CHÂTEAU DU DIABLE
Plusieurs vieux manoirs portent ce nom dans des traditions et des contes populaires :
Le château de Ronquerolles
Dans les Mémoires du Diable, livre dont nous ne pouvons, malgré le talent de l'auteur,
recommander la lecture, M. Frédéric Soulié débute par une scène et des détails qui réclament
leur place dans ce livre. Nous croyons devoir les transcrire en partie.
Le 1er janvier 18.., le baron François- Armand de Luizzi était assis au coin de son feu,
dans son château de Ronquerolles. Quoique je n'aie pas vu ce château depuis plus de vingt ans,
je me le rappelle parfaitement. Contre l'ordinaire des châteaux féodaux, il était situé au fond
d'une vallée ; il consistait alors en quatre tours liées ensemble par quatre corps
de bâtiment, les tours et les bâtiments surmontés de toits aigus en ardoise, chose rare
dans les Pyrénées.
Ainsi, quand on apercevait ce château du haut des collines qui l'entouraient, il paraissait
plutôt une habitation du seizième ou du dix-septième siècle qu'une forteresse de l'an 1327,
époque à laquelle il avait été bâti.
Aujourd'hui que nous savons que de tous les matériaux durables le fer est celui qui dure
le moins, je me garderai bien de dire que Ronquerolles semblait être bâti de fer, tant l'action
des siècles l'avait respecté ; mais ce que je dois affirmer, c'est que l'état de conservation
de ce vaste bâtiment était véritablement très remarquable. On eût dit que c'était quelque
caprice d'un riche amateur du gothique qui avait élevé la veille ces murs, intacts,
dont pas une pierre n'était dégradée, qui avait dessiné ces arabesques fleuries dont pas
une ligne n'était rompue, dont aucun détail n'était mutilé. Cependant, de mémoire d'homme
on n'avait vu personne travailler à l'entretien ou à la réparation de ce château.
Il avait pourtant subi plusieurs changements depuis le jour de sa construction et le plus
singulier est celui qu'on remarquait lorsqu'on approchait de Ronquerolles du côté du midi.
Aucune des six fenêtres qui occupaient la façade de ce côté n'était semblable aux autres.
La première à gauche était une fenêtre en ogive, portant une croix de pierre à arêtes tranchées
qui la partageaient en quatre compartiments garnis de vitraux à demeure. Celle qui suivait
était pareille à la première, à l'exception des vitraux, qu'on avait remplacés par un vitrage
blanc à losanges de plomb porté dans des cadres de fer mobiles. La troisième avait perdu
son ogive et sa croix de pierre. L'ogive semblait avoir été fermée par des briques
et une épaisse menuiserie, où se mouvaient ce que nous avons appelé depuis des croisées
à guillotine, tenait la place du vitrage à cadres de fer. La quatrième, ornée de deux croisées,
l'une intérieure, l'autre extérieure, toutes deux à espagnolettes et à petites vitres, était
en outre défendue par un contrevent peint en rouge. La cinquième n'avait qu'une croisée
à grands carreaux, plus une persienne peinte en vert. Enfin, la sixième était ornée d'une vaste
glace sans tain, derrière laquelle on voyait un store peint des plus vives couleurs.
Cette dernière fenêtre était en outre fermée par des contrevents rembourrés.
Le mur uni continuait après ces fenêtres, dont la dernière avait paru aux regards des habitants
de Ronquerolles le lendemain de la mort du baron Hugues-François de Luizzi, père du baron
Armand-François de Luizzi, et le matin du 1er janvier 18.., sans qu'on pût dire qui l'avait
percée et arrangée comme elle l'était.
Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que la tradition racontait que toutes les autres
croisées s'étaient ouvertes de la même façon et dans une circonstance pareille, c'est-à-dire
sans qu'on eût vu exécuter les moindres travaux et toujours le lendemain de la mort de chaque
propriétaire successif du château. Un fait certain, c'est que chacune de ces croisées était
celle d'une chambre à coucher qui avait été fermée pour ne plus se rouvrir, du moment que celui
qui eût dû l'occuper toute sa vie avait cessé d'exister.
Probablement si Ronquerolles avait été constamment habité par ses propriétaires,
tout cet étrange mystère eût grandement agité la population ; mais depuis plus de deux siècles,
chaque nouvel héritier des Luizzi n'avait paru que durant vingt-quatre heures dans ce château
et l'avait quitté pour n'y plus revenir. Il en avait été ainsi pour le baron Hugues-François
de Luizzi ; et son fils François-Armand de Luizzi, arrivé le 1er janvier 18.., avait annoncé
son départ pour le lendemain.
Le concierge n'avait appris l'arrivée de son maître qu'en le voyant entrer dans le château ;
l'étonnement de ce brave homme s'était changé en terreur lorsque, voulant faire préparer
un appartement au nouveau venu, il vit celui-ci se diriger vers le corridor où étaient situées
les chambres mystérieuses dont nous avons parlé et ouvrir avec une clef qu'il tira de sa poche
une porte que le concierge ne connaissait pas encore et qui s'était percée sur le corridor
intérieur comme la croisée s'était ouverte sur la façade. La même variété se remarquait
pour les portes comme pour les croisées. Chacune était d'un style différent et la dernière
était en bois de palissandre incrusté de cuivre. Le mur continuait après les portes,
dans le corridor, comme il continuait à l'extérieur après les croisées sur la façade.
Entre ces deux murs nus et impénétrables, il se trouvait probablement d'autres chambres.
Mais destinées sans doute aux héritiers futurs des Luizzi, elles demeuraient, comme l'avenir
auquel elles appartenaient, inaccessibles et fermées. Celles que nous pourrions appeler
les chambres du passé étaient de même closes et inconnues, mais elles avaient cependant gardé
les ouvertures par lesquelles on y pouvait pénétrer ; la nouvelle chambre, la chambre
du présent si vous voulez, était seule ouverte ; et durant toute la journée du 1er janvier,
tous ceux qui le voulurent y pénétrèrent librement.
Ce corridor, qui en vérité nous parait un peu sentir l'allégorie, ne parut sentir à Armand
de Luizzi que l'humidité et le froid ; et il ordonna qu'on allumât un grand feu
dans la cheminée en marbre blanc de sa nouvelle chambre. Il y resta toute la journée
pour régler les comptes de la propriété de Ronquerolles ; en ce qui concernait le château,
ils ne furent pas longs. Ronquerolles ne rapportait rien et ne coûtait rien. Mais Armand
de Luizzi possédait aux environs quelques fermes dont les baux étaient expirés
et qu'il voulait renouveler...
La journée entière se passa à discuter et à arrêter les bases des nouveaux contrats,
et ce ne fut que le soir venu qu'Armand de Luizzi se trouva seul. Il était assis au coin
de son feu ; une table sur laquelle brûlait une seule bougie était près de lui. Pendant
qu'il restait plongé dans ses réflexions, la pendule sonna successivement minuit,
minuit et demi, une heure. Luizzi se leva et se mit à se promener avec agitation. Armand était
un homme d'une taille élevée ; l'allure naturelle de son corps dénotait la force
et l'expression habituelle de ses traits annonçait la résolution. Cependant il tremblait
et son agitation augmentait à mesure que l'aiguille approchait de deux heures. Quelquefois
il s'arrêtait pour écouter si un bruit extérieur ne se faisait pas entendre ; mais rien
ne troublait le silence solennel dont il était entouré. Enfin, Armand entendit ce petit choc
produit par l'échappement de la pendule et qui précède l'heure qui va sonner. Une pâleur subite
et profonde se répandit sur son visage ; il demeura un moment immobile et ferma les yeux
comme un homme qui va se trouver mal. À ce moment le premier coup de deux heures résonna
dans le silence. Ce bruit sembla réveiller Armand de son affaiblissement ; et avant que
le second coup ne fût sonné, il avait saisi une petite clochette d'argent posée sur sa table
et l'avait violemment agitée en disant ce seul mot : « Viens. »
Tout le monde peut avoir une clochette d'argent ; tout le monde peut l'agiter à deux heures
précises du matin et en disant ce mot : « Viens ! »
Mais très probablement il n'arrivera personne, ce qui arriva à Armand de Luizzi. La clochette
qu'il avait secouée ne rendit qu'un son faible et ne frappa qu'un coup unique qui vibra
tristement et sans éclat. Lorsqu'il prononça le mot — viens ! — Armand y mit tout l'effort
d'un homme qui crie pour être entendu de loin et cependant sa voix poussée avec vigueur
de sa poitrine, ne put arriver à ce ton résolu et impératif qu'il avait voulu lui donner ;
il sembla que ce fût une timide supplication qui s'échappait de sa bouche ; et lui-même
s'étonnait de cet étrange résultat, lorsqu'il aperçut à la place qu'il venait de quitter
un être, qui pouvait être un homme, car il en avait l'air assuré ; qui pouvait être une femme,
car il en avait le visage et les membres délicats ; et qui était assurément le diable,
car il n'était entré par nulle part et avait simplement paru.
Son costume consistait en une robe de chambre à manches plates, qui ne disait rien du sexe
de l'individu qui la portait.
Armand de Luizzi observa en silence ce singulier personnage, tandis qu'il se casait commodément
dans le fauteuil à la Voltaire qui était près du feu. Le diable, car c'était lui-même,
se pencha négligemment en arrière et dirigea vers le feu l'index et le pouce de sa main blanche
et effilée ; ces deux doigts s'allongèrent indéfiniment comme une paire de pincettes
et prirent un charbon dans le feu. Le diable, car c'était le diable en personne, y alluma
un cigare qu'il prit sur la table. À peine en eut-il aspiré une bouffée, qu'il rejeta le cigare
avec dégoût et dit à Armand de Luizzi : « Est-ce que vous n'avez pas de tabac
de contrebande ? »
Armand ne répondit pas.
« En ce cas, acceptez du mien, » reprit le diable.
Et il tira de la poche de sa robe de chambre un petit porte-cigares d'un goût exquis. Il prit
deux cigarettes, en alluma une au charbon qu'il tenait toujours et le présenta à Luizzi.
Celui-ci le repoussa du geste et le diable lui dit d'un ton fort naturel : « Ah ! vous faites
le dédaigneux, mon cher, tant pis. »
Puis il se mit à fumer, sans cracher, le corps penché en arrière et en sifflotant de temps
en temps un air de contredanse, qu'il accompagnait d'un petit mouvement de tête tout à fait
impertinent...
Armand demeurait toujours immobile devant ce diable étrange. Enfin il rompit le silence ;
et s'armant de cette voix vibrante et saccadée qui constitue la mélopée du drame moderne,
il dit :
« Fils de l'enfer, je t'ai appelé...
— D'abord, mon cher, dit le diable en l'interrompant, je ne sais pas pourquoi vous me tutoyez.
C'est de fort mauvais goût. C'est une habitude qu'ont prise entre eux ceux que vous appelez
les artistes. Faux semblant d'amitié, qui ne les empêche pas de s'envier, de se haïr
et de se mépriser. C'est une forme de langage que vos romanciers et vos dramaturges ont
affectée à l'expression des passions poussées à leur plus haut degré, et dont les gens bien nés
ne se servent jamais. Vous qui n'êtes ni homme de lettres ni artiste, je vous serai fort obligé
de me parler comme au premier venu ; ce qui sera beaucoup plus convenable. Je vous ferai
observer aussi qu'en m'appelant fils de l'enfer, vous dites une de ces bêtises qui ont cours
dans toutes les langues connues. Je ne suis pas plus le fils de l'enfer que vous n'êtes le fils
de votre chambre parce que vous l'habitez.
— Tu es pourtant celui que j'ai appelé, répondit Armand en affectant une grande puissance
dramatique. »
Le diable regarda Armand de travers et répondit avec une supériorité marquée :
« Vous êtes un faquin. Est-ce que vous croyez parler à votre groom ?
— Je parle à celui qui est mon esclave, s'écrie Luizzi en posant la main sur la clochette
qui était devant lui.
— Comme il vous plaira, monsieur le baron, reprit le diable. Mais, par ma foi, vous êtes bien
un véritable jeune homme de notre époque, ridicule et butor. Puisque vous êtes si sûr de vous
faire obéir, vous pourriez bien me parler avec politesse, cela vous coûterait peu. D'ailleurs,
ces manières-là sont bonnes pour les manants parvenus qui, parce qu'ils se vautrent
dans le fond de leur calèche, s'imaginent qu'ils ont l'air d'y être habitués. Vous êtes
de vieille famille ; vous portez un assez beau nom, vous avez très bon air et vous pourriez
vous passer de ridicules pour vous faire remarquer.
— Le diable fait de la morale ! c'est étrange... »
Ce dialogue avait eu lieu entre ce personnage surnaturel et Armand de Luizzi, sans que l'un
ou l'autre eût changé de place.
Jusqu'à ce moment Luizzi avait parlé plutôt pour ne point paraître interdit que pour dire
ce qu'il voulait. Il s'était remis peu à peu de son trouble et de l'étonnement que lui avaient
causé la figure et les manières de son interlocuteur ; et il résolut d'aborder un autre sujet
de conversation, sans doute plus important pour lui.
Il prit donc un second fauteuil, s'assit de l'autre côté de la cheminée et examina le diable
de plus près. Il acheva son inspection en silence et, persuadé qu'une lutte d'esprit
ne lui réussirait pas avec cet être inexplicable, il prit sa clochette d'argent et la fit
sonner encore une fois.
À ce commandement, car c'en était un, le diable se leva et se tint debout devant Armand
de Luizzi dans l'attitude d'un domestique qui attend les ordres de son maître. Ce mouvement,
qui n'avait duré qu'un dixième de seconde, avait apporté un changement complet
dans la physionomie et le costume du diable. L'être fantastique de tout à l'heure avait disparu
et Armand vit à sa place un rustre en livrée avec des mains de bœuf dans des gants de coton
blanc, une trogne avinée sur un gilet rouge, des pieds plats dans ses gros souliers et point
de mollets dans ses guêtres.
« Voilà, m'sieur, dit le nouveau paru.
— Qui es-tu ? s'écria Armand, blessé de cet air de bassesse insolente et brute, caractère
universel du domestique français.
— Je ne suis pas le valet du diable, je n'en fais pas plus qu'on ne m'en dit ; mais je fais
ce qu'on me dit.
— Et que viens-tu faire ici ?
— J'attends les ordres de m'sieur.
— Ne sais-tu pas pourquoi je t'ai appelé ?
— Non, m'sieur.
— Tu mens ?
— Oui, m'sieur.
— Comment te nommes-tu ?
— Comme voudra m'sieur.
— N'as-tu pas un nom de baptême ? »
Le diable ne bougea pas ; mais tout le château se mit à rire depuis la girouette
jusqu'à la cave. Armand eut peur et pour ne pas le laisser voir, il se mit en colère.
C'est un moyen aussi connu que celui de chanter.
« Enfin, réponds, n'as-tu pas un nom ?
— J'en ai tant qu'il vous plaira. J'ai servi sous toute espèce de nom...
— Tu es donc mon domestique ?
— Il a bien fallu. J'ai essayé de venir vers vous à un autre titre ; vous m'avez parlé
comme à un laquais. Ne pouvant vous forcer à être poli, je me suis soumis à être insolenté
et me voilà comme sans doute vous me désirez. M'sieur n'a-t-il rien à m'ordonner ?
— Oui, vraiment. Mais j'ai aussi un conseil à te demander.
— M'sieur permettra que je lui dise que consulter son domestique c'est faire de la comédie
du XVIIe siècle.
— Où as-tu appris ça ?
— Dans les feuilletons des grands journaux.
— Tu les as donc lus ? Éh bien ! qu'en penses-tu ?
— Pourquoi voulez-vous que je pense quelque chose de gens qui ne pensent pas ? »
Luizzi s'arrêta encore, s'apercevant qu'il n'arrivait pas plus à son but avec ce nouveau
personnage qu'avec le précédent. Il saisit sa sonnette ; mais avant de l'agiter, il dit
au diable :
« Quoique tu sois le même esprit sous une forme différente, il me déplaît de traiter avec toi
du sujet dont nous devons parler, tant que tu garderas cet aspect. En peux-tu changer ?
— Je suis aux ordres de m'sieur.
— Peux-tu reprendre la forme que tu avais tout à l'heure?
— À une condition : c'est que vous me donnerez une des pièces de monnaie, qui sont
dans cette bourse. »
Armand regarda sur la table et vit une bourse qu'il n'avait pas encore aperçue. Il l'ouvrit
et en tira une pièce. Elle était d'un métal inestimable et portait pour toute inscription :
UN MOIS DE LA VIE DU BARON FRANÇOIS-ARMAND DE LUIZZI. Armand comprit sur-le-champ le mystère
de cette espèce de paiement et remit la pièce dans la bourse, qui lui parut très lourde,
ce qui le fit sourire.
« Je ne paie pas un caprice si cher.
— Vous êtes devenu avare?
— Comment cela ?
— C'est que vous avez jeté beaucoup de cette monnaie pour obtenir moins que vous ne demandez.
— Je ne me le rappelle pas.
— S'il m'était permis de vous faire votre compte, vous verriez qu'il n'y a pas un mois
de votre vie que vous ayez donné pour quelque chose de raisonnable.
— Cela se peut ; mais du moins j'ai vécu.
— C'est selon le sens que vous attachez au mot vivre.
— Il y en a donc plusieurs ?
— Deux très différents. Vivre, pour beaucoup de gens, c'est donner sa vie à toutes
les exigences qui les entourent. Celui qui vit ainsi se nomme, tant qu'il est jeune,
un bon enfant ; quand il devient mûr, on l'appelle un brave homme, et on le qualifie
de bon homme quand il est vieux. Ces trois noms ont un synonyme commun : c'est le mot dupe.
— Et tu penses que c'est en dupe que j'ai vécu ?
— Je crois que m'sieur le pense comme moi, car il n'est venu dans ce château que pour changer
de façon de vivre et prendre l'autre.
— Et celle-là, peux-tu me la définir ?
— Comme c'est le sujet du marché que nous allons faire ensemble...
— Ensemble !.. Non, reprit Armand en interrompant le diable, je ne veux pas traiter avec toi ;
cela me répugnerait trop. Ton aspect me déplaît souverainement.
— C'était pourtant une chance en votre faveur : on accorde peu à ceux qui déplaisent beaucoup.
Un roi qui traite avec un ambassadeur qui lui plaît lui fait toujours quelque concession
dangereuse... Pour ne pas être trompé, il ne faut faire d'affaire qu'avec les gens déplaisants.
En ce cas, le dégoût sert de raison.
— Et il m'en servira pour te chasser, » dit Armand en faisant sonner la cloche magique qui lui
soumettait le diable.
Comme avait disparu l'être androgyne qui s'était montré d'abord, de même disparut, non pas
le diable, mais cette seconde apparence du diable en livrée ; et Armand vit à sa place
un assez beau jeune homme. Celui-ci était de cette espèce d'hommes qui changent de nom
à tous les quarts de siècle et que, dans le nôtre, on appelle fashionables. Tendu comme un arc
entre ses bretelles et les sous-pieds de son pantalon blanc, il avait posé ses pieds en bottes
vernies et éperonnées sur le chambranle de la cheminée et se tenait assis sur le dos
dans le fauteuil d'Armand. Du reste, ganté avec exactitude, la manchette retroussée
sur le revers de son frac à boutons brillants, le lorgnon dans l'œil et la canne à pomme d'or
à la main, il avait tout à fait l'air d'un camarade en visite chez le baron Armand de Luizzi.
Cette illusion alla si loin, qu'Armand le regarda comme quelqu'un de connaissance.
« Il me semble vous avoir rencontré quelque part ?
— Jamais ! Je n'y vais pas.
— Je vous ai vu au bois à cheval.
— Jamais ! Je fais courir.
— Alors c'était en calèche ?
— Jamais ! Je conduis.
— Ah ! pardieu ! j'en suis sûr, j'ai joué avec vous chez Mme...
— Jamais ! je parie.
— Vous valsiez toujours avec elle.
— Jamais ! je galope.
— Vous ne lui faites pas la cour ?
— Jamais ! J'y vais ; je ne la fais pas. »
Luizzi se sentit pris de l'envie de donner à ce monsieur des coups de cravache pour lui ôter
un peu de sottise. Cependant la réflexion venant à son aide, il commença à comprendre
que s'il se laissait aller à discuter avec le diable, en vertu de toutes les formes
qu'il plairait à celui-ci de se donner, il n'arriverait jamais au but de cet entretien.
Armand prit donc la résolution d'en finir avec celui-ci aussi bien qu'avec un autre
et il s'écria en faisant encore tinter sa clochette :
« Satan, écoute-moi et obéis. »
Ce mot était à peine prononcé, que l'être surnaturel qu'Armand avait appelé se montra
dans sa sinistre splendeur. C'était bien l'ange déchu que la poésie a rêvé. Type de beauté
flétri par la douleur, altéré par la haine, dégradé par la débauche, il gardait encore,
tant que son visage restait immobile, une trace endormie de son origine céleste ; mais dès
qu'il parlait, l'action de ses traits dénotait une existence où avaient passé toutes
les mauvaises passions. Cependant, de toutes les expressions repoussantes qui se montraient
sur son visage, celle d'un dégoût profond dominait les autres.
Au lieu d'attendre qu'Armand l'interrogeât, il lui adressa la parole le premier.
« Me voici pour accomplir le marché que j'ai fait avec ta famille et par lequel je dois donner
à chacun des barons de Luizzi, de Ronquerolles, ce qu'il me demandera ; tu connais
les conditions de ce marché, je suppose ?
— Oui, répondit Armand ; en échange de ce don, chacun de nous t'appartient, à moins
qu'il ne puisse prouver qu'il a été heureux durant dix années de sa vie.
— Et chacun de tes ancêtres, reprit Satan, m'a demandé ce qu'il croyait le bonheur,
afin de m'échapper à l'heure de sa mort.
— Et tous se sont trompés, n'est-ce pas ?
— Tous. Ils m'ont demandé de l'argent, de la gloire, de la science, du pouvoir, et le pouvoir,
la science, la gloire, l'argent, les ont tous rendus malheureux.
— C'est donc un marché tout à ton avantage et que je devrais refuser de conclure ?
— Tu le peux.
— N'y a-t-il donc aucune chose à demander, qui puisse rendre heureux ?
— Il y en a une.
— Ce n'est pas à toi de me la révéler, je le sais; mais ne peux-tu pas me dire
si je la connais ?
— Tu la connais ; elle s'est mêlée à toutes les actions de ta vie, quelquefois en toi,
le plus souvent chez les autres, et je puis t'affirmer qu'il n'y a pas besoin de mon aide
pour que la plupart des hommes la possèdent.
— Est-ce une qualité morale ? est-ce une chose matérielle ?
— Tu m'en demandes trop. As-tu fait ton choix? Parle vite : j'ai hâte d'en finir.
— Tu n'étais pas si pressé tout à l'heure.
— C'est que tout à l'heure j'étais sous une de ces mille formes qui me déguisent à moi-même
et me rendent le présent supportable. Quand j'emprisonne mon être sous les traits
d'une créature humaine, vicieuse ou méprisable, je me trouve à la hauteur du siècle
que je mène et je ne souffre pas du misérable rôle auquel je suis réduit. La vanité
se satisfait de grands mots, mais l'orgueil veut de grandes choses et tu sais qu'il fut
la cause de ma chute ; mais jamais il ne fut soumis à une si rude épreuve. Après avoir lutté
avec Dieu, après avoir mené tant de vastes esprits, suscité de si fortes passions, fait éclater
de si grandes catastrophes, je suis honteux d'en être réduit aux basses intrigues et aux sottes
prétentions de l'époque actuelle et je me cache à moi-même ce que j'ai été pour oublier,
autant que je puis, ce que je suis devenu. Cette forme que tu m'as forcé de prendre m'est
par conséquent odieuse et insupportable. Hâte-toi donc et dis-moi ce que tu veux.
— Je ne le sais pas encore et j'ai compté sur toi pour m'aider dans mon choix.
— Je t'ai dit que c'était impossible.
— Tu peux cependant faire pour moi ce que tu as fait pour mes ancêtres ; tu peux me montrer
à nu les passions des autres hommes, leurs espérances, leurs joies, leurs douleurs, le secret
de leur existence, que je puisse tirer de cet enseignement une lumière qui me guide.
— Je puis faire tout cela ; mais tu dois savoir que tes ancêtres se sont engagés
à m'appartenir avant que j'aie commencé mon récit. Vois cet acte ; j'ai laissé en blanc le nom
de la chose que tu me demanderas : signe-le ; et puis après m'avoir entendu, tu écriras
toi-même ce que tu désires être, ou ce que tu désires avoir. »
Armand signa et reprit :
« Maintenant je t'écoute. Parle.
— Pas ainsi. La solennité que m'imposerait à moi-même cette forme primitive fatiguerait
ta frivole attention. Écoute : mêlé à la vie humaine, j'y prends plus de part que les hommes
ne pensent. Je te conterai mon histoire, ou plutôt je te conterai la leur.
— Je serai curieux de la connaître.
— Garde ce sentiment ; car du moment que tu m'auras demandé une confidence, il faudra
l'entendre jusqu'au bout. Cependant tu pourras refuser de l'entendre en me donnant une
des pièces de monnaie de cette bourse.
— J'accepte, si toutefois ce n'est pas une condition pour moi de demeurer dans une résidence
fixe.
— Va où tu voudras ; je serai toujours au rendez-vous partout où tu m'appelleras. Mais songe
que ce n'est qu'ici que tu peux me revoir sous ma véritable forme. Tu m'appelleras
avec cette sonnette à toute heure, en tout lieu, sur quelque place que ce soit... »
Trois heures sonnèrent et le diable disparut.
Armand de Luizzi se retrouva seul. La bourse qui contenait ses jours était sur sa table. Il eut
envie de l'ouvrir pour les compter, mais il ne put y parvenir et il se coucha après l'avoir
soigneusement placée sous son chevet...
Nous le répétons, il est fâcheux que les histoires racontées par le diable soient généralement
de nature à ne pouvoir être lues d'un lecteur chrétien ; car, dans ce cadre, l'auteur,
dont on ne saurait nier le grand mérite, eût pu faire un très bon livre.
Nous donnerons, dans un autre genre, un conte fantastique où se retrouvent plusieurs éléments
de la poésie satanique ou infernale.
Le château du Diable
S'il faut en croire des récits populaires, on montrait encore en 1640, dans le grand-duché
de Luxembourg, tout auprès d'Arlon, les ruines d'un ancien château féodal, depuis longtemps
inhabité et qu'on appelait le château du Diable. Des monstres, des damnés, des démons
à longue queue formaient, disait-on, en bas-reliefs et en peintures, les décorations
intérieures de ce manoir. Depuis bien des années, nul ne l'avait visité. On ajoutait que le 13
de chaque mois, l'enfer venait y faire ses orgies ; on citait vingt personnes qui autrefois
s'étant réfugiées là par mégarde n'en étaient jamais sorties. L'opinion commune assurait
qu'elles avaient eu le cou tordu. On racontait des choses effrayantes.
Cependant un jeune seigneur, méprisant les leçons de l'expérience, résolut d'aller au château
du Diable et d'y passer la nuit. Il décida deux de ses domestiques, qu'il savait intrépides,
à l'accompagner ; il se fit suivre encore prudemment d'un sorcier ou charmeur, qui passait
pour un homme très habile dans les circonstances de maléfice. S'il faut en croire les récits,
le 13 octobre de l'année 1622, il se rendit bien armé, avec ses trois compagnons,
dans l'enceinte redoutée du château du Diable. Le silence de la mort régnait dans les cours
et dans les galeries. Mais à la porte de la première salle, une vieille se présenta, branlant
la tête et leur défendant d'une voix cassée d'aller plus avant. Le charmeur fit une conjuration
qui ne nous a pas été conservée ; la vieille s'éloigna en grondant ; néanmoins elle escamota
les deux valets, qu'elle emmena à la cave, où elle les retint et que le sorcier jura de faire
rendre. Un ours qui gardait la seconde porte s'enfuit devant une allumette que lui présenta
le savant. L'ours ne fut pas plutôt dehors que le jeune seigneur vit tomber, du milieu
du plafond, des gouttes de sang qui se succédaient trois par trois, de seconde en seconde,
avec des gémissements. La terreur qui le saisit devint au comble, lorsqu'il aperçut
dans un coin du salon, couché sur un lit, un squelette chargé de chaînes, dont le cœur,
par un prodige inouï, battait au milieu des ossements desséchés. Ses yeux, qui seuls vivaient
encore, roulaient avec une lueur horrible dans leurs orbites décharnés. Le sorcier, craignant
une faiblesse de la part du jeune homme, fit un charme à la hâte ; le salon changea d'aspect :
le repaire devint un magnifique appartement ; un souper délicat parut tout servi sur une table
somptueuse ; le jeune seigneur et son mentor se mirent à table.
Comme ils touchaient au dessert, un grand mouvement extérieur amena subitement la nuit,
mais une nuit ornée de tonnerres et d'éclairs, avec un bruit tel, que jamais le fracas
d'une artillerie complète n'égala le vacarme qui se fit alors dans le château du Diable.
La table disparut ; la salle sembla enflammée ; le plafond s'entr'ouvrit ; il en tomba
une légion de figures bizarres qui formèrent des danses grotesques. Des démons ailés,
des démons ardents, des démons cornus, des sorciers à cheval sur des boucs, des sorcières
à califourchon sur des manches à balai, arrivaient par le même chemin et dansaient
de toutes leurs forces, aussitôt qu'ils avaient mis pied à terre.
Le charmeur, au moyen d'une fascination, s'était rendu invisible, ainsi que son jeune
compagnon. Une vieille sorcière parut, costumée comme on les voit dans les esquisses
de Téniers ; elle portait un enfant qu'elle fit rôtir pour le banquet. Alors il tomba d'en haut
une vaste cruche noire, devant laquelle chacun se prosterna ; le diable en sortit et les danses
recommencèrent.
Au moment où les réjouissances se suspendirent pour l'adoration de Satan, le jeune seigneur
remarqua que le diable, qui était en forme de bouc, avait au derrière un visage humain,
que les sorcières allaient baiser. Il fut frappé d'horreur et ne se put retenir de faire
un signe de croix. Tout s'envola.
« Vous m'avez fait bien mal, dit le sorcier de Namur. Mais allons nous coucher... »
En disant cela, il se jeta sur le lit du spectre et y attira le jeune homme.
Le squelette se leva debout sur-le-champ, éclairant la salle du feu de ses yeux.
« Malheur, dit-il d'une voix sourde, à qui trouble le repos des morts ! »
Et comme il allongeait les os de ses mains, le sorcier l'arrêta :
« Je t'ordonne, dit-il, de nous dire qui tu es, ce que tu veux, d'où tu viens ?
— Pourquoi me forcez-vous, dit le squelette, à rompre un silence que je garde depuis cent ans ?
Je me nomme Lenderborn. Celui qui possédait ce château me prit à son service dans ses jeunes
années. Il n'était pas marié. Un soir qu'il se baignait au clair de la lune, il aperçut
à quelques pas au-dessous de lui une jeune dame qui se noyait. Voler à son secours, la saisir,
la sauver, tout cela ne fut qu'un mouvement. La jeune dame lui plut, il l'épousa.
Elle lui donna un fils ; mais à peine fut-il au monde, qu'elle disparut avec lui. Les sages
du temps, consultés là-dessus, répondirent que mon maître en croyant épouser une femme, avait
épousé un démon succube. Cette nouvelle le frappa si vivement que, renonçant au monde,
il passait sa vie à la chasse.
Un jour que j'étais avec lui dans la forêt voisine, il m'aperçut derrière un arbre touffu,
me prit pour un loup et me tua. Je ne sais pas où j'allai ; mais je me trouvai après ma mort
face à face avec ma maîtresse.
— Lenderborn, me dit-elle, mon mari m'est infidèle, je le sais. Retourne au château,
je t'en donne le pouvoir, mais à condition qu'il mourra de ta main.
— J'obéis ; et depuis vous voyez l'existence que je mène sur la terre. J'ai étranglé tous ceux
qui sont venus ici. Pour ma délivrance, il faut qu'une main innocente sacrifie une poule noire
à minuit sur le seuil du château.
— Si tu veux, dit le sorcier, nous rendre les deux valets que la vieille nous a ôtés, demain
à minuit, je te rends libre. »
Ce que le charmeur demandait fut fait à l'instant. Les quatre compagnons sortirent du château.
Le lendemain, à minuit, une jeune fille, conduite par le magicien, immolait une poule noire.
Après la formule cabalistique qu'il prononça, il se fit grand bruit, le château du Diable
s'écroula ; et c'est à peine aujourd'hui si l'on reconnaît la place...