CIVILE (FRANÇOIS DE)
Gentilhomme normand, né en 1536, dont la vie fut remplie de catastrophes, pour la plupart
imaginées par les écrivains protestants, qui ont si souvent fabriqué des romans
et des historiettes, dans le but de faire lire leurs écrits. Comme on classe cette vie
prodigieuse dans les impostures historiques, nous en donnerons un petit précis.
La mère de François de Civile étant morte enceinte, pendant l'absence de son mari, avait été
enterrée sans qu'on songeât à tirer l'enfant par l'opération césarienne. Un peu
après l'enterrement, le mari arrive ; il apprend avec surprise la mort de sa femme
et le peu d'attention qu'on a eu pour le fruit qu'elle portait ; il la fait exhumer ;
on lui ouvre les entrailles, d'où l'on tira François de Civile encore vivant.
Cet homme, entré ainsi dans la vie, se trouvant en 1562 capitaine de cent hommes de pied,
dans la ville de Rouen, que Charles IX assiégeait, reçut dans la joue une balle
qui lui traversa le cou ; et il tomba du haut du rempart dans le fossé. Des pionniers,
le croyant mort, le mirent dans une fosse, avec un autre corps qu'ils jetèrent sur lui,
et ils les couvrirent d'un peu de terre. Il resta ainsi toute la journée. Son valet vint
le soir chercher son corps pour lui donner une sépulture plus honorable. Il le déterra
et ne le reconnut pas, tant il était défiguré. Cependant, un diamant qu'il avait au doigt
ayant frappé les yeux de ce domestique, il sut par là qu'il avait retrouvé son maître et enleva
le corps.
Après l'avoir lavé, il l'embrassa en pleurant ; il crut sentir encore quelque chaleur ;
il porta bien vite le corps aux chirurgiens de l'armée qui, le regardant comme mort,
ne voulurent pas en prendre soin. Civile fut ainsi cinq jours et cinq nuits abandonné,
sans parler ni donner aucun signe de mouvement, mais toujours ardent de fièvre. Un médecin
consentit alors enfin à lui faire prendre un peu de bouillon ; le lendemain, le malade
entr'ouvrit les yeux. Mais sur ces entrefaites, la ville ayant été prise d'assaut, le bruit
qui se fit lui ôta de nouveau toute connaissance. Dans le pillage, on le jeta par la fenêtre ;
il tomba sur un fumier, où il resta trois jours en chemise, sans être secouru de personne.
Enfin un de ses parents vint le voir et fut très étonné de le trouver encore vivant.
Civile demanda à boire par signes ; on lui donna de la bière, qu'il avala très avidement ;
on l'emporta dans un château où il fut soigné et au bout de six semaines, il se trouva bien
portant.
Il fut proscrit comme protestant, sous Henri III, et se réfugia en Angleterre, où la reine
Élisabeth lui fit conter son histoire ; ne sachant pas peut-être qu'il y a des Gascons ailleurs
qu'aux bords de la Garonne, elle donna son portrait au conteur. Le règne de Henri le Grand
lui permit de rentrer en France. D'Aubigné dit qu'il l'a vu souvent aux assemblées nationales,
député de Normandie, à l'âge de soixante-six ans ; et qu'il signait toujours : François
de Civile, trois fois mort, trois fois enterré et trois fois, par la grâce de Dieu, ressuscité.
Il était octogénaire, lorsqu'il mourut d'une fluxion de poitrine.
Nous avons tiré la plupart de ces détails de l'histoire du capitaine François de Civile,
extraite de ses mémoires manuscrits et publiée par Misson, qui aurait dû y voir le pendant
des aventures de M. de Crac.