CHARLEMAGNE
On lit dans la légende de Berthe au grand pied, que Pépin le Bref voulant épouser Berthe,
fille du comte de Laon, qu'il ne connaissait pas, ceux qui la lui amenaient lui substituèrent
une autre femme que Pépin épousa. Ils avaient chargé des assassins de tuer la princesse
dans la forêt des Ardennes. Ayant ému leur pitié, elle en obtint la vie, à condition
de se laisser passer pour morte. Elle se réfugia chez un meunier, où elle vécut plusieurs
années.
Un jour Pépin, égaré à la chasse, vint chez ce meunier ; son astrologue lui annonça
qu'il se trouvait là une fille destinée à quelque chose de grand. Berthe fut reconnue,
rétablie dans ses droits ; elle devint mère de Charlemagne.
La légende ajoute que la première épouse de Pépin avait donné le jour à un fils, lequel,
par la suite, élu pape sous le nom de Léon III, couronna Charlemagne empereur d'Occident.
Il serait long de rapporter ici tous les prodiges que l'on raconte de Charlemagne. Son règne
est l'époque chérie de nos romans chevaleresques. On voit toujours auprès de lui
des enchanteurs, des géants, des fées. On a même dit qu'il ne porta la guerre en Espagne
que parce que saint Jacques lui apparut pour l'avertir qu'il retirât son corps des mains
des Sarrasins.
Ses guerres de Saxe ne sont pas moins fécondes en merveilles et les circonstances de sa vie
privée sont rapportées également d'une manière extraordinaire par les chroniqueurs.
On dit qu'en sa vieillesse il devint si éperdûment épris d'une allemande, qu'il en négligea
non seulement les affaires de son royaume, mais même le soin de sa propre personne. Cette femme
étant morte, sa passion ne s'éteignit pas, de sorte qu'il continua d'aimer son cadavre,
dont il ne voulait pas se séparer. L'archevêque Turpin, ayant appris la durée
de cette effroyable passion, alla un jour, pendant l'absence du prince, dans la chambre
où était le cadavre, afin de voir s'il n'y trouverait pas quelque sort ou maléfice qui fût
la cause de ce déréglement. Il visita exactement le corps mort et trouva en effet,
sous la langue, un anneau, qu'il emporta. Le même jour Charlemagne, étant rentré
dans son palais, fut fort étonné d'y trouver une carcasse si puante ; et, se réveillant
comme d'un profond sommeil, il la fit ensevelir promptement.
Mais la passion qu'il avait eue pour le cadavre, il l'eut alors pour l'archevêque Turpin,
qui portait l'anneau : il le suivait partout et ne pouvait le quitter. Le prélat, effrayé
de cette nouvelle folie et craignant que l'anneau ne tombât en des mains qui en pussent abuser,
le jeta dans un lac afin que personne n'en pût faire usage à l'avenir. Dès lors Charlemagne
devint amoureux du lac, ne voulut plus s'en éloigner, y bâtit auprès un palais et un monastère,
et y fonda la ville d'Aix-la-Chapelle, où il voulut être enseveli. On sent que tout ce récit
n'est qu'un conte, mais il est fort répandu.