;
il n'y eut point de réponse ; ce qui fit pousser des cris d'enthousiasme, car cette dame
n'avait point de mari ; et l'échec de cette tentative de piège fit qu'on n'en tendit pas
d'autres.
Une troisième dame déposa un billet fermé. Le petit garçon lut aussitôt dans la carafe
ces mots : Vous ne l'obtiendrez pas. On ouvrit le billet, qui demandait si le régiment que
la dame sollicitait pour son fils lui serait accordé. Cette justesse éleva encore
l'admiration.
Un juge, qui pourtant doutait, envoya secrètement son fils à sa maison, pour savoir
ce que faisait en ce moment sa femme ; puis quand il fut parti, il fit cette question au grand
Cophte. La carafe n'apprit rien, mais une voix annonça que la dame jouait aux cartes avec deux
voisines.
Cette voix mystérieuse qui n'était produite par aucun organe visible, jeta la terreur dans
une partie de l'assemblée ; et le fils du magistrat étant venu confirmer l'exactitude
de l'oracle, plusieurs dames effrayées se retirèrent.
On raconte que d'autres merveilles signalèrent cette soirée ; mais les détails en sont très
vagues.
Pendant le peu de temps que le comte de Cagliostro resta à Strasbourg, il fut comblé de toutes
les marques de la vénération. Lorsqu'il fut parti, on remarqua enfin que l'orfèvre Marano
n'avait pas reparu chez lui ; on le retrouva dans un fossé où il avait été noyé, le jour
de l'arrivée de l'illustre voyageur. On considéra sa triste fin comme un châtiment mérité.
Cagliostro parcourut de nouveau, dans un grand éclat, la France, l'Angleterre, l'Italie,
la Suisse, faisant partout des cures dites merveilleuses, étalant sa fastueuse bienfaisance
avec une affectation habile, qui fit dire à la Marquise de Créquy qu'il avait de l'esprit
de plus d'une sorte, opérant des prodiges surprenants, s'il faut en croire les relations.
Car on a conté qu'il fit paraître devant quelques grands seigneurs de Paris et de Versailles,
dans des glaces, sous des cloches de verre et dans des bocaux, des spectres animés
et se mouvant, des personnes absentes, et différents morts qu'on lui désignait. On a même
rapporté, comme chose très véridique, que dans des soupers qui firent alors grand bruit
à Paris, Cagliostro, nouveau Faust, avait évoqué les plus illustres morts, Socrate, Platon,
Charlemagne, Pierre Corneille, et même Voltaire et d'Alembert. Mais depuis que la fantasmagorie
est devenue à Paris un spectacle public, on a compris ces illusions.
Il est bon toutefois de lire les éloges qu'on faisait alors du grand homme. Bordes,
dans ses Lettres sur la Suisse, le qualifie d'homme admirable. Sa figure, dit-il, annonce
l'esprit, décèle le génie ; ses yeux de feu lisent au fond des âmes. Il sait presque toutes
les langues de l'Europe et de l'Asie : son éloquence étonne et entraîne, même dans celles
qu'il parle le moins bien.
Le marquis de Ségur et MM. de Méroménil et de Vergennes, en 1783, recommandaient Cagliostro
dans les termes les plus flatteurs.
Cependant lorsqu'il revint à Paris en 1785, ses rapports avec les anges ne le préservèrent pas
d'une aventure fort désagréable. Il se trouva très gravement compromis avec le prince de Rohan
dans la malheureuse affaire du collier. La comtesse de La Motte l'accusait d'avoir reçu
le collier des mains du prince et de l'avoir dépecé pour grossir le trésor occulte
de sa fortune inouïe. Le grand Cophte fut arrêté le 22 août et mis à la Bastille. Il publia
un mémoire où, pour justifier ses dépenses, il nomme les banquiers qui, dans tous les pays
de l'Europe, lui fournissent des fonds. Mais il ne fait connaître ni l'origine, ni la source
de ses richesses.
Ce mémoire, très adroitement rédigé, était attribué à un magistrat célèbre ; et il augmentait
le poids de cette réflexion que la conscience et les talents de certains avocats sont choses
qui se vendent puisque, moyennant argent, ils défendent toute cause quelconque, juste
ou injuste, loyale ou déloyale.
Comme on avait détaché dans le factum quelques-unes des aventures romanesques de Cagliostro,
il fut accueilli dans le public, avec tout l'empressement qu'inspirait le personnage.
L'arrêt du parlement de Paris, du 31 mai 1786, déchargea Cagliostro des accusations intentées
contre lui et il fut mis en liberté, mais avec ordre de quitter Paris dans les vingt-quatre
heures et le royaume dans trois semaines. Lorsqu'il s'embarqua à Boulogne, il était suivi
d'un cortège de quatre à cinq mille personnes qui lui demandaient sa bénédiction...
Il passa en Angleterre, où il séjourna deux ans, continuant d'établir ses loges égyptiennes
et propageant son rite particulier, qu'il appelait aussi le rite de Mizraïm.
Et le matin du 7 avril de l'année 1791, à Rome, au milieu d'une affluence avide de curieux,
le tribunal du saint-office jugeait un homme important. Cet homme avait un nom européen,
diversement estimé, ange pour les uns, démon pour les autres, bienfaiteur de l'humanité
et divin philosophe devant les têtes légères, charlatan saugrenu et redoutable imposteur
devant les personnes graves. Cet homme était le comte de Cagliostro.
De Londres il était encore retourné Suisse ; puis il était venu en Savoie, puis à Gènes,
à Varsovie, à Trente d'où il s'était fait chasser ; puis à Rome où il avait eu l'audace
d'ouvrir des loges et de faire des réceptions pour sa maçonnerie égyptienne. On l'avait arrêté
avec sa femme, le 27 décembre 1789 et transféré au château Saint-Ange. Quoique accusé
de franc-maçonnerie, de magie, d'apostasie, d'hérésie et même de de frénésie, on avait mis plus
de seize mois à instruire sa cause, que les renseignements cueillis chargeaient de toutes sortes
de crimes.
« Mais, disait le jeune Mattéo Ferrante à Paolo Rambaldi, son oncle dans la cour
du saint-office, il est étonnant que l'inquisition, qui est ici un tribunal si doux, poursuive
criminellement ce gentilhomme. Qu'a-t-il donc fait ? Tant de rapports s'accordent à le peindre
comme un être vénérable, dont la conduite est exemplaire. On l'a vu guérir les malades,
soulager les pauvres, répandre les consolations et prodiguer les bienfaits, dans le seul but
de soulager l'humanité.
— Ce que vous dites là, mon enfant, répliqua Paolo, n'est que de l'exagération à propos
d'un très-adroit charlatanisme. Cet étalage de bienfaisance cachait tous les vices.
Que direz-vous, si l'on vous établit que l'argent qu'il distribuait ainsi était de l'argent
volé ? Il est facile de la sorte d'être charitable. Que direz-vous, si l'on vous fait voir
qu'il empoisonnait par ses remèdes empiriques ceux qu'en apparence il soulageait un moment ?
Que direz-vous, lorsqu'on vous aura montré que cet homme est le plus dangereux des escrocs ?
Vous vous étonnez de le voir accusé de magie : mais c'est lui-même qui s'est donné
pour magicien, dominateur des esprits infernaux.
Il s'est dit en correspondance avec les anges, faisant lui-même les demandes et les réponses ;
car il est VENTRILOQUE. Il a feint, par fantasmagorie et jeux d'optique, des apparitions qui ont
troublé de paisibles consciences.
Il a renié le catholicisme et s'est levé contre lui en établissant sa maçonnerie égyptienne.
Savez-vous quels mystères impurs et scandaleux se pratiquaient dans ses loges ténébreuses ?
En s'excitant par des potions violentes pour se donner l'air inspiré, il s'est rendu
frénétique ; et pour ce motif seul, il devait être surveillé.
Vous l'appelez le comte de Cagliostro. Mais apprenez que ce nom même est une
de ses innombrables impostures. Son nom, à Palerme où il est né, est Joseph Balsamo.
À Venise, il s'appelait le marquis de Pellegrini. Il s'est nommé encore Tischio, Belmonté,
Harat, Melissa, Fénix ; il a été docteur, colonel, gentilhomme, danseur, sans parler
de professions moins honorables. Il a volé avec une grande adresse des sommes énormes ;
à peine adolescent, il a escroqué d'un seul coup soixante onces d'or à un orfèvre de Palerme,
pauvre idiot que les séides du comte de Cagliostro ont noyé à Strasbourg. Il serait triste
et de mauvais exemple de publier toute la vie de cet homme.
— Mais, reprit encore Mattéo, dans sa lettre au peuple français, datée de Londres le 20 juin
1786, Cagliostro prédit que la Bastille serait démolie et deviendrait un lieu de promenade.
Comment expliquer cela ?
— D'une manière bien naturelle. Cette démolition était déjà dans les projets de Lous XIV ;
et en 1786, la Bastille tombait en ruines. Croyez bien que Joseph Balsamo, avec tous ses noms
et tous ses titres, n'est qu'un imposteur dangereux et un fripon. »
L'oncle et le neveu entrèrent alors dans la salle où se plaidait la cause de l'homme fameux.
Les faits de sa vie, en se déroulant, ne présentaient que des vices et des crimes.
Les juges, après avoir tout pesé, condamnèrent Cagliostro à la peine de mort.
Mais à Rome on donne aux condamnés le temps du repentir. Le pape Pie VI commua la peine
de Cagliostro en une prison perpétuelle ; on mit sa femme dans une maison de pénitence ;
on l'enferma lui dans le château Saint-Ange.
On lui laissait une liberté de mouvement assez étendue ; mais on reconnut bientôt
qu'il ne fallait pas oublier un des motifs de son mandat d'arrêt, la frénésie ;
car on le surprit un jour occupé à étrangler un bon prêtre, qu'il avait demandé sous prétexte
de se confesser, et sous les habits duquel il méditait son évasion. On arriva assez tôt
pour empêcher la consommation de ce nouveau forfait ; et, depuis, l'ami des anges fut surveillé
avec grand soin...
Quand les Français entrèrent à Rome en 1797, quelques officiers se rappelèrent Cagliostro,
qu'ils avaient vu à Paris. Ils voulurent le visiter dans sa prison. Mais alors il y avait
deux ans que l'homme prodigieux, ne pouvant plus nuire à personne, s'était étranglé lui-même.
On met sur le compte de Cagliostro une détestable brochure qui apprend aux vieilles femmes
l'art de prévoir les numéros gagnants des loteries, par l'interprétation de leurs rêves.
Avant la suppression de la loterie en France, on vendait tous les ans un nombre inouï
d'exemplaires de ce fatras dont voici le titre : Le Vrai Cagliostro, ou le Régulateur
des actionnaires de la loterie, augmenté de nouvelles cabales faites par Cagliostro ; volume
in-8°, orné du portrait de Cagliostro, au bas duquel on lit ces treize syllabes, que l'éditeur
a probablement prises pour un vers majestueux et qui ne sont qu'un noble vers défiguré
et souillé dans son application :
Pour savoir ce qu'il est, il faudrait être lui-même.
Nous avons emprunté à un journal le passage suivant; c'est un des mille traits attribués
à Cagliostro. Nous n'en citons pas l'écrivain, qui n'a pas signé.
Cagliostro et la tempête
Au milieu des premiers symptômes de la révolution, on parlait autant, à Paris, de Cagliostro,
de Mesmer, de Swedenborg et du comte de Saint-Germain, que de l'assemblée des notables
qui venait d'avoir lieu et de l'assemblée des états-généraux qu'on allait bientôt avoir.
Les philosophes de l'école de Voltaire et de Rousseau étaient fort répandus dans la société ;
chaque grand seigneur en avait un chez lui, qu'il nourrissait et hébergeait. Dans toutes
les familles les Cabanis, les d'Holbach, les Helvétius, les Raynal, les Diderot, étaient
devenus intimes. Les aventuriers et les imposteurs avaient beau jeu. Aussi Cagliostro
faisait-il fureur ; tout le monde se le disputait. Le marquis de Choiseul-Beaupré, menin
de M. le dauphin, l'ayant rencontré chez madame la duchesse de Grammont et l'ayant entendu
assurer qu'il avait le pouvoir d'évoquer les morts, il avait pris le magicien à part et lui
avait dit à l'oreille qu'il désirait voir sa femme, qui venait de mourir à vingt ans.
« Vous la verrez, avait répondu Cagliostro ; séquestrez-vous du monde, restez chez vous, jeûnez
et priez et, dans trois nuits, j'irai vous prendre à votre hôtel. »
Je lui donnai mon adresse, dit M. de Choiseul, dont le récit a été recueilli dans une lettre
du comte de Motteville ; et effectivement, la troisième nuit, Cagliostro vint vers les onze
heures.
Il dut me trouver pâle et faible ; car, sans ajouter beaucoup de foi à ce qu'on m'avait raconté
de lui, j'avais cependant obéi à son ordonnance ; depuis trois jours, je n'étais pas sorti
de chez moi, j'avais jeûné et prié de mon mieux. Quand je le vis entrer dans mon salon,
je sonnai pour faire avancer ma voiture ; mais il me dit :
« M. le marquis, c'est inutile, la mienne est à votre porte et si vous le permettez, c'est elle
qui nous conduira où nous devons aller.
— Est-ce loin ? demandai-je.
— Je ne sais, mes chevaux s'arrêteront où ils doivent s'arrêter.
— C'est donc à eux qu'il faut se confier ?..
— Silence, M. le marquis ; ne distrayons pas notre pensée par des idées accessoires ;
n'oublions pas que c'est au devant des morts que nous allons... »
Je me tus ; pendant quelque temps, je reconnus les rues par où nous passions ; mais bientôt
les lumières disparurent peu à peu ; bientôt les roues de la voiture ne retentirent plus
sur le pavé ; nos lanternes s'éteignirent et l'obscurité fut complète. Me penchant
à la portière, je cherchais, à travers la glace, à distinguer où nous étions ; mais pas
la plus petite lueur ne tombait des étoiles ; je ne voyais, je ne reconnaissais rien.
Cependant, j'ai toujours cru que c'était à la plaine des Sablons qu'il m'avait conduit.
Au bout d'une heure et demie d'une course très rapide, la voiture s'arrêta.
« C'est ici, » me dit Cagliostro ; et, comme il prononçait ce mot, la portière s'ouvrit
d'elle-même, le marchepied se baissa sans que personne y mit la main ; je descendis le premier,
non sans émotion.
L'espace, autant que je pouvais le distinguer, était vaste et, dans tout ce vide noir que
j'avais devant moi, il me sembla qu'un seul bâtiment s'élevait... Et nous y touchions.
Pendant que nous étions en voiture, j'avais entendu quelques rafales de vent ; quand j'eus mis
pied à terre, je sentis qu'il en faisait beaucoup et je m'enveloppai dans mon manteau.
« Vous aurez moins froid ici, » me dit mon guide.
Et comme il parlait, une porte s'ouvrit sans bruit.
Alors je vis autre chose que le noir de la nuit. L'intérieur de la maison ou de la baraque,
de la grange ou de la chapelle, où Cagliostro me commandait d'entrer, était faiblement éclairé
par une lumière qui me semblait à une grande distance du seuil ; cette lumière bleuâtre
et vacillante était à une certaine hauteur du sol. Par instant, et comme par bouffées, sa lueur,
se ravivant, laissait voir un autel mortuaire, entouré de plusieurs cercueils, et tout à coup
ces objets lugubres disparaissaient dans les ombres.
J'avais fait une vingtaine de pas en avançant du côté de la lumière, quand un coup de vent,
plus bruyant que tous ceux qui avaient soufflé depuis une heure, ébranla l'édifice où nous
nous trouvions.
« Cette tourmente va passer, » dit Cagliostro.
Il se trompait, elle ne fit que redoubler de furie. Bientôt le tonnerre se mêla à la tempête.
Jamais de ma vie je n'avais entendu d'ouragan rugir de la sorte. En ce moment, j'acquis
la certitude que le bâtiment, qui nous abritait encore, n'était pas de pierres, mais simplement
construit en planches ; il craquait de toutes parts et le vent, passant dans les jointures
de ces murs de sapin, soulevait les tentures noires qui drapaient l'intérieur.
Cagliostro, voyant que la lampe allait s'éteindre, venait d'allumer une torche ; à sa flamme
agitée et rougeâtre, je distinguai des têtes de mort et des ossements croisés, tranchant
en blanc sur les draperies funèbres. Tous ces emblèmes, toutes ces figures du sépulcre,
soulevées, abaissées par le vent, avaient quelque chose d'effrayant : on eût dit une autre
danse macabre.
« Nous ferions mieux de remettre à un autre jour la vision », dis-je à l'homme qui m'avait
promis d'intervertir pour moi l'ordre de la nature.
« Non, dit-il, je vais conjurer l'orage ; il cessera bientôt. »
Il n'avait pas achevé ces paroles que l'ouragan, plus furieux, plus rugissant, plus terrible
que jamais, enfonça toute une des parties latérales ; et la légère charpente de la couverture,
n'étant plus soutenue que d'un côté, s'écroula sur l'autel mortuaire et sur les cercueils
qui l'environnaient. À cet instant, Cagliostro, effrayé, s'écria :
« Sauvons-nous. »
Et je fis bien de suivre ce conseil ; car, à peine étais-je sorti, que tout le frêle édifice
fut renversé.
Cagliostro, honteux de n'avoir pu faire cesser la tourmente, s'étant élancé avant moi
hors du sanctuaire de ses évocations, avait dit à son cocher :
« Vous conduirez la personne que vous avez amenée ici avec moi où elle vous le dira ; »
puis il avait disparu. Je le cherchais, quand le cocher m'apprit l'ordre qu'il venait
de recevoir. Alors, je montai en voiture et à deux heures du matin, j'étais de retour
chez moi...
Je dormis peu ; dès qu'il fit jour, j'ordonnai de mettre mes chevaux à la voiture et de prendre
le chemin de la plaine des Sablons. Quand j'y arrivai, on commençait à voir un peu ; ce fut
en vain que je cherchai des débris de la baraque funèbre ; après avoir parcouru la plaine dans
tous les sens, j'ai acquis la certitude que ce n'était pas là qu'elle avait été construite.
J'allai aux environs de Grenelle et, là encore, je ne trouvai rien.
Je racontai tout cela à un adepte ardent de Cagliostro ; ce crédule disciple de l'aventurier
me dit :
« C'est bien dommage que l'ouragan ait soufflé cette nuit-là ; sans la tourmente, notre maître
à tous vous aurait fait voir que la mort lui obéit. »
Quelques semaines après cette mystification, Cagliostro était chez la duchesse de Grammont,
quand on y annonça le marquis de Choiseul. À ce nom, il disparut comme si un autre ouragan
l'emportait.