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DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES

CYRANO DE BERGERAC

 Écrivain remarquable du dix-septième siècle. On trouve, dans ses Œuvres, deux lettres sur les sorciers. Nous n'avons pas besoin d'indiquer ses histoires des empires du soleil et de la lune. Il a fait aussi un voyage aux enfers ; c'est une petite plaisanterie :
Je me suis trouvé cette nuit aux enfers, dit-il ; mais ces enfers-là m'ont paru bien différents des nôtres. J'y vis les gens fort sociables ; c'est pourquoi je me mêlai à leur compagnie. On était occupé alors à changer de maison tous les morts qui s'étaient plaints d'être mal associés ; l'un d'eux, remarquant que j'étais étranger, me prit par la main et me conduisit à la salle des jugements. Nous nous plaçâmes tout proche de la chaire du juge, pour bien entendre les querelles de toutes les parties.
D'abord j'aperçus Pythagore qui, très ennuyé d'une compagnie de comédiens, représentait que leurs caquets continuels le détournaient de ses hautes spéculations. Le juge lui dit que, l'estimant homme de grande mémoire puisque après quinze cents ans il s'était souvenu d'avoir été au siége de Troie, on l'avait appareillé avec des personnages qui n'en sont pas dépourvus. On entendit toutefois ses raisons et on le fit marcher ailleurs.
Aristote, Pline, Ælian, et beaucoup d'autres naturalistes furent mis avec les Maures, parce qu'ils ont connu les bêtes ; le médecin Dioscoride, avec les lorrains, parce qu'il connaissait parfaitement les simples. Ésope et Apulée ne firent qu'un ménage, à cause de la conformité de leurs prodiges ; car Ésope d'un âne a fait un homme en le faisant parler et Apulée d'un homme a fait un âne en le faisant braire.
Caligula voulut être mis dans un appartement plus magnifique que celui de Darius, comme ayant couru des aventures plus glorieuses ;
car,dit-il, moi, Caligula, j'ai fait mon cheval consul et Darius a été fait empereur par le sien. Dédale eut pour confrères les sergents, les huissiers, les procureurs, personnes qui comme lui volaient pour se sauver. Thésée suivit quelques tisserands, se promettant de leur apprendre à conduire le fil. Néron choisit Érostrate, ce fameux insensé qui brûla le temple de Diane, aimant comme lui à se chauffer de gros bois. Achille prit la main d'Eurydice : Marchons, lui dit-il, marchons ; aussi bien ne saurait-on mieux nous assortir, puisque nous avons tous deux l'âme au talon.
Il ne fut jamais possible de séparer les Furies des épiciers, tant elles avaient peur de manquer de flambeaux. Les tireurs d'armes furent logés avec les cordonniers, d'autant que la perfection du métier consiste à bien faire une botte ; les bourreaux, avec les médecins, parce qu'ils sont payés pour tuer ; Écho, avec nos auteurs modernes, qui ne disent, comme elle, que ce que les autres ont dit ; Orphée, avec les chanteurs du Pont-Neuf, parce qu'ils avaient su attirer les bêtes.
On en mit quelques-uns à part entre lesquels fut Midas, le seul homme qui se soit plaint d'avoir été trop riche ; Phocion, qui donna de l'argent pour mourir ; et Pygmalion, pareillement, n'eut point de compagnon, à cause qu'il n'y a jamais eu que lui qui ait épousé une femme muette
.

Dans les lettres de Bergerac sur les sorciers, on trouve ce curieux morceau :


Un grand sorcier

Il m'est arrivé une aventure si étrange, que je veux vous la raconter. Vous saurez qu'hier, fatigué de l'attention que j'avais mise à lire un livre de prodiges, je sortis à la promenade, pour dissiper les ridicules imaginations dont j'avais l'esprit rempli. Je m'enfonçai dans un petit bois obscur, où je marchai environ un quart d'heure. J'aperçus alors un manche à balai, qui vint se mettre entre mes jambes et sur lequel je me trouvai à califourchon. Aussitôt je me sentis volant par le vague des airs.
Je ne sais quelle route je fis sur cette monture ; mais je me trouvai arrêté sur mes pieds, au milieu d'un désert ou je ne rencontrai aucun sentier. Cependant je résolus de pénétrer et de reconnaître les lieux. Mais j'avais beau pousser contre l'air, mes efforts ne me faisaient trouver partout que l'impossibilité de passer outre.
À la fin, fort harassé, je tombai sur mes genoux ; et ce qui m'étonna, ce fut d'avoir passé en un moment de midi à minuit. Je voyais les étoiles luire au ciel avec un feu bleuettant ; la lune était en son plein, mais beaucoup plus pâle qu'à l'ordinaire ; elle s'éclipsa trois fois et trois fois dépassa son cercle. Les vents étaient paralysés, les fontaines étaient muettes ; tous les animaux n'avaient de mouvement que ce qu'il leur en faut pour trembler ; l'horreur d'un silence effroyable régnait partout et partout la nature semblait attendre quelque grande aventure.
Je mêlais ma frayeur à celle dont la face de l'horizon paraissait agitée, lorsqu'au clair de la lune, je vis sortir d'une caverne un grand et vénérable vieillard, vêtu de blanc, le visage basané, les sourcils touffus et relevés, l'œil effrayant, la barbe renversée par-dessus les épaules. Il avait sur la tête un chapeau de verveine et sur le dos une ceinture de fougère de mai tressée. À l'endroit du cœur était attachée sur sa robe une chauve-souris à demi-morte et autour du cou un carcan chargé de sept différentes pierres précieuses, dont chacune portait le caractère de la planète qui la dominait.
Ainsi mystérieusement habillé, portant à la main gauche un vase triangulaire plein de rosée et à la droite une baguette de sureau en sève, dont l'un des bouts était ferré d'un mélange de tous les métaux, il baisa le pied de sa grotte, se déchaussa, prononça en grommelant quelques paroles obscures et s'approcha à reculons d'un gros chêne, à quatre pas duquel il creusa trois cercles l'un dans l'autre. La nature obéissant aux ordres du nécromancien, prenait elle-même en frémissant les figures qu'il voulait y tracer. Il y grava les noms des esprits qui présidaient au siècle, à l'année, à la saison, au mois, au jour et à l'heure. Ceci fait, il posa son vase au milieu des cercles, le découvrit, mit un bout de sa baguette entre ses dents, se coucha la face tournée vers l'orient, et s'endormit.
Vers le milieu de son sommeil, je vis tomber dans le vase cinq grains de fougère. Il les prit quand il fut éveillé, en mit deux dans ses oreilles, un dans sa bouche ; il replongea l'autre dans l'eau et jeta le cinquième hors des cercles. À peine fut-il parti de sa main, que je le vis environné de plus d'un million d'animaux de mauvais augure. Il toucha de sa baguette un chat-huant, un renard et une taupe, qui entrèrent dans les cercles en jetant un cri formidable. Il leur fendit l'estomac avec un couteau d'airain, leur ôta le cœur, qu'il enveloppa dans trois feuilles de laurier et qu'il avala ; il fit ensuite de longues fumigations. Il trempa un gant de parchemin vierge dans un bassin plein de rosée et de sang, mit ce gant à sa main droite et après quatre ou cinq hurlements horribles, il ferma les yeux et commença les évocations.
Il ne remuait presque pas les lèvres ; j'entendis néanmoins dans sa gorge un bruit semblable à celui de plusieurs voix entremêlées. Il fut enlevé de terre à la hauteur d'un demi-pied et de fois à autre il attachait attentivement la vue sur l'ongle de l'index de sa main gauche ; il avait le visage enflammé et se tourmentait fort.
Après plusieurs contorsions effroyables, il tomba en gémissant sur ses genoux ; mais aussitôt qu'il eut articulé trois paroles d'une certaine oraison, devenu plus fort qu'un homme, il soutint sans vaciller les violentes secousses d'un vent épouvantable qui soufflait contre lui. Ce vent semblait tâcher de le faire sortir des trois cercles. Les trois ronds tournèrent ensuite autour de lui. Ce prodige fui suivi d'une grêle rouge comme du sang, et cette grêle fit place à un torrent de feu, accompagné de coups de tonnerre.
Une lumière éclatante dissipa enfin ces tristes météores. Tout au milieu parut un jeune homme, la jambe droite sur un aigle, la gauche sur un lynx, qui donna au magicien trois fioles de je ne sais quelle liqueur. Le magicien lui présenta trois cheveux, l'un pris au devant de sa tête ; les deux autres aux tempes ; il fut frappé sur l'épaule d'un petit bâton que tenait le fantôme ; et puis tout disparut.
Alors le jour revint. J'allais me remettre en chemin pour regagner mon village ; mais le sorcier, m'ayant envisagé, s'approcha du lieu où j'étais. Quoiqu'il parût cheminer à pas lents, il fut plus tôt à moi que je ne l'aperçus bouger. Il étendit sur ma main une main si froide, que la mienne en demeura longtemps engourdie. Il n'ouvrit ni les yeux, ni la bouche ; et dans ce profond silence il me conduisit à travers des masures, sous les ruines d'un vieux château inhabité, où les siècles travaillaient depuis mille ans à mettre les chambres dans les caves. Aussitôt que nous fûmes entrés :
« Vante-toi, me dit-il en se tournant vers moi, d'avoir contemplé face à face le sorcier Agrippa, dont l'âme est par métempsycose celle qui animait autrefois le savant Zoroastre, prince des bactriens. Depuis près d'un siècle que je disparus d'entre les hommes, je me conserve ici, par le moyen de l'or potable, dans une santé qu'aucune maladie n'a interrompue. De vingt ans en vingt ans, je prends une prise de cette médecine universelle, qui me rajeunit et qui restitue à mon corps, ce qu'il a perdu de ses forces. Si tu as considéré trois fioles que m'a présentées le roi des Salamandres, la première en est pleine, la seconde contient de la poudre de projection et la troisième de l'huile de talc. Au reste, tu m'es obligé, puisque, entre tous les mortels, je t'ai choisi pour assister à des mystères que je ne célèbre qu'une fois en vingt ans. C'est par mes charmes que sont envoyées, quand il me plaît, les stérilités et les abondances. Je suscite les guerres en les allumant entre les génies qui gouvernent les rois. J'enseigne aux bergers la patenôtre du loup. J'apprends aux devins la façon de tourner le sas. Je fais courir les feux follets. J'excite les fées à danser au clair de la lune. Je pousse les joueurs à chercher le trèfle à quatre feuilles sous les gibets. J'envoie à minuit les esprits hors du cimetière, demander à leurs héritiers l'accomplissement des vœux qu'ils ont faits à la mort. Je fais brûler aux voleurs des chandelles de graisse de pendu, pour endormir leurs hôtes pendant qu'ils exécutent leur vol. Je donne la pistole volante, qui vient ressauter dans la pochette quand on l'a employée. Je fais présent aux laquais de ces bagues qui font aller et revenir d'Orléans à Paris en un jour. Je fais tout renverser dans une maison par les esprits follets, qui culbutent les bouteilles, les verres, les plats, quoique rien ne se casse et qu'on ne voie personne. Je montre aux vieilles à guérir la fièvre avec des paroles. Je réveille les villageois la veille de la Saint-Jean, pour cueillir son herbe à jeun et sans parler. J'enseigne aux sorciers à devenir loups-garous. Je tords le cou à ceux qui, lisant dans un grimoire, sans le savoir, me font venir et ne me donnent rien. Je m'en retourne paisiblement d'avec ceux qui me donnent une savate, un cheveu ou une paille. J'enseigne aux nécromanciens à se défaire de leurs ennemis, en moulant une image de cire et la piquant ou la jetant au feu, pour faire sentir à l'original ce qu'ils font souffrir à la copie. Je montre aux bergers à nouer l'aiguillette. Je fais sentir les coups aux sorciers, pourvu qu'on les batte avec un bâton de sureau. Enfin, je suis le diable Vauvert, le Juif errant et le grand veneur de la forêt de Fontainebleau... »
Après ces paroles, le magicien disparut, les couleurs des objets s'éloignèrent... ; je me trouvai sur mon lit, encore tremblant de peur. Je m'aperçus que toute cette longue vision n'était qu'un rêve : que je m'étais endormi en lisant mon livre de noirs prodiges et qu'un songe m'avait fait voir tout ce qu'on vient de lire.

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