CARDAN (JÉRÔME)
Médecin, astrologue et visionnaire, né à Pavie en 1501, mort à Rome en 1576.
Il nous a laissé une histoire de sa vie, où il avoue sans pudeur tout ce qui peut tourner
à sa honte. Il se créa beaucoup d'ennemis par ses mœurs ; du reste, ce fut un des hommes
habiles de son temps. Il fit faire des pas aux mathématiques et il paraît qu'il était savant
médecin ; mais il avait une imagination presque toujours délirante et on l'a souvent excusé
en disant qu'il était fou.
Il rapporte, dans le livre De vita propria, que, quand la nature ne lui faisait pas sentir
quelque douleur, il s'en procurait lui-même en se mordant les lèvres, ou en se tiraillant
les doigts jusqu'à ce qu'il en pleurât, parce que s'il lui arrivait d'être sans douleur,
il ressentait des saillies et des impétuosités si violentes, qu'elles lui étaient plus
insupportables que la douleur même. D'ailleurs, il aimait le mal physique à cause du plaisir
qu'il éprouvait ensuite quand ce mal cessait.
Il dit, dans le livre 8 de la Variété des choses, qu'il tombait en extase quand il voulait
et qu'alors son âme voyageait hors de son corps, qui demeurait impassible et comme inanimé.
Il prétendait avoir deux âmes, l'une qui le portait au bien et à la science, l'autre
qui l'entraînait au mal et à l'abrutissement.
Il assure que, dans sa jeunesse, il voyait clair au milieu des ténèbres ; que l'âge affaiblit
en lui cette faculté : que cependant quoique vieux, il voyait encore en s'éveillant
au milieu de la nuit, mais moins parfaitement que dans son âge tendre. Il avait cela de commun,
disait-il, avec l'empereur Tibère ; il aurait pu dire aussi avec les hiboux.
Il donnait dans l'alchimie et on reconnaît dans ses ouvrages qu'il croyait à la cabale
et qu'il faisait grand cas des secrets cabalistiques. Il dit quelque part que, la nuit
du 13 au 14 août 1491, sept démons ou esprits élémentaires de haute stature apparurent
à Fazio Cardan, son père — presque aussi fou que lui — ayant l'air de gens de quarante ans,
vêtus de soie, avec des capes à la grecque, des chaussures rouges et des pourpoints cramoisis ;
qu'ils se dirent hommes aériens, assurant qu'ils naissaient et mouraient ; qu'ils vivaient
trois cents ans ; qu'ils approchaient beaucoup plus de la nature divine que les habitants
de la terre ; mais qu'il y avait néanmoins entre eux et Dieu une distance infinie. Ces hommes
aériens étaient sans doute des sylphes.
Il se vantait d'avoir, comme Socrate, un démon familier, qu'il plaçait entre les substances
humaines et la nature divine, et qui se communiquait à lui par les songes. Ce démon était
encore un esprit élémentaire ; car, dans le dialogue intitulé Tetim et dans le traité
De libris propriis, il dit que son démon familier tient de la nature de Mercure
et de celle de Saturne. On sent bien qu'il s'agit ici des planètes. Il avoue ensuite
qu'il doit tous ses talents, sa vaste érudition et ses plus heureuses idées à son démon.
Tous ses panégyristes, en faisant son éloge, ont fait la part de son démon familier,
ce qu'il est bon de remarquer pour l'honneur des esprits. Cardan assurait aussi que son père
avait été servi trente ans par un esprit familier.
Comme ses connaissances en astrologie étaient grandes, il prédit à Edouard VI, roi d'Angleterre,
plus de cinquante ans de règne, d'après les règles de l'art. Mais par malheur Edouard VI mourut
à seize ans.
Ces mêmes règles lui avaient fait voir clairement qu'il ne vivrait que quarante-cinq ans.
Il régla sa fortune en conséquence ; ce qui l'incommoda fort le reste de sa vie. Quand il dut
avouer s'être trompé dans ses calculs, il refit son thème et trouva qu'au moins
il ne passerait pas la soixante-quinzième année. La nature s'obstina encore à démentir
l'astrologie. Alors, pour soutenir sa réputation et ne pas supporter davantage la honte
d'un démenti — car il pensait que l'art est infaillible et que lui seul avait pu se tromper —
on assure que Cardan se laissa mourir de faim.
De tous les événements annoncés par les astrologues, je n'en trouve qu'un seul qui soit
réellement arrivé tel qu'il avait été prévu, dit un écrivain du-dernier siècle, c'est la mort
de Cardan, qu'il avait lui-même prédite et fixée à un jour marqué. Ce grand jour arriva :
Cardan se portait bien ; mais il fallait mourir ou avouer l'insuffisance et la vanité
de son art ; il ne balança pas ; et, se sacrifiant à la gloire des astres, il se tua lui-même ;
il n'avait pas expliqué s'il périrait par une maladie ou par un suicide.
Il faut rappeler, parmi les extravagances astrologiques de Cardan, qu'il avait dressé
l'horoscope de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'il publia en Italie et en France. Il trouvait,
dans la conjonction de Mars avec la Lune au signe de la Balance, le genre de mort
de l'Homme-Dieu ; et il voyait le mahométisme dans la rencontre de Saturne avec le Sagittaire,
à l'époque de la naissance du Sauveur.
En somme, Jérôme Cardan fut un homme superstitieux, qui avait plus d'imagination
que de jugement. Ce qui est bizarre, c'est que, croyant à tout, il croyait mal aux seules
merveilles vraies, celles que l'Église admet. On le poursuivit à la fois comme magicien
et comme impie...
Delancre dit qu'il avait été bien instruit en la magie par son père, lequel avait eu trente ans
un démon enfermé dans une cassette et discourait avec ce démon sur toutes ses affaires.
On trouve donc des choses bizarres dans presque tous ses ouvrages, qui ont été recueillis
en dix volumes in-folio, principalement dans le livre de la Variété des choses,
de la Subtilité des démons, etc., et dans son Traité des Songes.