CHARMES
Enchantement, sortilège, certain arrangement de paroles, en vers ou en prose,
dont on se sert pour produire des effets merveilleux.
Quelquefois les charmeurs ont été des empoisonneurs.
Dans tous les temps, dit un écrivain anglais, le crime d'empoisonnement a été un fléau
pour la société ; aussi les législateurs ont-ils cherché à le frapper des plus rudes châtiments.
Dès les premiers siècles de Rome, on trouve déjà en vigueur des lois fortement répressives
de ce crime ; mais deux cents ans avant l'ère chrétienne, les mœurs étaient tellement relâchées
et l'empoisonnement si généralement répandu à Rome, qu'au rapport de Tite-Live, cent cinquante
dames romaines furent poursuivies et condamnées pour avoir employé le poison.
Néanmoins, l'art de l'empoisonnement avait fait tant de progrès en Italie, qu'il s'établit
à Rome une société de jeunes femmes mariées, dans le but de l'exploiter. Elles avaient
pour présidente Hiéronime Sparra, diseuse de bonne aventure ; elles aidaient de leurs mystères
les héritiers impatients et les femmes mariées qui voulaient se débarrasser de leurs maris.
Elles furent cependant toutes arrêtées et toutes elles confessèrent leur crime, à l'exception
de Sparra qui fut pendue avec trois autres, tandis que, pour le reste, le fouet
ou le bannissement parut un châtiment suffisant.
En France, la Brinvilliers, la Voisin et la Vigoreux, ne furent pas moins célèbres par
leurs crimes et par le supplice qui y mit un terme ; et si les annales de la justice anglaise
n'offrent pas des noms aussi infâmes, on trouve cependant partout la preuve que le crime
de l'empoisonnement n'y était pas moins fréquent qu'en France et en Italie.
La manière dont le père d'Hamlet fut empoisonné, bien que rapportée par un revenant, jette
quelque lumière sur un des modes d'empoisonnement qui étaient alors usités et la scène
des sorcières, dans la tragédie de Macbeth, caractérise aussi parfaitement cette époque
superstitieuse et barbare. Il ne sera peut-être pas sans intérêt de la reproduire ici.
Première sorcière
Tournons en rond autour du chaudron qui bouillonne,
Jetons-y le poison d'immondes intestins...
Crapaud qui, dormant sous la pierre,
As durant trente jours échauffé tes venins,
Bous le premier dans la chaudière.
Chœur
Redoublons de travail et de soin,
Le mystère nous environne,
Nous n'avons que l'enfer pour témoin :
Feu brûle ! et chaudière, bouillonne !
Seconde sorcière
Œil des lézards dans l'eau pourri,
Filet d'un serpent aquatique,
Poil infect de chauve-souris,
Bouillez dans le chaudron magique !
Aile lugubre des hiboux,
Aiguillon fourchu de vipère,
Pour que l'enchantement s'opère
Dans la marmite mêlez-vous !
Ainsi qu'une infernale soupe
Bouillez dans cette immense coupe
Et formez un charme fatal
De tous les éléments du mal !
Chœur
Le mystère nous environne,
Nous n'avons que l'enfer pour témoin ;
Redoublons de travail et de soin ;
Feu, brûle ! et chaudière, bouillonne !
Troisième sorcière
Dent de loup et langue de chien,
Momie impure de sorcière,
Foie ou de juif ou de païen,
Gueule de requin sanguinaire,
Fiel de bouc, branche de cyprès,
Coupée aux éclipses de lune ;
Ciguë arrachée à la brune,
Peau de grenouille de marais ;
Écaille d'un dragon bizarre,
Nez de turc, lèvre de tartare,
Doigt d'un enfant mort en naissant,
Qu'on étouffa tout vagissant !
Remplissez la chaudière ardente
Fraise de tigre, pattes, yeux,
Et faites, ingrédients hideux,
La bouillie épaisse et gluante.
Mais il y a des charmes moins affreux. Une femme, de je ne sais quelle contrée, ayant grand
mal aux yeux, s'en alla à une école publique et demanda à un écolier quelques mots magiques
qui pussent charmer son mal et le guérir, lui promettant récompense.
L'écolier lui donna un billet enveloppé dans un chiffon et lui défendit de l'ouvrir.
Elle le porta et guérit. Une des voisines ayant eu la même maladie porta le billet et guérit
pareillement. Ce double incident excita leur curiosité, elles développent le chiffon
et lisent : Que le diable t'écarquille les deux yeux et te les bouche avec de la boue...
Delrio cite un sorcier qui, en allumant une certaine lampe charmée, excitait toutes
les personnes qui étaient dans la chambre, quelque graves et réservées qu'elles fussent,
à danser devant lui. Ces sortes de charmes, dit-il, s'opèrent ordinairement par des paroles
qui font agir le diable.
Toute l'antiquité a remarqué que les sorciers charmaient les serpents, qui quelquefois tuent
le charmeur. Un sorcier de Salzbourg, devant tout le peuple, fit assembler en une fosse
tous les serpents d'une lieue à la ronde et là, les fit tous mourir, hormis le dernier
qui était grand, lequel sautant furieusement contre le sorcier le tua.
En quoi il appert que ce n'est pas le mot hipokindo, comme dit Paracelse, ni autres mots
semblables, ni certaines paroles du psaume 91, qui font seules ces prodiges ; car comment
les serpents eussent-ils ouï la voix d'un homme d'une lieue à la ronde, si le diable
ne s'en fût mêlé.
Nicétas indique à ce propos un charme qui s'opère sans le secours des paroles : On tue
un serpent, une vipère et tout animal portant aiguillon, dit-il, en crachant dessus
avant déjeuner... Figuier prétend qu'il a tué diverses fois des serpents de cette manière,
mouillant de sa salive un bâton ou une pierre et en donnant un coup sur la tête du serpent...
On cite un grand nombre d'autres charmes dont les effets sont moins vrais qu'étonnants.
Dans quelques villages du Finistère, on emploie celui-ci : on place secrètement sur l'autel
quatre pièces de six liards, qu'on pulvérise après la messe ; et cette poussière, avalée
dans un verre de vin, de cidre ou d'eau-de-vie, rend invulnérable à la course et à la lutte.
Ces charmes se font au reste à l'insu du curé ; car l'Église a toujours sévèrement interdit
ces superstitions.
Le grand Grimoire donne un moyen de charmer les armes à feu et d'en rendre l'effet
infaillible ; il faut dire en les chargeant : Dieu y ait part et le diable la sortie ; et,
lorsqu'on met en joue, il faut dire en croisant la jambe gauche sur la droite : Non tradas...
Mathon. Amen, etc.
La plupart des charmes se font ainsi par des paroles dites ou tracées dans ce sens ; charme
vient du mot latin carmen, qui signifie non seulement des vers et de la poésie,
mais une formule de paroles déterminées dont on ne doit point s'écarter. On nommait carmina
les lois, les formules des jurisconsultes, les déclarations de guerre, les clauses d'un traité,
les évocations des dieux. Tite-Live appelle lex horrendi carminis la loi qui condamnait
à mort Horace meurtrier de sa sœur.
Quand les turcs ont perdu un esclave qui s'est enfui, ils écrivent une conjuration
sur un papier qu'ils attachent à la porte de la hutte ou de la cellule de cet esclave et il est
forcé de revenir au plus vite devant une main invisible qui le poursuit à grands coups
de bâton.
Pline dit que, de son temps, par le moyen de certains charmes, on éteignait les incendies,
on arrêtait le sang des plaies, on remettait les membres disloqués, on guérissait la goutte,
on empêchait un char de verser. Tous les anciens croyaient fermement aux charmes,
dont la formule consistait ordinairement en certains vers grecs ou latins.
Bodin rapporte, au chap. 5 du livre 3 de la Démonomanie qu'en Allemagne les sorcières tarissent
par charmes le lait des vaches et qu'on s'en venge par un contre-charme qui est tel :
On met bouillir dans un pot du lait de la vache tarie, en récitant certaines paroles
— Bodin ne les indique pas — et frappant sur le pot avec un bâton. En même temps le diable
frappe la sorcière d'autant de coups, jusqu'à ce qu'elle ait ôté le charme.
On dit encore que si, le lendemain du jour où l'on est mis en prison, on avale à jeun
une croûte de pain sur laquelle on aura écrit : Senozam, Gozoza, Gober, Dom, et qu'on dorme
ensuite sur le côté droit, on sortira avant trois jours.
On arrête les voitures en mettant au milieu du chemin un bâton sur lequel soient écrits
ces mots : Jerusalem, omnipotens, etc., convertis-toi, arrête-toi là. Il faut ensuite traverser
le chemin par où l'on voit arriver les chevaux.
On donne à un pistolet la portée de cent pas, en enveloppant la balle dans un papier où l'on a
inscrit le nom des trois rois. On aura soin, en ajustant, de retirer son haleine et de dire :
Je te conjure d'aller droit où je veux tirer.
Un soldat peut se garantir de l'atteinte des armes à feu avec un morceau de peau de loup
ou de bouc, sur lequel on écrira, quand le soleil entre dans le signe du bélier : Arquebuse,
pistolet, canon ou autre arme à feu, je te commande que tu ne puisses tirer de par l'homme,
etc.
On guérit un cheval encloué en mettant trois fois les pouces en croix sur son pied,
en prononçant le nom du dernier assassin mis à mort, en récitant trois fois certaines
prières...
Il y a une infinité d'autres charmes.
On distingue le charme de l'enchantement, en ce que celui-ci se faisait par des chants.
Souvent on les a confondus. Voy. CHASSE,
CONTRE-CHARMES, etc.