CHARLATANS
On attribuait souvent autrefois aux sorciers ou au diable ce qui n'était que l'ouvrage
des charlatans. Si nous pensions comme au seizième siècle, tous nos escamoteurs seraient
sorciers.
Tout ce que nous voyons n'est rien pourtant en fait de tours de passe-passe ; et les hautes
sciences dégénèrent. M. Comte, à Paris, escamote à peine des oiseaux. On vit sous l'Empire
un habile opérateur, qui se faisait appeler le grand enchanteur Cahin-Caha, annoncer
dans un programme imprimé qu'il escamoterait sa femme et la changerait en dindon ;
il est vrai qu'il n'y put réussir et que les spectateurs dirent unanimement que lui-même
était le dindon. Ne l'étaient-ils pas un peu plus, eux qui avaient donné leur argent ?
Wierus, dans son deuxième livre des Prestiges, nous raconte que de son temps, au seizième
siècle, un savant magicien s'escamota lui-même, avec des circonstances merveilleuses.
Voici le fait.
Ce magicien, ou si vous l'aimez mieux, cet escamoteur adroit gagnait sa vie à Magdebourg,
en faisant des tours de son métier, des fascinations et des prestiges, sur une estrade élevée
au milieu de la place publique. Or, un jour qu'il montrait pour quelque monnaie un petit
cheval, à qui il faisait exécuter, par la force de sa magie, des choses vraiment miraculeuses,
comme de deviner la pensée, de désigner, dans la foule le mari le plus doux, la femme la moins
parleuse, la personne la plus belle, la plus riche, la plus menteuse, la plus spirituelle
de la société ; après avoir fini son jeu, le prestidigitateur s'écria qu'il gagnait trop peu
d'argent avec les hommes d'ici-bas et qu'il allait monter à la lune. Ceci se faisait,
comme d'ordinaire, par une belle soirée, à la clarté de quelques chandelles.
Le magicien ayant donc jeté son fouet en l'air, le fouet commença de s'élever. Le petit cheval
ayant saisi avec ses dents l'extrémité du fouet s'enleva pareillement. L'enchanteur
ne voulant pas abandonner son bidet, le prit par la queue et fut emporté de même. La femme
de cet habile homme empoigna à son tour les jambes de son mari, qu'elle suivit ; la servante
s'accrocha aux pieds de sa maîtresse ; le valet, qui faisait les parades, se pendit aux jupons
de la servante ; et bientôt le fouet, le petit cheval, le sorcier, sa femme, la cuisinière,
le paillasse, tous les éléments de la troupe arrangés comme une bande de grues s'élevèrent
si haut qu'on ne les vit plus.
Pendant que tous les assistants demeuraient ébahis d'un tel prodige, il vint un homme
qui leur demanda la cause de leur stupeur. Et quand il la sut : « Soyez en paix, leur dit-il,
votre sorcier n'est pas perdu ; je viens de le voir à l'autre bout de la ville, qui descendait
à son auberge avec tout son monde. »
Un philosophe, qui cite ce fait comme un tour de magie et qui n'admet pas qu'on puisse
en douter, termine par cette réflexion : « Il faut convenir que le diable fait pour ses amis
des facéties bien extraordinaires. »
Voici ce qu'on lit dans le Voyage de Schouten aux Indes orientales :
Il y avait au Bengale un charlatan qui, en faisant plusieurs tours de souplesse, prit
une canne longue de vingt pieds, au bout de laquelle était une petite planche large de trois
ou quatre pouces ; il mit cette canne à sa ceinture, après quoi une fille de vingt-deux ans
lui vint sauter légèrement par derrière sur les épaules et, grimpant au haut de la canne,
s'assit dessus, les jambes croisées et les bras étendus. Après cela, l'homme, ayant les deux
bras balancés, commença à marcher à grands pas, portant toujours cette fille sur le bout
de la canne, tendant le ventre pour s'appuyer et regardant sans cesse en haut pour tenir
la machine en équilibre. La fille descendit adroitement, remonta derechef et se pencha
le ventre sur le bâton, en frappant des mains et des pieds les uns contre les autres.
Le charlatan ayant mis alors le bâton sur sa tête, sans le tenir ni des mains ni des bras,
cette même fille et une autre petite Moresque de quinze ans montèrent dessus l'une après
l'autre ; l'homme les porta ainsi autour de la place, en courant et se penchant,
sans qu'il leur arrivât le moindre mal. Ces deux mêmes filles marchèrent sur la corde la tête
en-bas et firent une multitude d'autres tours de force très merveilleux. Mais, quoique
plusieurs d'entre nous crussent que tous ces tours de souplesse fussent faits par art
diabolique, il me semble qu'ils pouvaient se faire naturellement ; car ces filles,
qui étaient très adroites, subtiles, et dont les membres étaient grandement agiles, faisaient
tout cela à force de s'y être accoutumées et exercées.
Il y a eu des charlatans de toutes les espèces : en 1728, du temps de Law, le plus fameux
des charlatans, un autre, nommé Villars, confia à quelques amis que son oncle, qui avait vécu
près de cent ans et qui n'était mort que par accident, lui avait laissé le secret d'une eau
qui pouvait aisément prolonger la vie jusqu'à cent cinquante années, pourvu qu'on fût sobre.
Lorsqu'il voyait passer un enterrement, il levait les épaules de pitié. « Si le défunt,
disait-il, avait bu de mon eau, il ne serait pas où il est. » Ses amis, auxquels il en donna
généreusement et qui observèrent un peu le régime prescrit, s'en trouvèrent bien
et le prônèrent ; alors il vendit la bouteille six francs ; le débit en fut prodigieux.
C'était de l'eau de Seine avec un peu de nitre. Ceux qui en prirent et qui s'astreignirent
au régime, surtout s'ils étaient nés avec un bon tempérament, recouvrèrent en peu de jours
une santé parfaite. Il disait aux autres : « C'est votre faute si vous n'êtes pas entièrement
guéris. » On sut enfin que l'eau de Villars n'était que de l'eau de rivière ; on n'en voulut
plus et on alla à d'autres charlatans. Mais celui-là avait fait sa fortune.
Voy. ALEXANDRE DE PAPHLAGONIE,
ÂNE,
CHÈVRE, etc.