Viamenta

LYCOS
hébergement
de sites

Accueil

Voyance live
Boutique ésotérique
 
Textes
ésotériques
Divination
et Astrologie
Tarot
Talismans
et Pentacles
Dictionnaire
occulte
Commande
Affiliation
Partenaires
Recherche
assistée
Courriel
Plan du site

DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES

DIABLE

 C'est le nom général que nous donnons à toute espèce de démons. Il vient d'un mot grec qui désigne Satan, précipité du ciel. Mais on dit le diable lorsqu'on parle d'un esprit malin, sans le distinguer particulièrement. On dit le diable pour nommer spécialement l'ennemi des hommes.
On a fait mille contes sur le diable. Nous en citerons un.
Un chartreux, étant en prières dans sa chambre, sent tout à coup une faim non accoutumée et aussitôt il voit entrer une femme, laquelle n'était qu'un diable. Elle s'approche de la cheminée, allume le feu et, trouvant des pois qu'on avait donnés au religieux pour son dîner, les fricasse, les met dans l'écuelle et disparaît. Le chartreux continue ses prières, puis il demande au supérieur s'il peut manger les pois que le diable a préparés. Celui-ci répond qu'il ne faut jeter aucune chose créée de Dieu, pourvu qu'on la reçoive avec action de grâces. Le religieux mangea les pois et assura qu'il n'avait jamais rien mangé qui fût mieux préparé.
Nous pourrions former des volumes sur les traditions populaires dont le diable est l'objet. Nous choisissons trois légendes, dans le recueil piquant que M. le comte Amédée de Beaufort a consacré au midi de la France.


Le Saut de l'Ermite

À quelques lieues de Louvois, près d'un poétique hameau nommé Ville-en-Selve, il existait encore, il y a plusieurs années, une sombre excavation, qui avait été autrefois une carrière et qui portait le nom singulier de Saut de l'Ermite. Les habitants des environs racontent des choses étranges et merveilleuses au sujet de ce précipice. Il est vrai que sa position a dû singulièrement prêter aux récits fantastiques des conteurs de légendes. Le Saut de l'Ermite est situé au milieu d'une forêt séculaire, loin de toute habitation ; d'épaisses broussailles en défendent l'entrée et des cavités profondes semées tout alentour rendent son accès dangereux à ceux que les bruits populaires n'en éloignent pas. Pendant les troubles de la terreur, une bande de brigands avait choisi cet abîme pour repaire, ce qui n'a pas médiocrement contribué à augmenter sa mauvaise réputation. Aussi, quand les rudes labeurs de la journée sont terminés, le gouffre fatal fournit toujours à la veillée quelques-uns de ces mystérieux récits qui resserrent autour de l'âtre à demi éteint le cercle effrayé des jeunes filles de Ville-en-Selve. Tantôt ce sont les terribles aventures d'une jeune princesse enlevée à son père en passant dans la forêt et dont on n'a jamais pu retrouver les traces ; tantôt les crimes épouvantables de monstres à formes humaines, qui ont porté le ravage et la mort jusque dans le village même. Quelquefois le narrateur rustique mêle des images riantes à ces sombres tableaux ; c'est ainsi qu'il se plaît à conter comment une femme d'une majestueuse beauté s'est élevée un jour du fond du Saut de l'Ermite, et a calmé la tempête qui avait déjà détruit la moitié de Ville-en-Selve. Mais parmi ces récits, l'origine du Saut de l'Ermite est celui qu'il reproduit avec le plus d'amour. Le voici dans toute sa simplicité.
Vers la fin du neuvième siècle, vivait dans les bois de Germanie un vénérable ermite, qui avait nom Fulgunde. Ce saint homme passait sa vie à prier Dieu et à parcourir les hameaux voisins. À dix lieues à la ronde il était connu et chéri de tous. Aux riches, il recommandait les pauvres ; aux malades, il apportait quelques secours ; à tous, il donnait des consolations. Le bon ermite ne demandait rien pour lui-même et cependant une idée fixe le préoccupait ; il avait un désir, un désir aussi saint qu'il était ardent : il voulait élever une chapelle en l'honneur de la sainte Vierge, c'était le seul vœu de sa vie ; il se mêlait à tous ses rêves, à tous ses travaux, à toutes ses prières.
Un soir que Fulgunde s'était endormi, bercé par cette douce pensée, un jeune homme lui apparut ; il était vêtu d'une robe blanche et avait ce visage éclatant et radieux qui n'appartient qu'aux anges.
« Bon ermite, lui dit-il, le fils de Dieu a entendu vos prières ; ce que vous désirez s'accomplira comme vous le voulez. Prenez cette image de sa sainte Mère ; par elle vous opérerez des prodiges. Souvenez-vous seulement des paroles du fils de Dieu : Veillez et priez. »
Fulgunde, éveillé par cette vision, trouva seulement auprès de son chevet une petite image de la Vierge. Il la prit, la plaça dans le lieu le plus apparent de son oratoire ; puis il se jeta à genoux. Avec quelle effusion il remercia la Vierge sainte ! comme il était heureux et reconnaissant ! Tout à coup une idée soudaine traversa son esprit : Je punirai Satan, pensa-t-il, c'est lui qui édifiera la chapelle de la Vierge.
Aussitôt Fulgunde prit l'image mystérieuse et ordonna à Satan de paraître.
Au même instant la terre s'ouvrit et le diable parut. Quoiqu'il n'eût pas l'air tout à fait humble et soumis, il ressemblait plutôt à un serviteur indiscipliné qu'à un ange déchu. Pourtant, à le considérer attentivement, on pouvait apercevoir en lui quelque chose d'étrange et en même temps de terrible.
« Or ça, maître Satan, lui dit l'ermite, la bonne Vierge m'a permis de lui édifier une chapelle, j'ai pensé à toi pour la lui bâtir. »
On peut imaginer quelle horrible grimace fit le monstre à cet ordre. Lui, Satan, bâtir une chapelle à la Mère de son juge, sortir de son repos pour voir abaisser son orgueil à une œuvre d'esclave ; c'était trop. Il essaya de fuir, l'image de la Vierge le retint comme une chaîne brûlante. Depuis longtemps, l'ermite avait choisi le lieu où il désirait que sa chapelle fût élevée ; c'était une riante colline, couronnée au sommet d'un bouquet d'arbres touffus et qui dominait les villages voisins. Arrivé là avec Satan, Fulgunde lui ordonna de creuser les fondements. Quand ce travail fut terminé, l'ermite se rendit dans un vallon, dont le sol pierreux lui paraissait propre à fournir les matériaux dont il avait besoin. Il avait pris avec lui l'image sainte ; il n'eut qu'à la tourner vers la terre et aussitôt le vallon s'entr'ouvrit, et les pierres en sortirent avec un grand fracas. On raconte que le démon ne mit que trois jours à les transporter sur la colline et à les tailler. Il est vrai que l'ermite ne lui laissait pas un instant de relâche ; chaque fois que Satan voulait se reposer, Fulgunde tournait vers lui l'image miraculeuse et le démon se remettait aussitôt au travail en faisant d'horribles contorsions. C'était merveille de voir avec quelle habileté il maniait la pierre et lui donnait une forme élégante et pleine de vie ; sous ses griffes elle se découpait en rosaces brodées comme une fine dentelle, elle s'élançait en clochetons aériens, en longues colonnettes semblables à des tuyaux d'orgues, elle se sculptait en bas-reliefs, en figurines de toute espèce. Jamais ouvrier n'avait mis la main à un chef-d'œuvre aussi accompli. À chaque nouvelle pierre qui enrichissait sa chère chapelle, Fulgunde souriait de bonheur et de joie, il en aurait presque moins haï Satan, si cela eût été possible.
Cependant la nuit du quatrième jour approchait et l'ermite n'avait pas pris un instant de repos. Malgré lui, le sommeil fermait ses paupières : il avait beau redoubler d'efforts, il ne pouvait plus surveiller le diable avec autant d'attention. Disons-le, à la honte de la faiblesse humaine, Fulgunde s'endormit.
À cette vue, un sourire épouvantable contracta le visage de Satan. Le sommeil du maître lui rendait sa liberté ; il ne pouvait en profiter que pour la vengeance. Ce n'était plus cet esclave soumis qui obéissait au moindre signe, c'était l'ange du mal déchaîné, joignant à son indomptable orgueil la rage d'avoir été asservi. Il se trouvait alors sur le faîte du clocher, dont il achevait d'effiler l'aiguille percée à jour ; il glissa doucement le long de la pente extérieure, comme un enfant qui se laisse aller sur le penchant d'une verte colline ; en passant, il jetait un regard moqueur et une insulte à chaque statuette de saint qu'il avait sculptée ; on dit même qu'il porta l'audace jusqu'à promener sa queue sur le visage de ces saintes images. Arrivé au bas du clocher, il poussa un rire épouvantable et renversa d'un coup de pied la merveilleuse chapelle.
Le fracas de la chute éveilla le pauvre ermite. Pour juger de sa désolation, figurez-vous la douleur d'un homme qui voit échouer au port le vaisseau qu'il avait chargé de ses biens. Fulgunde était consterné. Au même instant le messager de la Vierge parut ; il avait l'air triste et affligé.
« Pauvre ermite, lui dit-il, vous avez été vaincu par Satan ; vous êtes son esclave. Vous n'avez pas su veiller et prier jusqu'à la fin. »
La figure horrible du diable remplaça presque aussitôt celle de l'ange auprès de Fulgunde. Marche, marche, lui disait-il, tu as creusé un précipice, tu y tomberas.
Et ce disant, il le poussa dans un vallon qui avait servi de carrière et l'y précipita. Le pauvre ermite ne mourut pas de sa chute : le bon ange le soutint sur ses ailes ; il intercéda même si ardemment pour lui auprès de la Vierge, qu'au bout de deux ans d'expiation, Fulgunde fut rendu à son cher ermitage. La miséricorde de la sainte Vierge ne se borna pas au pardon ; elle fit redevenir Satan esclave et cette fois l'ermite sut se montrer si vigilant qu'avant la nuit la chapelle était construite et le diable replongé dans l'enfer.


Le Pas de Souci

En remontant les rives pittoresques du Tarn, on arrive à un bassin d'un aspect si sauvage, qu'on le dirait bouleversé par une main surnaturelle et malfaisante. Figurez-vous une espèce de cirque fermé presqu'entièrement par des rochers inaccessibles. Aucune trace de culture, aucune végétation n'adoucissent aux yeux leur âpre nudité ; le lierre et le buisson ne croissent pas même dans leurs fissures. Seulement, quelques lichens verdâtres, des arbustes rares et rabougris, rampent au pied de ces masses désolées ; et pourtant il y a quelque chose de riche et d'énergique dans ces pics aigus et dépouillés, dans ces roches tantôt à pans larges et lourds, tantôt découpées en dentelures délicates, comme par la fantaisie d'un artiste. Le soleil fait éclater les chaudes teintes dont elles sont colorées. Ici, des aiguilles d'un ton ardent et rougeâtre s'enlèvent en lumière sur le fond sombre et béant de cavités profondes ; là, une immense pierre, coupée comme une muraille, offre les teintes grises d'une ruine ; plus loin et par de larges ouvertures, d'autres rochers, disposés en perspective, passent d'un bleu foncé au bleu le plus transparent. Tous ces jeux de l'ombre et de la lumière à travers ces formes bizarres animent cette nature si âpre et peuvent fournir à la palette du peintre les plus piquantes oppositions.
L'enceinte que forment ces masses abruptes est parfaitement en harmonie avec leur aspect sauvage ; tout y indique un effrayant cataclysme : les rochers y sont entassés dans le plus étrange désordre et c'est à peine si le voyageur peut se frayer un passage à travers leurs débris.
Jadis deux immenses pyramides se dressaient dans ce lieu à une hauteur prodigieuse : l'une se nomme le roc d'Aiguille et son nom indique sa forme ; celui-là seul est resté debout. L'autre s'appelle le roc de Lourdes ; de celui-ci il ne reste plus que la base, il s'est écroulé dans la vallée. C'est à travers les débris de ce géant terrassé que le Tarn a dû se frayer un passage ; arrêté à chaque pas par mille obstacles, tantôt serré entre deux couches, il s'élance avec fracas de leur extrémité, tantôt faible et inaperçu, il s'est creusé sans bruit un étroit canal. Ce n'est plus une seule rivière, mais une multitude de sources, dont le murmure trouble seul le silence de la vallée.
Le bassin désolé que nous venons de décrire a reçu des habitants des montagnes voisines le nom de Pas de Souci. L'imagination naïve et pittoresque du Moyen Âge n'a pas manqué de s'exercer sur un lieu qui prêtait si bien à la légende ; aussi, quelle que soit la cause que la science pourrait attribuer au cataclysme dont cette vallée a été le théâtre, voici celle que lui a assignée la pieuse crédulité des anciens temps.
À peu de distance du Pas de Souci, il existe un village dont la situation pittoresque est parfaitement en harmonie avec le site qui l'environne ; seulement, le paysage est plus varié que dans le bassin de Souci et abonde en oppositions charmantes. Ici, la même nature sauvage et grandiose ; là, sur les bords de la Junte, une verdure émaillée de fleurs, des eaux limpides et murmurantes puis, derrière, un rideau de peupliers. Au-dessus de rochers moussus, s'élève le village de Sainte-Énimie et le clocher pointu de sa petite église. La civilisation n'y a point encore passé ; plaise à Dieu qu'elle en oublie les rustiques habitants !
C'est dans ce village que vivait, au huitième siècle, un saint homme, nommé Guillaume. Un jour, on l'avait vu arriver, seul et grave, un bâton blanc à la main, vêtu d'un simple habit de bure. D'où venait-il ? On l'ignorait. Avait-il un autre nom ? Personne ne put jamais le savoir. Mais, certainement, il avait été habitué à porter d'autres habits que ceux qui le couvraient ; dans son air noble et fier et qu'il cherchait à rendre humble et modeste, on lisait l'habitude du commandement. Il choisit sa demeure dans l'excavation profonde d'un rocher et sa vie fut bientôt admirée comme le modèle d'une grande perfection. Le village de Sainte-Énimie ne tarda pas à ressentir d'heureux effets du voisinage du saint homme ; il se connaissait merveilleusement en simples et sa haute sagesse le faisait consulter dans les affaires les plus difficiles. Il fut bientôt vénéré comme l'ange du village ; chaque jour quelque nouveau bienfait, quelque prodige inouï, que l'on racontait à la veillée, venaient augmenter sa réputation.
Le village de Sainte-Énimie était alors le centre qu'avaient choisi les populations voisines pour les ventes et les marchés. Ces réunions ressemblaient assez a nos foires. Ces jours-là, le seul endroit guéable de la Junte qui conduisait à Sainte-Énimie se trouvait encombré et alors des rixes sanglantes, des blasphèmes et des jurements éclataient à chaque instant. Un de ces jours que le bon Guillaume passait tout auprès de ce lieu aimé de Satan, il fut grandement surpris d'entendre comment le nom de Dieu était peu respecté. Deux paysans, montés chacun sur une mule, s'interpellaient violemment et des menaces ils allaient bientôt en venir aux coups. Le saint homme fut obligé d'intervenir et comme il ne put apaiser leur colère, il se mit à genoux, priant Dieu de les éclairer.
« Mort Dieu ! dit l'un des paysans, messire ermite, mieux vaudrait prier le ciel de nous bâtir ici un pont.
— Mon fils, dit le saint, Dieu est tout-puissant ; mais il ne faut pas le tenter. »
Puis à force d'instances, il apaisa la querelle. Mais depuis lors, il passait les jours de marché à pleurer et a jeûner, s'offrant en expiation pour tous les péchés qui se commettaient à ce fatal passage de la Junte.
Dieu tenait son serviteur en trop grande estime pour ne pas prendre en considération ses prières et ses vœux ardents. Un soir, Guillaume était en prières ; un ange lui apparut. Il portait une blanche tunique ; son front était ceint de la céleste auréole, son visage respirait la douceur et la bonté.
« Dieu a ouï ta prière, dit-il au saint ; il en a été touché. Mais, Guillaume, qu'est-ce que la foi qui n'agit point ? À l'œuvre donc ; Dieu t'aidera. »
Il n'en fallut pas davantage pour enflammer le zèle du saint. Il se rend aussitôt à l'église ; et après une homélie sublime d'une éloquente simplicité, il entraîne les habitants de Sainte-Éminie sur les bords de la Junte pour y construire un pont. Le secours de Dieu fut visible. En peu de jours, le pont s'éleva comme par enchantement. Les habitants bénissaient Guillaume, qui s'humiliait en renvoyant toutes les louanges à Dieu.
Mais ce succès merveilleux ne faisait pas le compte de monseigneur Satan ; il se voyait enlever ainsi désormais toutes les âmes qui se damnaient au passage de la Junte. Il eut l'audace de s'adresser à Dieu pour se plaindre de celui qu'il regardait comme son ennemi, Guillaume ; il lui renouvela le même discours qu'il lui avait tenu autrefois au sujet du saint homme Job.
« Ce n'est pas gratuitement que Guillaume craint votre droite, lui dit-il ; n'avez-vous pas béni l'œuvre de ses mains ? »
Le Seigneur lui répondit :
« Va, détruis le pont de Guillaume ; je t'en abandonne jusqu'à la dernière pierre. »
Satan ne perdit pas de temps, il se rendit sur les bords de la Junte et d'un souffle il renversa le pont. La ruine en fut si complète qu'il était impossible que les matériaux qui avaient servi à l'édifier fussent employés une seconde fois.
Guillaume ne fut pas découragé un instant ; il adressa une fervente prière au ciel et les ouvriers se remirent à l'œuvre. Mais au moment où le pont allaita être fini, le saint se douta bien que Satan allait renouveler ses infernales manœuvres ; il passa donc la nuit en prières et en oraisons dans son ermitage. Vains efforts ! le matin le pont était renversé.
Cette fois la terreur était à son comble dans la contrée et Guillaume ne put réunir les ouvriers pour recommencer encore les constructions.
« À quoi bon, disaient-ils, fatiguer nos bras ? Satan est plus fort que nous. »
L'ermite usa d'un dernier moyen ; il se rendit à l'église et prêcha une belle homélie sur les ruses de l'esprit malin, sur la confiance en Dieu et sur la nécessité de la persévérance ; les habitants se laissèrent toucher ; un troisième pont vint bientôt remplacer les deux premiers.
Cette fois le saint voulut défendre son œuvre. Dès qu'il fut nuit, il se rendit sur les bords de la Junte, se cacha derrière un rocher, d'où il pouvait voir ce qui allait se passer, et attendit en redoublant d'oraisons.
Il était à peine minuit, lorsqu'il vit se dresser une grande figure à quelques pas du pont. Ce personnage, à mine suspecte, regarda de tous les côtés, poussa un sauvage éclat de rire et s'avança vers le pont. Il était impossible de ne pas reconnaître Satan à cet air insolent de réprouvé. D'ailleurs, malgré l'obscurité profonde, Guillaume aperçut le pied fourchu de l'esprit de ténèbres. Il n'hésita pas un instant et marcha droit à lui. Satan, étourdi des nombreux signes de croix dont il était assailli, ne vit de salut que dans la fuite ; mais cette victoire ne parut point assez décisive au saint : il voulut terrasser Satan et le forcer de renoncer à son infernal projet. Il se mit donc à le poursuivre sans se laisser intimider ni par les obstacles, ni par l'obscurité profonde de la nuit. Il était guidé dans sa course par une foi ardente et par un certain rayonnement qui s'échappait du front de l'ange maudit. Cette course dura longtemps. Peut-être l'espace d'une nuit humaine ne lui suffit-il pas. Quoi qu'il en soit, ils arrivèrent, l'homme de Dieu et Satan, dans les lieux où le Tarn s'étendait en large et profond bassin au pied des rocs de Lourdes et d'Aiguille. Parvenu au bord de l'eau, Satan se retourne ; se voyant serré de près par son adversaire, il n'hésite pas et s'élance dans le Tarn, ni plus ni moins que si l'eau eût été son élément naturel. À peine y est-il plongé qu'elle s'élève en gros bouillons et sort de son lit. Mais déjà Satan a atteint l'autre bord ; déjà il a posé une main sur la base du roc de Lourdes. C'en est fait, il va échapper. Guillaume ne perd pas courage, il se jette à genoux et implore le ciel. Au même instant un craquement affreux se fait entendre. Le roc de Lourdes, ébranlé jusque dans ses fondements, se balance un instant sur sa base et, s'écroulant avec fracas, couvre de ses débris le lit du Tarn et la vallée tout entière. Satan était pris.
Cependant le roc d'Aiguille, qui était resté debout, craignit un instant que son frère ne fût point assez fort pour contenir l'esprit infernal.
« Frère, s'écria-t-il, est-il besoin que je descende ?
— Éh ! non, répondit l'autre, je le tiens bien. »
Cette victoire préserva non seulement le pont de Guilîaume, mais encore le village de Sainte-Énimie des maléfices de Satan. Seulement, comme celui-ci se plaignit à Dieu, le bassin où coulait le Tarn lui fut laissé propriété. On l'entend souvent la nuit pousser des gémissements lamentables sous les rochers qui le tiennent captif.
Guillaume mourut longtemps après en odeur de sainteté, laissant la contrée parfaitement rassurée. S'il lui était donné de reparaître dans ce monde, peut-être trouverait-il que Lourdes a lâché sa proie.


Saint Guillem du Désert

À quelques lieues de Montpellier, entre Aniane et Lodève, on trouve une vallée riante qui forme une sorte d'oasis au milieu d'un pays âpre et sauvage. De hautes montagnes couvertes de plantes aromatiques l'entourent de toutes parts et la dérobent aux yeux du voyageur. La vigne et l'olivier croissent dans la plaine et rendent le paysage aussi riche que varié. À la seule extrémité accessible, coule l'Hérault qui, resserré entre deux rochers, s'élance avec fracas d'une assez grande hauteur. Ses eaux, dans leur course rapide, font jaillir une écume bleuâtre qui reçoit du soleil l'éclat d'une poussière transparente et dorée ; plus bas, devenues calmes et limpides, elles réfléchissent l'azur des cieux et les teintes plus sombres des rochers. Un pont jeté d'un bord à l'autre sur deux énormes masses calcaires taillées à pic joint le désert à la fertile plaine d'Aniane ; on l'appelle le pont de Saint-Jean de Fos. Le lieu que nous décrivons se nommait autrefois Gellone ; il porte aujourd'hui le nom de Saint Guillem du Désert.
À l'entrée de cette vallée et comme pour faire contraste avec la culture qui atteste partout la main de l'homme, s'élève une antique abbaye à moitié ruinée ; au-dessus de cette abbaye, un château féodal dont il reste encore moins de vestiges. Le monastère a eu pour fondateur le duc Guillaume. On ignore par qui fut bâti le château ; il nous parait à peu près contemporain de l'abbaye. Voici deux légendes que la tradition a conservées jusqu'à nous sur les lieux que nous venons de décrire.
Guillaume, duc de Toulouse et parent de Charlemagne, célébré par les poètes du Moyen Âge sous le nom du Marquis-au-Court-Nez, pacifia l'Aquitaine et la défendit contre les sarrazins d'Espagne. Après d'aussi glorieux travaux, il aurait pu goûter en paix les charmes du repos ; mais son esprit était trop actif pour se complaire en une molle oisiveté ; il voulut, à la gloire d'un conquérant, joindre celle d'un pieux fondateur d'abbaye. La solitude de Gellone lui ayant paru favorable à son projet, il résolut de s'y fixer.
Au neuvième siècle, Gellone était un désert aride, couvert de buis, de chênes et de sapins ; les ronces y étendaient partout une luxuriante végétation et il n'avait pour habitant qu'un géant à forme humaine, dont les meurtres et les déprédations répandaient au loin la terreur. Un poème du Moyen Âge le dépeint ainsi :
À travers le pays, se démène un géant horrible à voir, également cruel pour les femmes et les enfants : quand il les surprend, il les étrangle ; quand la faim le presse, il les mange... Il rôde à travers rochers et montagnes, et toute la contrée est tremblante d'effroi. Le païen a quatorze pieds de stature ; sa tête est monstrueuse ; ses yeux sont grands et ouverts. Il a déjà tué dans le jour quatre hommes qui n'ont pas eu le temps de se confesser et un abbé avec sept de ses moines. II est armé d'une massue si bien ferrée qu'un homme, quelle que fût sa force, ne la soulèverait point sans se rompre les nerfs.
Le duc Guillaume qui, pour être moine, n'avait point oublié qu'il était gouverneur d'Aquitaine, fit sommer le monstre par deux hérauts d'armes de venir lui faire hommage de son château. Le géant répondit par des bravades. Le duc emporté par son courage lui offrit alors le combat ; mais le félon lui fit répondre qu'il l'attendait dans son castel et qu'il ne ferait pas un pas vers lui. Le duc vit le piège et ne s'y laissa pas prendre : ne pouvant employer la force, il eut recours à la ruse.
Un jour qu'il rôdait autour du Verdus — c'était le nom du château du géant — il vit venir à lui une jeune fille qui portait un vase sous le bras et allait puiser de l'eau dans la rivière.
« À qui appartenez-vous ? lui dit le duc.
— Beau sire chevalier, répliqua la jeune fille, je suis au service de monseigneur le géant. »
Une pensée soudaine traversa l'esprit de Guillaume.
« Maudit soit le géant, s'écria-t-il, car sa soif le perdra !.. »
Et s'adressant à la servante :
« Vous allez changer d'habits avec moi et, ce faisant, vous me rendrez un service dont vous serez largement récompensée.
— Mais, beau sire, mon maître me tuera.
— Il sera mort avant de pouvoir le tenter. »
La jeune fille n'osa pas résister ; elle se retira derrière un quartier de roche. Guillaume lui passa une à une les pièces de son armure et en reçut en échange ses grossiers vêtements dont il s'affubla. Cela fait, il attendit que la nuit fût venue ; puis il prit le vase sous son bras et à la faveur de son déguisement, il s'introduisit dans le château.
Mais à ce moment, son projet faillit échouer par une circonstance qu'il n'avait pu prévoir. Une maudite pie le reconnut et aussitôt elle se mit à crier : « Gare, Guillem ! Gare Guillem !.. »
Le géant, qui ne se doutait pas que le danger fût si proche, courut à une des fenêtres pour observer les dehors du château. Au même instant, Guillaume saisit le monstre par les pieds et le précipita sur les rochers, où il se brisa.
Quant à la pie, le saint voulut aussi la punir. Il prononça contre elle un anathème qu'il étendit à toutes les pies de la contrée. Les vieillards du pays assurent que depuis lors elles ne peuvent jamais y vivre plus de trois jours.
Délivré de son ennemi, Guillaume construisit son monastère, le château du Verdus en devint une des dépendances.
Cependant l'esprit du mal n'avait pas entièrement disparu avec le géant. Guillaume, qui allait souvent visiter son ami saint Benoît au couvent d'Aniane, voulut construire un pont sur l'Hérault au lieu ordinaire de sa traversée ; mais là encore il trouva le génie malfaisant, qui tenta de s'y opposer. Le diable veillait dans les ténèbres et renversait la nuit ce que l'homme de Dieu avait édifié à grand'peine pendant le jour. Celui-ci ne se décourageait pas : il espérait à force de constance faire lâcher prise à Satan. Il n'en fut rien : la nuit venue, des sifflements se faisaient entendre et tout à coup un grand bruit annonçait que l'œuvre de la journée avait disparu dans le gouffre. Guillaume se lassa de cette lutte sans fin : il appela le diable en conférence et fit un pacte avec lui. Il en obtint qu'il pourrait construire son pont, à condition que le premier passager lui appartiendrait. Le saint, plus rusé que Satan, fit connaître le marché à tous ses amis pour les en préserver ; puis il lâcha un chat qui le premier traversa le pont et dont Satan fut bien forcé de se contenter.
Depuis ce temps, dans ce pays, les chats appartiennent au diable, et le pont à saint Guillem.

Voici, dans un genre analogue une légende que M. Henry Berthoud a donnée dans le premier volume du Musée des familles.


La Chaire Grise

Le château d'Esnes, dit M. Henri Berthoud, est une de ces vieilles habitations féodales que l'on rencontre si fréquemment dans la Flandre. Au rebours de la plupart des autres forteresses, on a bâti celle-là au fond d'une vallée que des hauteurs dominent de toutes parts ; et ses murailles de pierres blanches énormes, loin d'être noircies par le temps, se détachent éblouissantes sur la verdure sombre d'un bois immense.
On ne connaît pas l'époque précise où fut construit le château d'Esnes et son architecture, pleine de bizarrerie et d'un caractère particulier, ne donne aucune lumière à cet égard.
À l'extrémité septentrionale du château et par une exception dont il est difficile de se rendre compte, s'élève une petite tourelle construite en grès ; ses formes élégantes et légères présentent avec le reste du manoir un contraste singulier. Ses ogives, à triples colonnettes, sont unies entre elles par une tête d'une expression bouffonne et, sur les parois, des figurines d'un travail exquis joignent leurs mains dans l'attitude de la prière. L'œil, blessé par la blancheur uniforme de tous les objets qui l'entourent, se repose avec charme sur cette délicieuse petite construction qui rappelle par sa forme ce que l'on nomme, en architecture militaire, un nid d'hirondelle, mais qui ne peut servir en aucune façon à la défense du manoir. Les habitants du pays désignent cet objet sous le nom de caiere grise — chaire grise — sans doute à cause de la couleur des grès avec lesquels on l'a construite.
Les Flamands aiment trop le merveilleux pour ne point expliquer par l'intervention du diable l'origine de la Chaire grise ; et voici la tradition répandue à cet égard.
Lorsque saint Vaast, l'apôtre de la Flandre, vint prêcher le christianisme dans ce pays alors barbare, ses miracles, plus encore que ses prédications, convertissaient les sauvages nerviens. Salan poussa des cris de douleur en voyant ceux qu'il regardait naguère comme une proie certaine courir au-devant du saint évêque et recevoir de lui le baptême et la foi. Il résolut, pour maintenir sa puissance chancelante, d'opposer miracle à miracle ; pour cela, il fit tomber le feu du ciel sur le château d'Esnes, dont il ne resta bientôt plus pierre sur pierre.
Le baron d'Esnes, propriétaire de ce manoir, était un nouveau converti ; il courut se jeter aux pieds de saint Vaast, en le suppliant de reconstruire son château par un miracle. Le saint répondit au nouveau chrétien par une remontrance paternelle et lui prêcha la résignation aux décrets de la volonté divine.
Comme le baron d'Esnes s'en revenait triste et désappointé, le diable lui apparut. Il s'offrit de reconstruire en une nuit le château brûlé, si le baron voulait abjurer sa religion nouvelle. Le baron accepta le parti et, le lendemain, à la grande surprise de tout le pays, le château d'Esnes, reconstruit d'une façon nouvelle, apparut au lieu des ruines fumantes et des débris qui la veille couvraient la terre.
Une merveille si grande ébranla beaucoup les témoins du refus qu'avait fait saint Vaast d'en opérer une semblable. L'apôtre, pour détruire cette mauvaise impression, se rendit au château d'Esnes ; et, comme on lui en refusa l'entrée, il s'adossa contre les fortifications, pour parler à la foule accourue de toutes parts. Tandis que le saint faisait une exhortation à ces chrétiens chancelants, un rayon brûlant de soleil vint tomber sur sa tête chauve : soudain, des anges descendirent et construisirent autour de lui la Chaire grise. À ce miracle, dont plus de quatre mille personnes furent témoins, dit la tradition, les blasphèmes se changèrent en prières ; et tous ceux qui n'avait point encore reçu le baptême le reçurent aussitôt des mains de saint Vaast. Le baron d'Esnes ne put résister lui-même à une telle preuve de la puissance de Dieu ; et le diable, confus et chassé, s'en retourna aux enfers.


La vieille femme de Mons
Le Diable en aura sur les doigts...
Mystère de la patience de Job.

Qu'il nous soit permis de rapporter du bon saint Ghislain, vénéré en Hainaut, une légende qui frise le petit conte. Un fabliau à demi perdu, a rendu célèbre ce trait, à la fois merveilleux et naïf. On le voyait encore, il n'y a pas beaucoup d'années, représenté d'une manière piquante, dans un tableau du quinzième siècle, que possédait l'abbaye de Saint-Ghislain. Pauvre abbaye ! elle a fait place sans doute à quelque usine, comme les joyeuses légendes se sont effacées pour un temps devant les tristes systèmes des philosophes.
Or, voici l'aventure :
Une vieille femme de Mons, qui avait mené une vie dissipée, mais qui tous les jours s'était recommandée à saint Ghislain, se trouvait sur son lit de mort.
Au moment où elle allait rendre l'âme, le diable arriva à son chevet et se posta à sa gauche. Presqu'aussitôt saint Ghislain parut de l'autre côté. Le diable le regarda de travers ; le saint ne baissa pas les yeux ; il était accoutumé à affronter l'ennemi. Après avoir toussé un peu avec un certain embarras, le diable dit :
« J'imagine que vous ne venez pas encore m'enlever celle-là ?
— Au contraire, répondit Ghislain.
— C'est ce que nous verrons. Vous n'avez pas de droits.
— Pas de droits ! s'écria le saint ; cette femme a été à moi toute sa vie.
— À vous ! hurla le diable avec un éclat de rire ; vous n'êtes pas difficile. Je vous citerai cent chrétiens qu'elle a scandalisés. Je ne compterais pas tous les péchés qu'elle a faits. Il y a longtemps que nous la choyons comme notre gibier.
— Il est possible qu'elle ait péché souvent, dit le saint, mais elle s'est longuement repentie ; elle s'est confessée ; elle meurt pénitente. Je ne suis pas venu pour l'abandonner et je l'emmène. »
Le saint parlait d'un ton si assuré, que le diable commença à concevoir des alarmes. Cependant il reprit du cœur et il se mit à détailler avec tant de soin toutes les fautes de la pauvre pécheresse, que le saint craignit à son tour.
Pendant qu'ils disputaient, la pauvre femme mourut.
« Voilà qui est au mieux, dit le diable en se frottant les ergots ; elle vient de passer ; et elle a oublié de se purger d'un péché mortel. À moi donc ! »
Et il allongea la griffe.
« Un instant, dit doucement Ghislain. Quel péché mortel s'il vous plaît ? »
Et il étendit la main pour protéger l'âme.
« Mais a-t-elle dit qu'il y a trente ans, un certain dimanche, le premier du carême, elle manqua la messe pour aller à une fête ?
— Vous avez bonne mémoire, répondit le saint avec un sourire triste. Mais vous êtes mal informé. La pauvre femme s'est confessée de cette faute grave et l'a réparée. »
La dispute recommença vive et animée. Le diable enfin proposa un moyen d'en finir.
« Voici trois dés, dit-il, nous réclamons tous deux l'âme de cette femme ; jouons à qui l'aura.
— Je le veux bien ; à vous les honneurs. »
Le diable parut flatté de cette politesse. Il salua le saint, remua les dés et les jeta.
« Trois six ! s'écria-t-il. Elle est à moi.
— Un instant, dit Ghislain. »
Mais le diable derechef se frottait les griffes.
« Vous ne ferez du moins pas mieux, disait-il.
— Qui sait ? »
Le bon saint agita les dés, les lança ; il se fit quelque chose comme un petit prodige ; trois sept sortirent du cornet et Ghislain emporta l'âme de la défunte.


Comment le diable fut attrapé

Il nous faut reculer à une époque assez ancienne ; c'était au moins vers le règne de Henri III. Si vous êtes allé jamais sur la route de Saint-Cloud, qui n'était pas alors la somptueuse résidence royale que nous admirons aujourd'hui, vous aurez remarqué à mi-chemin un groupe de maisons qu'on appelle, je ne sais pourquoi, le Point du jour, sans doute de quelque enseigne de cabaret ; plus loin, à droite, est Boulogne-sur-Seine.
Or, au temps d'autrefois il y avait au Point du jour un vieil homme de noble race, mais un de ces gentilshommes avancés qui ne dédaignaient pas de faire eux-mêmes valoir leurs terres. Les terres de culture étaient plus rares alors que maintenant ; le pays était presque couvert de bois.
Le vieil homme se nommait Égidius Cressère, bon viveur, allant aux fêtes, buvant au cabaret, familier avec les simples gens, traitant bien ses serviteurs, mais exigeant un grand travail, car il travaillait beaucoup lui-même et disait que la terre gardait rancune quand on la négligeait. Il avait en sa maison une jeune et robuste servante, qu'on appelait Gritte, abréviation de Marguerite ; elle avait vingt ans. Élevée dans le manoir, elle plaisait à tous ; on la vantait comme une fille laborieuse, qui jamais n'avait reculé devant le travail.
Mais vint le jour de la fête de Saint-Cloud, déjà courue alors. C'était un beau jour, longuement attendu. Les ménétriers du village avaient graissé la roue de leurs vielles ; ils s'étaient renforcés de joueurs de rebec et de tambourin, venus de Paris ; ils avaient deux flûtes, une cornemuse et un cor de chasse ; on annonçait grandes joies ; et la bonne Gritte se promettait de l'agrément depuis quatre heures jusqu'à huit, car pour un tel jour on retardait jusque-là le couvre-feu, que nous appelons aujourd'hui la cloche de retraite.
Malheureusement au retour de la messe, Égidius qui n'oubliait rien, se rappela que la veille il avait mené, avec ses garçons, plusieurs charrettes de fumier sur le chemin des Bons-Hommes, dans un champ qu'il voulait labourer le lendemain pour y semer du seigle. Il fallait disperser avec soin tous les tas d'engrais qui, répandus ainsi et couvrant toute la surface du champ, devaient l'échauffer et le rendre fertile. C'était la besogne de Marguerite ; la pauvre fille songeait aux moyens qui pourraient encore rehausser sa toilette pour la fête, quand son maître l'appela.
« Allons, Gritte, dit-il, tu prendras ta fourche et tu iras répandre le fumier dans le champ de Saint-Gilles. Quand ce sera fait, tu reviendras à la fête. »
Marguerite ne répliqua rien. Mais pour la première fois l'idée du travail l'affligea. Elle ôta tristement sa cornette à pointe de fine toile, son jupon de drap rouge, mit une cotte de grosse toile et des sabots, pauvre fille ! Elle prit sa fourche et partit. En arrivant au champ, adieu la fête ! Elle calcula rapidement l'ouvrage qu'elle avait à faire et reconnut qu'il ne pouvait être achevé qu'à la nuit noire. Son cœur se serra. Elle n'en commença pas moins en soupirant sa triste et pénible besogne.
Il y avait une heure qu'elle se hâtait, sans pouvoir se consoler ; elle apercevait avec chagrin, sur la route, les bonnes gens de Paris qui se rendaient joyeusement à la fête et gémissait de penser qu'elle n'y paraîtrait pas, lorsqu'elle vit venir à elle un petit homme qui semblait vouloir lui parler. Il était fait un peu de travers et marchait en se balançant. Ses pieds étaient enfermés dans des bottes noires. Il avait un haut de chausses écarlate, un pourpoint gris taillé à la bourgeoise avec les basques continues, un chaperon à deux cornes de même couleur. Si ce chaperon eût été jaune, il eût ressemblé de loin à celui des fous de la Bazoche. À mesure que le petit homme s'approchait, Marguerite le considérait avec plus d'étonnement. C'était une figure qu'elle n'avait jamais vue, une tête énorme, un visage pâle comme les murailles, sur lequel dominait un long nez qui tournait évidemment sa pointe à gauche. Les mains de l'homme était cachées dans de grands gantelets noirs. Il s'arrêta devant la jeune fille et faisant un sourire qui avait quelque chose de singulier.
— Éh ! mais, ma fille, dit-il, vous voilà bien occupée, pour un dimanche ?
— C'est vrai, messire ; mais il y a dispense de vêpres, aux travaux des champs.
— Il y a sans doute aussi dispense de la fête qui va être si animée et si gaie ?
— Oh ! pardon, messire. Mais je ne suis pas ma maîtresse. Il faut que je fasse tout le champ.
— Vous n'aurez pas fini au coucher du soleil. Si vous vouliez faire un marché avec moi, j'ai là dans le bois des camarades ; nous vous aiderions tous ; et dans un instant vous pourriez retourner au Point du jour.
— Éh ! quel marché, messire, voulez-vous qu'une pauvre fille fasse avec vous ? »
Il y avait de l'inquiétude dans la parole de Marguerite et un sourire sardonique sur les lèvres pâles du petit homme.
« Le marché ne vous gènera guère, reprit-il ; je demande seulement que vous me donniez demain matin la première botte que vous lierez à votre réveil.
— Oh ! si ce n'est que cela, je vous le promets de bon cœur. »
Elle n'eut pas plutôt dit ce mot que le petit homme siffla ; aussitôt une troupe de nains bizarres sortit du bois voisin. II s'en trouvait un pour chaque tas de fumier. Ils se mirent rapidement à l'ouvrage ; et de leurs pieds et de leurs mains ils opérèrent si vivement, qu'en peu de minutes tout le fumier fut répandu, avec symétrie. Après quoi ils se retirèrent ; autant en fit le petit homme, qui dit à Marguerite, en la quittant brusquement :
« Vous voyez qu'un peu d'aide fait grand bien ! »
La jeune servante resta un moment consternée de ce qui venait de se passer sous ses yeux ? Était-ce un homme, était-ce un esprit qui l'avait obligée si merveilleusement ? Elle se ressouvint de tous les contes dont on l'entretenait aux longues veillées du manoir, lorsqu'on file le chanvre et la laine dans les soirées d'hiver. Souvent on lui avait dit qu'il y avait des lutins, des farfadets et d'autres bons démons qui se plaisaient à rendre d'utiles services aux gens en peine. Elle avait refusé de le croire ; elle ne pouvait plus en douter, à moins que, cependant, le petit homme et ses camarades ne fussent une compagnie de farceurs, comme il y en avait quelquefois dans le Paris d'alors, qui jouaient des moralités — comédies du temps — qui disaient la bonne aventure, escamotaient et chantaient, faisaient souvent de bons tours et parfois se plaisaient à étonner gracieusement par quelque subite obligeance.
« Quoi qu'il en soit, dit-elle, ce bonhomme s'est contenté de peu ; et je puis tranquillement me réjouir ma pleine soirée. »
Elle s'en retourna, sans pouvoir bannir pourtant les flots de pensées qui venaient l'assaillir : pourquoi le petit homme lui avait-il demandé la première botte qu'elle lierait le lendemain ? et qu'en voulait-il faire ? Puis elle se répondait à elle-même :
« C'est sûrement une plaisanterie. »
En rentrant au manoir, elle n'y trouva plus personne. Tout le monde était parti pour la fête, à l'exception d'un vieux serviteur, qui ne pouvait plus marcher et qui gardait le logis avec deux chiens solides. Elle se hâta de remettre sa coiffe et sa jupe des dimanches, ses bas jaunes et ses souliers. Elle arriva au moment où les réjouissances commençaient.
Depuis deux bonnes heures, Marguerite n'était plus qu'au plaisir ; il semblait même qu'elle eût complètement oublié son aventure du champ, quand son maître crut la reconnaître. Il se frotta les yeux, s'approcha et vit qu'il ne s'était pas trompé. Un air sévère contracta sur le champ tous les traits de sa figure. Il appela la jeune fille, qui vint aussitôt.
« Éh bien ! Gritte, dit-il d'une voix austère, et l'ouvrage ?
— Il est fait, messire Égidius.
— Fait ! tu aurais fait en une heure ce qu'un homme ferait à peine en une demi-journée !
— S'il faut vous dire tout, messire, j'ai eu un peu d'assistance... »
Et la servante conta ce qui lui était arrivé.
Le gentilhomme surpris ne répliqua pas un mot ; mais croyant que Gritte le trompait et qu'elle avait laissé sa besogne à moitié faite, il courut à son champ, fit une exclamation de grand étonnement et s'en revint émerveillé.
« Ma fille, dit-il à Marguerite en l'appelant de nouveau, le diable est fin ; c'est à lui que nous avons à faire. »
La servante pâlit.
« Allons trouver le curé de Boulogne, reprit Égidius ; lui seul peut nous tirer de là. »
Le vieil homme et la jeune fille se rendirent, sans perdre un instant, au presbytère ; Marguerite expliqua la chose au bon curé.
« Vous avez été bien avisés de me venir trouver, dit-il ; car vous étiez en péril. Mais rassurez-vous. Quoique Satan soit bien rusé, il trouve encore assez souvent plus rusé que lui. Il vous a fait promettre la première botte que vous lieriez demain matin à votre lever ; ayez soin, aussitôt que vous serez éveillée, de vous rendre à la grange, d'y lier une botte de paille et de la jeter à l'homme qui viendra. Mais évitez sur toutes choses de serrer le cordon de votre jupe, ou votre bonnet ou vos jarretières ; car alors vous seriez vous-même la botte qui lui appartient... Allez, mon enfant, vous en serez quitte pour un moment de frayeur. »
Marguerite et son maître remercièrent le curé et s'en retournèrent au manoir. La jeune fille ne songeait plus à la fête ; elle passa la soirée en prières et la nuit sans dormir.
Dès que le jour parut, elle se leva, sans lier son jupon, ni rien qui touchât à son corps et se rendit à la grange, où elle vit entrer en silence, un instant après elle, celui qui la veille lui avait rendu un si dangereux service.
Il n'avait changé ni de forme, ni de costume. Mais son teint paraissait plus pâle encore ; ses yeux étincelaient ; ses lèvres tremblaient d'inquiétude. Dans un mouvement qu'il fit, son chaperon s'abattit par derrière ; la servante alors remarqua deux petites cornes parmi ses cheveux crépus. Elle frissonna, lia en tremblant une botte de paille et la jeta au monstre, qui la saisit en grinçant des dents. Il hurla, bondit sur lui-même, sortit par un trou qu'il fit au toit de la grange ; et Marguerite alla s'habiller.
On dit que le champ où les démons avaient travaillé produisit abondamment ; car le travail est toujours fécond, de quelque main qu'il vienne.
On ajoute que le trou de la grange, qui à présent n'existe plus, ne put jamais se réparer.
On dit encore que le diable, embarrassé de sa botte de paille, vint pour la vendre à Paris. Il espérait qu'ayant passé par ses griffes, sa botte de paille ferait mourir les vaches qui la mangeraient et pousserait les fermiers à quelque blasphème. Mais il avait si mauvaise mine que, jusqu'au soir, il ne trouva personne qui voulût l'acheter. Il la broya de colère et en jeta les débris dans les égoûts de la capitale qui depuis lors puent toujours.


Voici d'autres histoires qui font voir qu'on a pris souvent
pour le diable des gens qui n'étaient pas de l'autre monde.

Un marchand breton s'embarqua pour le commerce des Indes et laissa à sa femme le soin d e sa maison. Cette femme était sage ; le mari ne craignit pas de prolonger le cours de son voyage et d'être absent plusieurs années. Or, un jour de carnaval, la dame voulant s'égayer un peu donna à ses parents et à ses amis un petit bal qui devait être suivi d'une collation. Lorsqu'on se mit au jeu, un masque habillé en procureur, ayant des sacs de procès à la main, entra et proposa à la dame de jouer quelques pistoles avec elle ; elle accepta le défi et gagna : le masque présenta encore plusieurs pièces d'or, qu'il perdit sans dire mot. Quelques personnes ayant voulu jouer contre lui perdirent ; il ne se laissait gagner que lorsque la dame jouait.
On fit d'injurieux soupçons sur la cause qui l'engageait à perdre.
« Je suis le dieu des richesses, dit alors le masque, en sortant de ses poches plusieurs bourses pleines de louis. Je joue tout cela, madame, contre tout ce que vous avez gagné. »
La dame trembla à cette proposition et refusa le défi en femme prudente. Le masque lui offrit cet or sans le jouer ; mais elle ne voulut pas l'accepter. Cette aventure commençait à devenir extraordinaire. Une dame âgée, qui se trouvait présente, vint à s'imaginer que ce masque pouvait bien être le diable. Cette idée se communiqua dans l'assemblée et comme on disait à demi-voix ce qu'on pensait, le masque qui l'entendit se mit à parler plusieurs langues, pour les confirmer dans cette opinion ; puis il s'écria tout à coup qu'il était venu de l'autre monde pour venir prendre une dame qui s'était donnée à lui et qu'il ne quitterait point la place qu'il ne se fût emparé d'elle, quelque obstacle qu'on voulût y apporter...
Tous les yeux se fixèrent sur la maîtresse du logis. Les gens crédules étaient saisis de frayeur, les autres à demi épouvantés ; la dame de la maison se mit à rire. Enfin le faux diable leva son masque et se fit reconnaître pour le mari. Sa femme jeta un cri de joie en le reconnaissant.
« J'apporte avec moi l'opulence, » dit-il. Puis se tournant vers les joueurs :
« Vous êtes des dupes, ajouta-t-il ; apprenez à jouer. »
Il leur rendit leur argent et la fête devint plus vive et plus complète.


Un vieux négociant des États-Unis, retiré du commerce, vivait paisiblement de quelques rentes acquises par le travail. Il sortit un soir pour toucher douze cents dollars qui lui étaient dus. Son débiteur, n'ayant pas davantage pour le moment, ne lui paya que la moitié de la somme. En rentrant chez lui, il se mit à compter ce qu'il venait de recevoir. Mais pendant qu'il s'occupait de ce soin, il entend quelque bruit, lève les yeux, et voit descendre de sa cheminée dans sa chambre le diable en personne. Il était en costume : tout son corps, couvert de poils rudes et noirs, avait six pieds de haut. De grandes cornes surmontaient son front, accompagnées d'oreilles pendantes ; il avait des pieds fourchus, des griffes au lieu de mains, une queue, un museau comme on n'en voit point et des yeux comme on n'en voit guère.
À la vue de ce personnage, le vieux marchand eut le frisson. Le diable s'approcha et lui dit :
« Il faut que tu me donnes sur l'heure douze cents dollars, si tu ne veux pas que je t'emporte en enfer. »
— Hélas ! répondit le négociant, je n'ai pas ce que vous demandez...
— Tu mens, interrompit brusquement le diable ; je sais que tu viens de les recevoir à l'instant.
— Dites que je devais les recevoir ; mais on ne m'en a pu donner que six cents. Si vous voulez me laisser jusqu'à demain, je promets de vous compter la somme...
— Éh bien ! ajouta le diable, après un moment de réflexion, j'y consens ; mais que demain, à dix heures du soir, je trouve ici les douze cents dollars, ou je t'entraîne sans miséricorde. Surtout que personne, si tu tiens à la vie, ne soit instruit de notre entrevue. »
Après avoir dit ces mots, le diable sortit par la porte.
Le lendemain matin, le négociant, qui était de bonne pâte, comme on voit, alla trouver un vieil ami et le pria de lui prêter six cents dollars. Son ami lui demanda s'il en était bien pressé ?
« Oh ! oui, très pressé ; il me les faut avant la nuit. Il y va de ma parole et peut-être d'autre chose. »
— Mais n'avez-vous pas reçu hier une somme ?
— J'en ai disposé. »
— Cependant je ne vous connais aucune affaire qui nécessite absolument de l'argent.
— Je vous dis qu'il y va de ma vie... »
Le vieil ami, étonné, demande l'éclaircissement d'un pareil mystère. On lui répond que le secret ne peut se trahir.
« Considérez, dit-il au négociant effaré, que personne ne nous écoute ; dites-moi votre affaire : je vous prêterai les six cents dollars.
— Sachez donc que le diable est venu me voir ; qu'il faut que je lui donne douze cents dollars ce soir et que je n'en ai que six cents. »
L'ami ne répliqua plus ; il savait l'imagination de ce pauvre ami facile à effrayer. Il tira de son coffre la somme qu'on lui demandait et la prêta de bonne grâce ; mais à huit heures du soir, il se rendit chez le vieux marchand.
« Je viens vous faire société, lui dit-il, et attendre avec vous le diable, que je ne serai pas fâché de voir. »
Le négociant répondit que c'était impossible, ou qu'ils s'exposeraient à être emportés tous les deux. Après des débats, il permit que son ami attendît l'événement dans un cabinet voisin.
À dix heures précises, un bruit se fait entendre dans la cheminée : le diable parait, dans son costume de la veille. Le vieillard se mit en tremblant à compter les écus. En même temps, l'homme du cabinet entra.
« Es-tu bien le diable ? » dit-il à celui qui demandait de l'argent... »
Puis, voyant qu'il ne se pressait pas de répondre et que son ami frissonnait, grelottait et tremblottait, il tira de sa poche deux longs pistolets et les présentant à la gorge du diable, il ajouta :
« Je veux savoir si tu es à l'épreuve du feu... »
Le diable recula et chercha à gagner la porte.
« Fais-toi connaître bien, vite, ou tu es mort... »
Le démon se hâta de se démasquer et de mettre bas son costume infernal. On trouva, sous ce déguisement, un voisin du bon marchand, qui faisait quelquefois des dupes et qu'on n'avait pas encore soupçonné. Il fut jugé comme escroc et le négociant apprit par là que le diable n'est pas le seul qui soit disposé à nous nuire.

Nous nous représentons souvent le diable comme un monstre noir : les nègres lui attribuent la couleur blanche. Au Japon, les partisans de la secte de Sintos sont persuadés que le diable n'est que le renard. En Afrique le diable est généralement respecté. Les nègres de la Côte-d'Or n'oublient jamais, avant de prendre leurs repas, de jeter à terre un morceau de pain qui est destiné pour le mauvais génie. Dans le canton d'Auté, ils se le représentent comme un géant d'une prodigieuse grosseur, dont la moitié du corps est pourrie et qui cause infailliblement la mort par son attouchement ; ils n'oublient rien de ce qui peut détourner la colère de ce monstre. Ils exposent de tous côtés des mets pour lui.
Presque tous les habitants pratiquent une cérémonie bizarre et extravagante, par laquelle ils prétendent chasser le diable de leurs villages : huit jours avant cette cérémonie, on s'y prépare par des danses et des festins ; il est permis d'insulter impunément les personnes même les plus distinguées. Le jour de la cérémonie arrivé, le peuple commence dès le matin à pousser des cris horribles ; les habitants courent de tous côtés comme des furieux, jetant devant eux des pierres et tout ce qu'ils trouvent sous leurs mains ; les femmes furètent dans tous les coins de la maison et récurent toute la vaisselle, de peur que le diable ne se soit fourré dans une marmite ou dans quelque autre ustensile. La cérémonie se termine quand on a bien cherché et qu'on s'est bien fatigué ; alors on est persuadé que le diable est loin.
Les habitants des îles Philippines se vantent d'avoir des entretiens avec le diable. Ils racontent que quelques-uns d'entre eux, ayant hasardé de parler seuls avec lui, avaient été tués par ce génie malfaisant : aussi se rassemblent-ils en grand nombre lorsqu'ils veulent conférer avec le diable.
Les insulaires des Maldives mettent tout en usage lorsqu'ils sont malades pour se rendre le diable favorable. Ils lui sacrifient des coqs et des poules.
Le diable nous est singulièrement dépeint, par le pape saint Grégoire, dans sa Vie de saint Benoît. Un jour que le saint allait dire ses prières à l'oratoire de Saint-Jean, sur le Mont Cassin, il rencontra le diable sous la forme d'un vétérinaire, avec une fiole d'une main et un licou de l'autre. Le texte disait : in mulomedici specie ; par l'introduction d'une virgule qui décompose le mot : in mulo, medici specie, un copiste fit du diable ainsi déguisé un docteur monté sur sa mule, comme cheminaient les docteurs en médecine avant l'invention des carrosses ; et un tableau de cet épisode ayant été exécuté d'après ce texte corrompu, Satan a été souvent représenté avec la robe doctorale et les instruments de la profession en croupe sur sa monture.
Une autre fois, on dénonça à saint Benoît la conduite légère d'un jeune frère, appartenant à l'un des douze monastères affiliés à la règle du réformateur. Ce moine ne voulait ou ne pouvait prier avec assiduité ; à peine s'était-il mis à genoux, qu'il se levait et allait se promener. Saint Benoît ordonna qu'on le lui amenât au mont Cassin ; et là, lorsque le moine, selon son habitude, interrompit ses devoirs et sortit de la chapelle, le saint vit un petit diable noir qui le tirait de toutes ses forces par le pan de sa robe.
Parmi les innombrables épisodes de l'histoire du diable dans les Vies des Saints, quelques-uns sont plus comiques, quelques autres plus pittoresques. Saint Antoine vit Satan dresser sa tête de géant au-dessus des nuages et étendre ses larges mains pour intercepter les âmes des morts qui prenaient leur vol vers le ciel. Parfois le diable est un véritable singe et sa malice ne s'exerce qu'en espiègleries. C'est ainsi que, pendant des années, il se tint aux aguets pour troubler la piété de sainte Gudule. Toutes ses ruses avaient été vaines, lorsqu'enfin il se résolut à un dernier effort. C'était la coutume de cette noble et chaste vierge de se lever au chant du coq et d'aller prier à l'église, précédée de sa servante portant une lanterne. Que fit le père de toute malice ? il éteignit la lanterne en soufflant dessus. La sainte eut recours à Dieu et, à sa prière, la mèche se ralluma, miracle de la foi qui suffit pour renvoyer le malin honteux et confus.
Il n'est pas sans exemple que le diable se laisse tromper par les plus simples artifices et une équivoque suffit souvent pour le rendre dupe dans ses marchés avec les sorciers : comme lorsque Nostradamus obtint son secours à condition qu'il lui appartiendrait tout entier après sa mort, soit qu'il fût enterré dans une église, soit qu'il fût enterré dehors. Mais Nostradamus ayant ordonné par testament que son cercueil fût déposé dans la muraille de la sacristie, son corps y repose encore et il n'est ni dans l'église, ni dehors.
Le vieil Heywood a rédigé en vers une nomenclature curieuse de tous les petits démons de la superstition populaire : il y comprend les farfadets, les follets, les alfs ou elfs, les Robin Goodfellows et ces lutins que Shakespeare a donnés pour sujets à Oberon et à Titania. On a prouvé que le roi ou la reine de féerie n'est autre que Satan lui-même, n'importe son déguisement. C'était donc un démon que ce Puck qui eut longtemps son domicile chez les dominicains de Schwerin dans le Mecklembourg.
Malgré les tours qu'il jouait aux étrangers qui venaient visiter le monastère, Puck, soumis aux moines, était pour eux un bon serviteur. Sous la forme d'un singe, il tournait la broche, tirait le vin, balayait la cuisine. Cependant, malgré tous ces services, le religieux à qui nous devons la Veridica relatio de dæmonio Puck ne reconnaît en lui qu'un esprit malin. Le Puck de Schwerin recevait pour ses gages deux pots d'étain et une veste bariolée de grelots en guise de boutons.
Le moine Rush de la légende suédoise et Bronzet, de l'abbaye de Montmajor, près d'Arles, sont encore Puck sous d'autres noms. On le retrouve en Angleterre sous la forme de Robin Goodfellow ou de Robin Hood — Robin des bois — le fameux bandit de la forêt de Sherwood ayant reçu ce surnom à cause de sa ressemblance avec ce diable populaire. Enfin Robin Hood est aussi le Red Cap d'Écosse et le diable saxon Hodeken, ainsi appelé de l'hoodiwen, ou petit chaperon rouge qu'il porte en Suède lorsqu'il y apparait sous la forme du Nisse ou Nissegodreng.
Puck, en Suède, se nomme Nissegodreng — ou Nisse le bon enfant — et vit en bonne intelligence avec Tomtegobbe, ou le Vieux du Grenier, qui est un diable de la même classe. On trouve Nissegodreng et Tomtegobbe dans presque toutes les fermes, complaisants et dociles si on les traite avec douceur, mais irascibles et capricieux : malheur à qui les offense !
Dans le royaume voisin, en Danemark, les Pucks ont un rare talent comme musiciens. Il existe une certaine danse appelée la gigue du roi des elfs, bien connue des ménétriers de campagne, et qu'aucun d'eux n'oserait exécuter. L'air seul produit le même effet que le cor d'Oberon : à peine la première note se fait-elle entendre, vieux et jeunes sont forcés de sauter en mesure ; les tables, les chaises et les tabourets de la maison commencent à se briser et le musicien imprudent ne peut rompre le charme qu'en jouant la même danse à rebours sans déplacer une seule note, ou bien en laissant approcher un des danseurs involontaires assez adroit pour passer derrière lui et couper toutes les cordes du violon par-dessus son épaule.
Les noms des esprits de cette classe sont très significatifs : de Gob le vieillard, devenu un nom du diable, les Normands semblent avoir fait Gobelin.
Voyez aussi DRAME.
On a publié à Amsterdam une Histoire du diable, 2 vol. in-12°, qui est une espèce de mauvais roman, où les aventures du diable sont plus que médiocrement accommodées à la fantaisie de l'auteur. M. Frédéric Soulié a prodigué, dans les Mémoires du Diable, beaucoup de talent à faire un livre, qui aurait pu être fort singulier et fort piquant, si l'auteur avait respecté les mœurs. Voy. DÉMONS.

 Aa-Al  Am-Ar  As-Az  Ba-Be  Bi-Bo  Br-By  Caa-Caz  Ce-Chi  Cho-Cot  Cou-Cy  Da-Dy  Ea-Ez  Fa-Fu  Ga-Go  Gr-Gy  Ha-Hy  Ia-Iw  Ja-Ju  K L M N O P Q R S T U V W X Y Z
 alchimie  anges  astrologie  démons Aa-En  démons Ep-Je  divination Ac-Cl
 divination Co-Jo  histoires de démons  légendes Al-Ez  légendes Fa-Je  magie Aa-Du
 magie Ec-Ju  morts-revenants  panthéisme  possessions  religion Ab-Bu  religion Ca-Ez
 religion Fa-Ju  sorcellerie Ab-Bu  sorcellerie Ca-Fr  sorcellerie Ga-Ju
Ce site a été sélectionné par Portail2.com Poupees-Dolls, au pays de la poupee Viamenta-Music, MP3 A Paris et ailleurs, photoblog Annuaire et Service Enfin Toi, rencontres conviviales et serieuses

© copyright Viamenta © 2003 – 2006 © tous droits réservés ©
marque déposée à l'INPI sous le n° 06/3409607
déclaration CNIL n° 1153484
hébergement Futie.fr