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DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES

CARON

 La fable du batelier des enfers vint, dit-on, de Memphis, en Grèce. Fils de l'Érèbe et de la Nuit, il traversait le Cocyte et l'Achéron dans une barque étroite. Vieux et avare, il n'y recevait que les ombres de ceux qui avaient reçu la sépulture et qui lui payaient le passage. Nul mortel pendant sa vie ne pouvait y entrer, à moins qu'un rameau d'or consacré à Proserpine ne lui servît de sauf-conduit ; et le pieux Énée eut besoin que la sibylle lui en fit présent lorsqu'il voulut pénétrer dans le royaume de Pluton. Longtemps avant le passage de ce prince, le nocher infernal avait été exilé pendant un an dans un lieu obscur du Tartare, pour avoir reçu dans son bateau Hercule, qui ne s'était pas muni du rameau.
Mahomet, dans le Koran, chap. 28, a confondu Caron avec Coré, que la terre engloutit lorsqu'il outrageait Moïse. L'Arabe Mutardi, dans son ouvrage sur l'Égypte, fait de Caron un oncle du législateur des hébreux et, comme il soutint toujours son parti avec zèle, ce dernier, dit-il, lui apprit l'alchimie et le secret du grand œuvre, avec lequel il amassa des sommes immenses.
Hérodote nous a indiqué l'opinion la plus sûre : Caron fut d'abord un simple prêtre de Vulcain, mais qui sut usurper en Égypte le souverain pouvoir. Parvenu au faîte de la grandeur, il voulut rendre son nom immortel par un ouvrage qui pût attester, dans tous les siècles, l'étendue de sa magnificence. Le tribut qu'il imposa sur les inhumations lui fournit des trésors qui facilitèrent son dessein. C'est à lui que l'on doit ce labyrinthe égyptien, qui fut d'abord le palais qu'il se plut à habiter et qui passa ensuite, dans l'opinion vulgaire, pour faire partie des enfers.


Histoire populaire de Caron,
tirée du second voyage de Paul Lucas

Le lac de Kern, autrefois Achérusia, en Égypte, était, dit-on, dans les temps reculés, beaucoup plus grand qu'il n'est aujourd'hui. Alors les Pharaons avaient près de là une grande ville où ils faisaient leur résidence. Une femme de cette ville, se promenant un jour sur les bords du lac, y vit une vache qui venait de mettre bas son veau. Cette femme n'avait point d'enfants : la réflexion qu'elle fit sur la stérilité dont elle était affligée, pendant que tant de brutes faisaient tous les jours des petits, l'entraîna dans une espèce de fureur ; elle éclata en injures contre la vache, qui ne s'en inquiéta point, et contre les dieux, à qui elle reprochait de ne savoir pas discerner la juste valeur des choses. Aussitôt elle entendit une voix forte comme un tonnerre, qui semblait partir des nuages ; cette voix lui annonçait qu'elle aurait un fils, qu'il s'appellerait Caron, et qu'il deviendrait même Pharaon d'Égypte.
À ce prodige, l'imprudente femme rentra en elle-même, moitié désespérée d'avoir outragé les dieux, moitié consolée par l'espoir de voir un jour ses vœux exaucés. Au bout de neuf mois, elle mit au monde un fils qu'elle nomma Caron. Il croissait à vue d'œil, mais la malice de son esprit surpassait infiniment la force de son corps.
Dès qu'il fut grand, ses mauvaises inclinations le portèrent aux crimes les plus affreux. Voyant qu'on ne fait rien dans ce monde sans argent, il s'avisa de camper sur les bords du lac, à l'endroit où l'on passait les morts pour les ensevelir dans les grottes destinées aux momies. Là, pour chaque mort qui traversait, il exigeait, bon gré mal gré, une somme assez considérable ; et, afin qu'on ne lui fît point de résistance, il publiait qu'il était chargé par le roi de lever cet impôt. À mesure qu'il gagna de l'argent, il prit avec lui d'autres brigands pour le soutenir dans la collecte de la taxe qu'il avait imaginée. Il fit ce métier plusieurs années, sans qu'on l'en empêchât. Mais enfin, le fils du roi étant mort, soit que Caron le prît simplement pour le fils de quelque seigneur, soit que les richesses qu'il avait acquises enflassent son audace, il arrêta le prince comme les autres, prétendit avoir son droit ; et, se moquant de toutes les raisons qu'on lui put alléguer, il jura que le fils du roi ne passerait pas le lac s'il ne payait pas.
Les officiers qui accompagnaient le corps du mort, persuadés que le fils du roi devait être exempt de toute sortes d'impôts et d'ailleurs irrités par l'impudence d'un homme qu'ils traitaient de valet subalterne, coururent porter leurs plaintes au Pharaon. Ils lui représentèrent que, depuis qu'il faisait lever un tribut sur les morts, quoiqu'il semblât que leurs corps, n'étant plus de ce monde, ne devaient pas causer la misère de ceux qui y restaient, cependant aucun égyptien n'avait refusé de payer ; et qu'en cela, comme en toute autre chose, ils s'étaient toujours fait un plaisir de contribuer à la gloire et aux richesses de leur roi ; mais que, dans l'occasion présente, ils seraient coupables de se taire et qu'il n'était pas supportable qu'un officier qui portait l'insolence jusqu'à refuser le passage au fils du souverain et à maltraiter les premiers officiers de la couronne, demeurât impuni.
Le Pharaon, qui n'avait rien compris dans le discours de ses officiers, parce qu'il n'avait jamais entendu parler de Caron, fut fort surpris lorsqu'on lui expliqua quel était cet homme et de quelle nature était l'impôt exigé. Il s'écria qu'il n'avait jamais donné de pareils ordres et il envoya aussitôt un détachement de ses gardes pour arrêter l'insolent qui osait usurper les droits de son roi.
Caron, qui ne se piquait pas de timidité, se présenta effrontément. Le Pharaon lui demanda qui lui avait donné la permission de piller ainsi le public. Il répondit d'un ton ferme que ce qui était permis aux grands seigneurs ne pouvait être un crime pour lui.
Le roi allait ordonner qu'on l'empalât ; mais Caron, sans se troubler, lui dit :
« Écoutez-moi, sire, il ne faut pas traiter si lestement les choses. Ce n'est pas pour moi que j'ai tiré ce tribut de vos sujets, c'est pour vous, dont on ne prend pas assez les intérêts. Qu'ai-je besoin de ces richesses, moi qui sais me rendre heureux à si peu de frais ? et peut-on dire que c'est pour en jouir dans les délices, lorsqu'on me voit tous les jours exposé aux insultes de ceux qui mènent les convois funèbres ? Vous allez, sire, approuver ma conduite : je me suis persuadé que, puisque vos intendants vous volaient, il fallait du moins que quelque sujet fidèle remît dans vos coffres ce qu'ils en ôtaient. J'ai voulu être ce fidèle sujet ; je vous ai acquis déjà de grandes richesses et j'espère vous en donner encore de plus grandes. »
Le roi envoya aussitôt au lieu où Caron déposait le produit de l'impôt qu'il levait sur les morts ; on y trouva de grosses sommes, qu'il fit mettre dans ses coffres et au lieu de faire mourir cet homme, il en fit son premier ministre, lui donna un palais somptueux et le confirma dans son emploi, dont il fit la première dignité de l'État. Ce fut alors que l'impôt s'exigea par ordre du roi. Caron gagna des sommes énormes et devint ensuite si puissant, qu'il fit assassiner le roi et se mit la couronne sur la tête. Ainsi la prophétie qui avait consolé sa mère fut accomplie.

Cette histoire n'est qu'une tradition populaire rapportée à Paul Lucas par des égyptiens, sur les bords du lac de Kern ; mais ces sortes de traditions servent quelquefois à débrouiller les faits obscurs de la vieille histoire ; et l'on pourrait douter si c'est de ce que nous venons d'extraire que les poètes ont tiré la fable de Caron, le batelier des enfers, ou si c'est des poètes que les égyptiens tiennent leur conte populaire.

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