DORMANTS
L'histoire des sept Dormants est encore plus fameuse chez les arabes que
chez les chrétiens. Mahomet l'a insérée dans son Koran et les Turcs l'ont embellie.
Sous l'empire de Decius, l'an de notre ère 250, il y eut une grande persécution contre
les chrétiens. Sept jeunes gens, attachés au service de l'empereur, ne voulant pas désavouer
leur croyance et craignant les supplices, se réfugièrent dans une taverne située à quelque
distance d'Éphèse. Par une grâce particulière, ils y dormirent d'un sommeil profond pendant
deux cents ans. Les Mahométans assurent que, durant ce sommeil, ils eurent des révélations
surprenantes et qu'ils apprirent en songe tout ce que pourraient savoir des hommes qui auraient
employé un pareil espace de temps à étudier assidûment.
Leur chien, ou du moins celui d'un d'entre eux, les avait suivis dans leur retraite ; il mit
à profit, aussi bien qu'eux, le temps de son sommeil. Il devint le chien le plus instruit
du monde.
Sous le règne de Théodose le Jeune, l'an de Notre-Seigneur 450, les sept Dormants
se réveillèrent et entrèrent dans la ville d'Éphèse, croyant n'avoir fait qu'un bon somme ;
mais ils trouvèrent tout bien changé. Il y avait longtemps que les persécutions contre
le christianisme étaient finies ; des empereurs chrétiens occupaient les deux trônes impériaux
d'Orient et d'Occident. Les questions des frères et l'étonnement qu'ils témoignèrent
aux réponses qu'on leur fit surprirent tout le monde. Ils contèrent naïvement leur histoire.
Le peuple, frappé d'admiration, les conduisit à l'évêque, celui-ci au patriarche
et le patriarche à l'empereur. Ses sept Dormants révélèrent les choses du monde les plus
singulières et en prédirent qui ne l'étaient pas moins. Ils annoncèrent, entre autres,
l'avénement de Mahomet, l'établissement et les succès de sa religion, comme devant avoir lieu
deux cents ans après leur réveil.
Quand ils eurent satisfait la curiosité de l'empereur, ils se retirèrent de nouveau dans
leur caverne et y moururent tout de bon : on montre encore cette grotte auprès d'Éphèse.
Quant à leur chien Kratim ou Katmir, il acheva sa carrière et vécut autant qu'un chien peut
vivre, en ne comptant pour rien les deux cents ans qu'il avait dormi en compagnie
de ses maîtres. C'était un animal dont les connaissances surpassaient celles de tous
les philosophes, les savants et les beaux-esprits de son siècle ; aussi s'empressait-on
de le fêter et de le régaler ; et les musulmans le placent dans le paradis de Mahomet,
entre l'âne de Balaam et celui qui portait Notre-Seigneur le jour des Rameaux.
Cette historiette a tout l'air d'une contrepartie de la fable d'Épiménides de Crète qui,
s'étant endormi sur le midi dans une caverne en cherchant une de ses brebis égarée,
ne se réveilla que quatre-vingt-sept ans après et se remit à chercher ses brebis comme
s'il n'eût dormi qu'un peu de temps.
Delrio parle d'un paysan qui dormit un automne et un hiver sans se réveiller.