CHIEN
Les chiens étaient ordinairement les compagnons fidèles des magiciens. C'était le diable
qui les suivait sous cette forme, pour donner moins à soupçonner. Mais on le reconnaissait
malgré ses déguisements. Léon de Chypre écrit que le diable sortit un jour d'un possédé,
sous la figure d'un chien noir.
C'est surtout la couleur noire qui dénote le diable sous une peau de chien.
De bonnes gens se noient assez fréquemment à Quimper. Les vieilles et les enfants assurent
que c'est le diable, en forme de gros chien noir, qui précipite les passants dans la rivière.
Il y a beaucoup de superstitions qui tiennent au chien dans le Finistère, où les idées
druidiques ne sont pas toutes éteintes. On croit encore, dans le canton sauvage de Saint-Ronal,
que l'âme des scélérats passe dans le corps d'un chien noir.
Les anciens mages croyaient aussi que les démons se montraient en forme de chiens ;
et Plutarque, dans la vie de Cimon raconte qu'un mauvais génie, travesti en chien noir,
vint annoncer à Cimon qu'il mourrait bientôt.
Un charlatan, du temps de Justinien, avait un chien si habile que, quand toutes les personnes
d'une assemblée avaient mis à terre leurs anneaux, il les rendait sans se tromper, l'un après
l'autre, à qui ils appartenaient. Ce chien distinguait aussi dans la foule, lorsque son maître
le lui ordonnait, les riches et les pauvres, les gens honnêtes et les fripons : Ce qui fait
voir, dit Leloyer, qu'il y avait là de la magie et que ce chien était un démon.
Delancre conte qu'en 1530 le démon, par le moyen d'un miroir, découvrit, à un pasteur
de Nuremberg, des trésors cachés dans une caverne près de la ville et enfermés dans des vases
de cristal. Le pasteur prit avec lui un de ses amis pour lui servir de compagnon ;
ils se mirent à fouiller et découvrirent une espèce de coffre, auprès duquel était couché
un énorme chien noir. Le pasteur s'avança avec empressement pour se saisir du trésor ;
mais à peine fut-il entré dans la caverne qu'elle s'enfonça sous ses pieds et l'engloutit.
Notez que c'est un conte et que personne n'a vu ce grand chien. Mais on peut juger
par ces traits quelle idée avaient des chiens les peuples mal civilisés.
Chez les anciens, on appelait les furies les chiennes de l'enfer ; on sacrifiait des chiens
noirs aux divinités infernales. Chez nos pères on pendait entre deux chiens les plus grands
criminels.
Quelques peuples pensaient pourtant autrement ; on a même honoré le chien d'une manière
distinguée. Élien parle d'un pays d'Éthiopie dont les habitants avaient pour roi un chien ;
ils prenaient ses caresses et ses aboiements pour des marques de sa bienveillance
ou de sa colère.
Les guèbres ont une grande vénération pour les chiens. On lit dans Tavernier que,
lorsqu'un guèbre est à l'agonie, les parents prennent un chien dont ils appliquent la gueule
sur la bouche du mourant, afin qu'il reçoive son âme avec son dernier soupir.
Le chien leur sert encore à faire connaître si le défunt est parmi les élus. Avant d'ensevelir
le corps, on le pose à terre : on amène un chien qui n'ait pas connu le mort et, au moyen
d'un morceau de pain, on l'attire le plus près du corps qu'il est possible. Plus le chien
en approche, plus le défunt est heureux. S'il vient jusqu'à monter sur lui et à lui arracher
de la bouche un morceau de pain qu'on y a mis, c'est une marque assurée que le défunt est
dans le paradis des guèbres. Mais l'éloignement du chien est un préjugé qui fait désespérer
du bonheur du mort.
Il y a aussi des gens qui tiennent à honneur de descendre d'un chien. Les royaumes de Pégu
et de Siam reconnaissent un chien pour chef de leur race. À Pégu et à Siam on a donc grand
respect pour les chiens, si maltraités ailleurs.
La population du Liban, qui s'élève à quatre cent mille âmes est composée de trois races,
les Ansariés, les Druses et les Maronites. Les Ansariés sont idolâtres. Les uns parmi eux
professent le culte du soleil ; les autres celui du chien.
On a toutefois honoré quelques individus de cette race : tel est le dogue espagnol Bérecillo,
qui dévorait les indiens à Saint-Domingue et qui avait, par jour, la paye de trois soldats...
Il y aurait encore bien des choses à dire sur les chiens. En Bretagne surtout, les hurlements
d'un chien égaré annoncent la mort. Il faut que le chien de la mort soit noir ; et s'il aboie
tristement à minuit, c'est une mort inévitable qu'il annonce à quelqu'un de la famille
pour la personne qui l'entend.
Wierus dit qu'on chasse à jamais les démons, en frottant les murs de la chambre
qu'ils infestent avec le fiel ou le sang d'un chien noir.
Voy. AGRIPPA,
BRAGADINI, etc.
La petite chienne blanche,
conte populaire
On remarquait, dit-on, au dix-septième siècle, dans la forêt de Bondi, deux vieux chênes
que l'on disait enchantés. Dans le creux de l'un de ces chênes on voyait toujours une petite
chienne d'une éblouissante blancheur. Elle paraissait endormie et ne s'éveillait que
lorsqu'un passant s'approchait ; mais elle était si agile, que personne ne pouvait la saisir.
Si on voulait la surprendre, elle s'éloignait de quelques pas et, dès qu'on s'éloignait,
revenait à sa place avec opiniâtreté. Les pierres et les balles la frappaient sans la blesser ;
enfin, on croyait dans le pays que c'était un démon, ou l'un des chiens du grand veneur ;
ou du roi Arthus, ou encore la chienne favorite de saint Hubert, ou enfin le chien
de Montargis ; qui, présent à l'assassinat de son maître dans la forêt de Bondi révéla
le meurtrier et vengea l'homicide au quatorzième siècle. On disait aussi que des sorciers
faisaient assurément le sabbat sous les deux chênes.
Un jeune garçon de dix à douze ans, dont les parents habitaient la lisière de la forêt,
faisait ordinairement de petits fagots à quelque distance de là. Un soir qu'il ne revint pas,
son père, ayant pris sa lanterne et son fusil, s'en alla avec son fils aîné battre le bois.
La nuit était sombre. Malgré la lanterne, les deux bûcherons se heurtaient à chaque instant
contre les arbres, s'embarrassaient dans les ronces, revenaient sur leurs pas et s'égaraient
sans cesse. « Voilà qui est singulier, dit enfin le père ; il ne faut qu'une heure
pour traverser le bois et nous marchons depuis deux sans avoir trouvé les chênes ;
il faut que nous les ayons passés. »
En ce moment, un tourbillon ébranlait la forêt. Ils levèrent les yeux et virent, à vingt pas,
les deux chênes. Ils marchèrent dans cette direction ; mais à mesure qu'ils avancent,
il semble que les chênes s'éloignent : la forêt paraît ne plus finir ; on entend de toutes
parts des sifflements, comme si le bois était rempli de serpents ; ils sentent rouler
à leurs pieds des corps inconnus, des griffes entourent leurs jambes et les effleurent ;
une odeur infecte les environne ; ils croient sentir des êtres impalpables errer
autour d'eux...
Le bûcheron, exténué de fatigue, conseille à son fils de s'asseoir un instant ; mais son fils
n'y est plus. Il voit à quelques pas, dans les buissons, la lumière vacillante de la lanterne ;
il remarque le bas des jambes de son fils, qui l'appelle ; il ne reconnaît pas la voix.
Il se lève ; alors la lanterne disparaît ; il ne sait plus où il se trouve ; une sueur froide
découle de tous ses membres ; un air glacé frappe son visage, comme si deux grandes ailes
s'agitaient au-dessus de lui. Il s'appuie contre un arbre, laisse tomber son fusil, recommande
son âme à Dieu et tire de son sein un crucifix ; il se jette à genoux et perd connaissance.
Le soleil était levé lorsqu'il se réveilla ; il vit son fusil brisé et macéré, comme
si on l'eût mâché avec les dents ; les arbres étaient teints de sang ; les feuilles noircies ;
l'herbe desséchée ; le sol couvert de lambeaux ; le bûcheron reconnut les débris des vêtements
de ses deux fils, qui ne reparurent pas. Il rentra chez lui épouvanté. On visita ces lieux
redoutables. On y vérifia toutes les traces du sabbat ; on y revit la chienne blanche
insaisissable. On purifia la place ; on abattit les deux chênes, à la place desquels on planta
deux croix, qui se voyaient encore il y a peu de temps ; et, depuis, cette partie de la forêt
cessa d'être infestée par les démons.