DRAMES
Le théâtre n'a pas négligé les merveilleuses ressources que lui offraient les démons,
les follets, les revenants, la magie et les sciences occultes. De nos jours on a fait
les Sept châteaux du Diable, les Pillules du Diable, la Part du Diable ; on a même mis
en vaudeville les Mémoires du Diable, de M. Soulié. L'Esprit Follet de Collé ; le spectre
de Sémiramis, celui d'Hamlet, les sorcières de Macbeth ; la Sylphide, le magicien
du Pied-de-Mouton et une foule d'autres données sont prises, comme Robin des bois,
le Chasseur rouge, Trilby, le Vampire, les Wilis, etc., etc., du vaste répertoire de prodiges
qui alimentent ce dictionnaire.
L'un des drames les plus célèbres en ce genre est connu en Espagne sous le titre du Diable
prédicateur. On ignore le poète qui a produit ce singulier ouvrage, mais il l'a puisé,
comme Gœthe a puisé Faust, dans les légendes populaires. Nous devons donner une rapide analyse
du Diable prédicateur, dans un livre où le diable, la magie et les sciences occultes
développent toutes leurs phases. Nous emprunterons notre résumé aux curieuses études
que M. Louis de Vieilcastel a publiées sur le théâtre espagnol.
Le Diable prédicateur
L'action du drame intitulé
le Diable prédicateur,
se passe à Lucques.
Le prince de l'abîme, Lucifer, monté sur un dragon ailé, fait en ce moment un voyage
autour du monde pour s'assurer par lui-même de l'étendue de sa puissance. Il appelle Asmodée,
à qui il a laissé en son absence le gouvernement de l'empire infernal ; il lui raconte
ce qu'il a vu et les projets nouveaux que lui ont suggérés ses observations. Parmi les ordres
religieux qui, par leurs prières, désarment la colère du Ciel, il en est un qui a surtout frappé
l'attention de Lucifer et dont il ne parle qu'avec un douloureux emportement, parce qu'il y voit
le principal obstacle au succès de ses efforts : c'est l'ordre des franciscains. Le poète place
ici dans la bouche du démon un résumé des légendes et des traditions qui ont popularisé
dans la Péninsule la mémoire de saint François et fait un magnifique éloge du zèle
et de la piété des religieux franciscains. Il voit en eux ses plus redoutables ennemis.
Son orgueil s'en irrite autant que son ambition :
« Il ne faut pas le dissimuler, Asmodée, dit-il à son confident ; si je ne me hâte d'y pourvoir,
il n'y aura bientôt plus un seul lieu où ces mendiants déguenillés n'aient arboré la bannière
de celui qui, par son héroïque humilité, a mérité d'être appelé le grand lieutenant du Christ
et d'occuper la place que m'a fait perdre jadis ma téméraire présomption. Voici l'entreprise
où je t'appelle ; certes, elle n'est pas aisée. La règle que suivent ces hommes c'est,
tu ne l'ignores pas, la vie apostolique. Cette règle n'a pas été établie par une simple
inspiration d'en haut ; c'est Dieu lui-même qui, de sa propre bouche, l'a dictée à François
et lorsque François, ému de pitié pour ses successeurs, lui demanda où des êtres soumis
aux faiblesses humaines puiseraient la force nécessaire pour observer les vingt-cinq préceptes
dont elle se compose, préceptes si rigoureux qu'aucun ne peut être enfreint sans péché mortel :
Ne t'en inquiète pas, lui répondit le Seigneur ; je me charge de susciter
ceux qui les garderont. Mais il n'a pas dit que tous sans exception y seraient fidèles ;
s'il l'eût dit, tous nos efforts seraient vains. Pars donc pour l'Espagne, dirige-toi
sur Tolède, qui en est aujourd'hui la principale cité ; jettes-y les germes de l'impiété
parmi les hommes d'une condition moyenne et dans le corps des marchands, auxquels ces moines
doivent principalement les aumônes qui les font vivre ; empêche que la dévotion ne prenne racine
dans leurs cœurs, car les espagnols tiennent fortement aux impressions qu'ils ont une fois
reçues. Quant aux riches, ne t'inquiète pas d'eux, leurs désirs immodérés agiront
plus efficacement sur leur âme que toutes tes insinuations. Eussent-ils sous les yeux
des milliers de pauvres, ils n'y feront aucune attention. Comme ils n'ont jamais vu de près
le besoin, ils ne le comprennent pas : je parle du plus grand nombre ; on trouve partout
des exceptions. Pour moi, je reste dans cette ville de Lucques, où je travaille,
par mes artifices, à empêcher ces moines de conserver un couvent qu'ils y ont fondé.
Je m'efforce d'engager les habitants à changer en mauvais traitements et en injures les aumônes
qu'ils leur accordaient. Pars donc pour l'Espagne. Ces malheureux ont beau implorer
la protection divine : je ferai si bien que ce nouveau vaisseau de l'Église échouera
contre les écueils impies et les cœurs rebelles. Se voyant refuser le strict nécessaire,
ils auront peine à se défendre des entraînements de la faiblesse humaine. Leur confiance sera
pour le moins ébranlée, et le navire qui les porte, s'il ne se perd pas tout à fait, sera
au moins maltraité par la tempête ; il s'égarera dans les bas-fonds s'il ne se brise
complètement. »
Asmodée, obéissant aux ordres de son souverain, s'éloigne à l'instant. Depuis ce moment,
il n'est plus question de lui ni de sa mission. Toute l'action du drame se concentre
dans l'attaque que Lucifer lui-même dirige contre les religieux de Lucques. Le plan qu'il vient
d'annoncer s'exécute de point en point. Les bourgeois, cédant aux suggestions secrètes du démon,
deviennent sourds aux prières des malheureux religieux ; les aumônes cessent complètement.
Un certain Ludovic, le plus riche, mais aussi le plus impie des habitants de Lucques,
se distingue surtout par la brutalité de ses refus. Vainement le père gardien s'efforce
de ranimer par ses exhortations la ferveur des fidèles. Son insistance ne fait qu'irriter
des esprits prévenus. Poursuivi, menacé, il se voit forcé de rentrer dans son couvent,
dont les portes, se refermant à l'instant sur lui, peuvent à peine le soustraire,
lui et ses moines, aux outrages de la foule. Le gouverneur lui-même, s'associant à la haine
populaire, essaye d'abord d'engager les religieux à quitter une ville où on ne veut plus
les supporter et bientôt il prétend les y obliger. Privés de toutes ressources, épuisés
par la faim qui les presse, le courage des religieux faiblit. Déjà on parle de vendre les vases
sacrés, d'aller chercher ailleurs une terre plus hospitalière. Le père gardien, dont la pieuse
et noble fermeté a jusqu'à ce moment résisté aux instances de ses frères, commence à chanceler.
Lucifer triomphe. Il se croit au moment d'atteindre le but qu'il s'était proposé, mais sa joie
est de courte durée. Tout à coup une clarté éclatante vient l'éblouir. L'Enfant-Jésus
lui apparaît, le visage couvert d'un voile. Auprès de lui est saint Michel, qui apostrophe ainsi
l'ange déchu.
SAINT MICHEL. — Serpent infernal, j'humilierai ton orgueil.
LUCIFER. — Michel !
SAINT MICHEL. — Comment, connaissant la promesse que le Créateur a faite à François, as-tu pu
croire que tes fourberies enlèveraient à ces religieux leurs moyens d'existence ?
LUCIFER. — Nul ne sait mieux que moi que l'immense parole de Dieu ne peut manquer d'être
accomplie, mais la confiance qu'on place en elle peut faillir et déjà il est bien sûr
que si ce sentiment n'est pas tout à fait détruit chez ces moines, il est au moins fort
ébranlé. Il n'est pas indispensable, pour que je triomphe, qu'ils soient privés
de ce qui leur est nécessaire ; il suffit que j'aie décidé le peuple à le leur refuser.
SAINT MICHEL. — Éh bien ! tu déferas toi-même ton ouvrage. Pour punir ta faute, tu es chargé
d'amener Ludovic à se repentir, à se soumettre à la loi sainte.
LUCIFER. — Moi ! lutter contre moi-même, malheureux que je suis !
SAINT MICHEL. — Ce n'est pas tout ; il faut encore que tu construises un autre couvent
où en dépit de toi, François comptera d'autres disciples.
LUCIFER. — Comment ?
SAINT MICHEL. — Ne réplique pas. Il faut que tu fasses ce que ferait François. Entre
dans son couvent. Reproche à ses moines d'avoir pu penser un instant à l'abandonner. C'est à toi
qu'il appartient désormais d'assurer leur subsistance et en outre de leur fournir des moyens
de secourir un certain nombre de pauvres, comme le prescrit la règle que Dieu leur a dictée.
Va donc et jusqu'à ce que tu reçoives de nouveaux ordres, exécute scrupuleusement
ceux que je viens de te donner. Tu apprendras ainsi à ne plus t'attaquer à François
dans ses moines.
Lucifer reste accablé. Son désespoir s'exhale en plaintes douloureuses contre la partialité
du Très-Haut qui, non content d'avoir donné aux hommes tant de moyens de résister
à ses attaques, le force ainsi à se combattre lui-même. Cependant il faut obéir. Revêtu
d'un froc de franciscain, il se présente à l'improviste au milieu des religieux, qui déjà
se préparent à quitter leur retraite et à s'éloigner.
LUCIFER. — Deo gratias, mes frères. (À part) Quel supplice !
LE PÈRE GARDIEN. — Dieu me soit en aide ! Qui êtes-vous, mon père ? Comment êtes-vous entré
ici ?
FRÈRE NICOLAS. — Il n'a pu entrer par la porte, je l'avais fermée.
LUCIFER. — Aucune porte n'est fermée pour la puissance divine. C'est elle qui,
sans que je pusse m'y refuser, m'a amené ici d'un pays tellement éloigné, que le soleil
lui-même ignore son existence ou dédaigne de le visiter.
LE PÈRE GARDIEN. — Votre nom ?
LUCIFER. — Je m'appelle frère Obéissant forcé. On me nommait jadis Chérubin.
LE FRÈRE ANTOLIN (le gracioso). — C'est sans doute un Basque.
LE PÈRE GARDIEN. — Mon père, dites-nous ce qui vous amène. Vos paroles, le prodige
de votre entrée dans ce couvent, malgré la clôture des portes, nous remplissent de trouble
et d'inquiétude. Je crains quelque piège de notre grand ennemi.
LUCIFER. — Ne craignez rien. C'est par l'ordre de Dieu que je viens, c'est lui qui m'a chargé
de vous reprocher votre peu de foi. Les soldats enrôlés sous la bannière du grand lieutenant
du Christ doivent-ils abandonner ainsi lâchement la place qu'il leur a confiée ? Il n'y a pas
encore deux jours que l'ennemi vous tient assiégés et déjà votre force, votre espérance,
se sont évanouies ! Ceux qui devaient résister comme des rocs aux attaques de l'impiété,
en qui la moindre hésitation serait déjà coupable, reculent ainsi à la simple menace
du danger ! Sachant que Dieu a promis à notre père que le nécessaire ne manquerait jamais
à ses enfants, ils ont pu se rendre coupables au point de douter de l'accomplissement
d'une promesse divine ! (À part) Est-il bien possible que ce soit moi qui parle ainsi !
Je me sens tout brûlant de colère. (Haut) Croyez qu'alors même que dans l'univers entier
les êtres raisonnables fermeraient sans exception leur cœur à la pitié, les anges
vous apporteraient la nourriture qui vous a été promise ; le démon lui-même s'en chargerait
au besoin.
LE FRÈRE ANTOLIN. — Il parle avec tant de chaleur, que la flamme sort par ses yeux.
LE PÈRE GARDIEN. — Mon père, je vois bien que vous êtes un envoyé de Dieu ; je le reconnais
à l'empire que vos paroles exercent sur nous. Je sens que maintenant j'expirerais de faim
mille fois plutôt que d'abandonner la maison de mon père saint François.
LE FRÈRE PIERRE. — Il n'est pas un de ses vrais enfants qui ne soit prêt à donner sa vie
pour Dieu.
LE FRÈRE NICOLAS. — Et ils se repentent tous, mon père, d'avoir pu un seul instant penser
à tourner le dos au danger.
LUCIFER, à part. — Ainsi donc, la peur naturelle à laquelle ils ont un moment cédé devient
pour eux une occasion de s'acquérir de nouveaux titres à la faveur du ciel ! Ceux que Dieu
protège rentrent bien vite dans la bonne voie... (Haut) Mes frères, apaisez par des sacrifices
le juste mécontentement du Créateur, qui vous porte tant de tendresse. Pour moi, je me charge
de pourvoir à votre subsistance ; je serai votre aumônier.
LE FRÈRE ANTOLIN. — Vous espérez trouver des aumônes dans cette ville ? Vous me faites rire.
LUCIFER. — Vous serez bientôt détrompé. Père gardien, ne craignez rien ; faites ouvrir
ces portes.
LE PÈRE GARDIEN. — C'est un ange, il faut lui obéir... Mais le ciel m'éclaire. Dieu me soit
en aide... Cachons ce prodige à mes religieux.
LUCIFER. — Allez tous au chœur et cessez de craindre. Tant que je vous assisterai,
le bercail de François sera à l'abri des attaques des loups.
LE PÈRE GARDIEN. — Oui, puisque Dieu a changé le poison en contre-poison.
Lucifer se met à l'œuvre et tout a bientôt changé de face. Les aumônes arrivent de toutes parts
au couvent, les moyens ordinaires ne suffisent plus pour les y transporter. Du surplus
des produits de la charité publique, un autre monastère s'élève avec rapidité. Le prétendu
moine se multiplie. On le voit partout à la fois, parcourant la ville pour stimuler
la générosité des fidèles, dirigeant la construction du nouvel édifice, pressant les ouvriers,
faisant preuve en tous lieux d'une activité, d'une adresse, d'une force miraculeuse.
Les religieux, frappés de ces qualités extraordinaires auxquelles se mêle dans l'inconnu
quelque chose d'étrange et de mystérieux, se demandent qui il peut être. L'un croit voir en lui
un être étranger à l'humanité ; l'autre, à son ton d'autorité et à une certaine âpreté
de langage, le prend pour le prophète Élie. Le père gardien, qu'une révélation divine a instruit
de la vérité, conseille à ses frères de ne pas chercher à pénétrer les secrets du ciel
et de se contenter d'obéir aux ordres de celui en qui ils ne peuvent méconnaître un envoyé
de Dieu.
Le rôle du père gardien est d'une grande beauté. La simplicité, l'abnégation du moins
se réunissent en lui à la fermeté calme et prudente sans laquelle il n'est pas possible
de diriger utilement d'autres hommes. Il y a entre lui et Lucifer une scène remarquable.
LE PÈRE GARDIEN. — Père Obéissant, le couvent que vous construisez est-il bien avancé ?
LUCIFER. — Il est achevé.
LE PÈRE GARDIEN. — Entièrement ?
LUCIFER. — Il ne reste plus qu'à le blanchir.
LE PÈRE GARDIEN. — La rapidité de cette construction me surprend, je l'avoue.
LUCIFER. — Il y a pourtant cinq mois qu'on en a posé la première pierre et ces cinq mois m'ont
paru cent années. Je n'y ai contribué que par ma présence assidue aux travaux, en cherchant
l'argent nécessaire et en traçant le plan de l'édifice ; mais, si le Créateur me l'eût permis,
j'eusse fait en cinq jours et en moins peut-être plus que cent hommes n'ont fait
en cinq mois.
LE PÈRE GARDIEN, à part. — Il vaut mieux ne pas paraître comprendre. (Haut) Je vous crois ;
mais Dieu ne fait pas de miracles sans nécessité.
LUCIFER. — Ce miracle, je l'aurais fait à moi seul ; je suis assez puissant pour cela,
si Dieu ne m'en eût empêché.
LE PÈRE GARDIEN. — Je sais qui vous êtes. Vous n'avez pas besoin de me le faire entendre.
LUCIFER. — Je ne l'ignore pas.
LE PÈRE GARDIEN. — Et je sais aussi que votre puissance n'égale pas celle de mon père
saint François.
LUCIFER. — Père gardien, la faveur dont votre père jouit auprès du roi du ciel fait
toute sa force et, sous ce rapport, elle est grande, je l'avoue ; mais ce n'est pas
une puissance véritable que celle qui a besoin de recourir à la prière.
LE PÈRE GARDIEN. — Quelle est donc la puissance qui ne procède pas de Dieu ?
LUCIFER. — N'argumentons pas, soyez humble ; auprès de moi, le plus savant en sait bien peu.
LE PÈRE GARDIEN. — Je n'en ai jamais douté ; mais il n'est pas moins vrai qu'avec toute
sa puissance, avec toute sa science, celui qui me parle n'a pu atteindre l'objet de ses vœux
les plus ardents.
LUCIFER. — Non ? Éh bien ! mon père, pourquoi pensez-vous donc que Dieu me punit ?
LE PÈRE GARDIEN. — Pour votre intention.
LUCIFER. — Père gardien, vous êtes un bon religieux, mais votre intelligence est faible.
Lorsque je suis venu vous trouver, vous et vos moines, n'étiez-vous pas résolus à abandonner
lâchement le couvent ? En ce qui vous concerne, j'avais donc atteint mon but,
puisque le Créateur ne s'est interposé que lorsqu'il vous a vus vaincus. Rendez-lui donc
grâce de sa miraculeuse intervention ; mais croyez que si vous aviez eu plus de courage,
mon châtiment serait moindre.
LE PÈRE GARDIEN. — C'est en toute justice que vous m'avez humilié.
LUCIFER. Je suis condamné à faire ce que ferait François, s'il vivait encore. Jugez
s'il était possible de m'imposer une mortification plus douloureuse, sans compter l'ignominie
d'être contraint à me couvrir de sa bure.
LE PÈRE GARDIEN. — Jamais vous n'avez été plus honoré depuis que vous êtes tombé du ciel.
LUCIFER. — L'orgueil vous aveugle et vous fait perdre la mémoire. Oubliez-vous donc
votre origine ? ignorez-vous que vous êtes sorti de la boue et de la poussière ?
LE PÈRE GARDIEN. — Je ne l'oublie pas : je sais que Dieu a formé le premier homme
de ses propres mains, avec un peu de terre ; mais la création de l'ange lui a coûté moins
encore, puisque d'une seule parole...
LUCIFER. — Laissons cela ; de telles matières ne peuvent être traitées entre nous :
vous les ignorez et il ne m'est pas permis de vous répondre. Quand voulez-vous
que nous commencions la fondation nouvelle ?
LE PÈRE GARDIEN. — Sur-le-champ, si vous le trouvez bon.
LUCIFER. — C'est ce que je désire. Quels sont ceux des frères qui y travailleront ?
LE PÈRE GARDIEN. — Je ne puis les désigner ; c'est à vous qu'il appartient de les choisir
et d'en fixer le nombre. Mon devoir est seulement d'exécuter tout ce que vous aurez ordonné.
LUCIFER. — Quelle hypocrite humilité ! Mais le temps viendra bientôt où on le verra passer
d'un extrême à l'autre.
LE PÈRE GARDIEN. — Dieu permettra que vos artifices nous fournissent de nouvelles occasions
de mériter sa grâce.
LUCIFER. — Si Dieu y intervient, cela sera facile sans doute. Autrement je sais par expérience
comment vous combattez.
LE PÈRE GARDIEN. — J'avoue que je ne suis que poussière.
LUCIFER. — Allez, allez faire paître vos brebis. Je les vois qui attendent leur pasteur.
Prenez garde qu'il ne s'en égare quelqu'une ; elle pourrait se perdre.
LE PÈRE GARDIEN. — Ce soin serait superflu de ma part. C'est à vous de les garder
s'il survient quelque danger, puisque Dieu ne vous a envoyé parmi nous que pour être le chien
de garde de son troupeau. (Il sort)
LUCIFER. — Il le faut bien, hélas ! puisqu'il ne m'est permis de mordre aucune de ces brebis.
Mais un jour viendra où le berger et moi, nous nous verrons d'une autre façon.
Il y a, ce me semble, quelque chose d'éminemment dramatique dans cet étrange dialogue,
où le ciel et l'enfer, forcés, pour ainsi dire, d'exister un moment à côté l'un de l'autre,
de suspendre leurs hostilités, de concourir au même but, se dédommagent d'une aussi pénible
contrainte par un assaut d'ironie amère si profondément empreint de leur insurmontable
antipathie. C'est une très belle idée, imparfaitement esquissée, il est vrai, par l'auteur
espagnol, que de montrer la simplicité d'une âme ferme, pure et religieuse, luttant
contre toutes les ressources du génie infernal et le déconcertant même quelquefois par la seule
force de la vertu et de la vérité. Ce qui, dans le texte, ajoute encore à l'effet
de cette scène, mais ce que nous n'avons pu transporter dans la traduction, c'est que
les deux interlocuteurs ne se parlent qu'à la troisième personne. Cette forme autorisée
par le génie de la langue espagnole, donne à leur entretien une teinte vague et mystérieuse
parfaitement appropriée au sujet.
Cependant Lucifer, en raffermissant le courage des religieux, en leur élevant un nouveau
couvent, en réchauffant la ferveur du peuple de Lucques, n'a accompli qu'une partie de sa tâche.
Nous avons vu que saint Michel lui a aussi prescrit de travailler à convertir le mauvais riche
Ludovic. Mais ici tous ses efforts échouent contre l'avarice de cet homme pervers,
contre son impiété, et surtout contre la haine particulière qu'il porte à l'ordre
de saint François. L'éloquence du démon réussit bien à le troubler, à l'effrayer, à le remplir
d'une sorte de respect dont il ne sait comment se rendre compte ; mais rien ne peut
le déterminer à se départir de la moindre parcelle de son immense fortune.
Ludovic vient de se marier. Sa jeune femme Octavie, douce, charmante, pieuse, forme avec lui
le contraste le plus parfait. Avant d'épouser Ludovic, elle avait donné son cœur à un homme
plus digne d'elle. Forcée de renoncer à lui, elle se consacre désormais tout entière
à l'indigne époux que ses parents l'ont forcée d'accepter ; elle ne se permet ni un regret,
ni un souvenir. Néanmoins, la jalousie de Ludovic ne tarde pas à s'éveiller
et dans son emportement il se résout à donner la mort à la malheureuse Octavie. Avertie,
par plusieurs indices, du sort qu'il lui prépare, elle se refuse à fuir : elle croirait
se rendre coupable. Le scélérat l'attire dans un lieu écarté où il espère pouvoir cacher
son crime ; il la frappe d'un coup de poignard, elle tombe en invoquant le nom de la Vierge.
Lucifer, qui avait ordre de la sauver, mais qui n'a pu y parvenir, est auprès d'elle ;
il reconnaît bientôt qu'un prodige va s'opérer.
« Elle est morte et cependant, dit-il, son âme n'est ni montée au ciel, ni descendue
dans l'enfer, et elle n'est pas non plus entrée dans le purgatoire. »
Tout à coup, au son d'une musique céleste, la Vierge apparaît au milieu d'un chœur d'anges ;
elle s'approche d'Octavie et la touche de ses mains. Le seul Lucifer a aperçu la reine
des cieux, invisible pour les yeux mortels. À l'aspect de sa plus puissante ennemie,
de celle qui a brisé son empire, de douloureux souvenirs s'agitent en lui ; il sent plus
vivement les angoisses du désespoir éternel et pourtant, subjugué par
une puissance surnaturelle, il se prosterne, il gémit de ne pouvoir s'associer au culte
que l'univers rend à la mère de Dieu ; il célèbre comme involontairement ses perfections
infinies, sa puissance illimitée, les récompenses qu'elle accorde à ceux qui lui ont voué
une dévotion particulière. Ses transports, le tremblement qui l'agite, le feu qui sort
de ses yeux, les paroles entrecoupées qui s'échappent de sa bouche, étonnent et épouvantent
un moine présent à cette scène, mais pour qui l'apparition céleste est restée non avenue.
Le miracle est enfin accompli ; la Vierge s'éloigne et Octavie ressuscite.
Irrité, mais non persuadé par ce miracle, Ludovic persiste dans son impiété. Vainement Lucifer
tente un dernier effort pour le convertir ; vainement il lui annonce la mort qui le menace,
la damnation qui doit la suivre et qu'une aumône faite à saint François peut détourner.
Ludovic, averti qu'il n'a plus qu'un moment pour se repentir, brave encore la puissance divine.
Au signal enfin donné par saint Michel, Lucifer s'empare de sa proie et Ludovic disparaît
au milieu des flammes. Le démon croit avoir accompli toute sa mission ; déjà il vient rejeter
le froc qui pèse tant à son orgueil ; mais saint Michel lui déclare qu'il lui reste encore
à faire restituer aux pauvres tout ce que leur a dérobé le scélérat qui vient de périr.
Pour exécuter ce nouvel ordre, Lucifer appelle Astaroth, un de ses lieutenants. Ce dernier
prend la figure de Ludovic, fait convoquer tous ceux qui ont à se plaindre de ses spoliations
et leur partage ses richesses. Lorsque cette œuvre de réparation est terminée, Lucifer,
dépouillant enfin le costume monacal, raconte en peu de mots au peuple, accouru de toutes parts
sur le bruit de la prétendue conversion de Ludovic, les étranges événements qui viennent
de se passer.
« Demain, dit-il, le père gardien, qui a tout vu, à qui Dieu a tout révélé, vous donnera,
dans un sermon, des explications plus complètes. Et maintenant, François, la trêve est expirée
entre tes enfants et moi. Je redeviens ton plus grand ennemi. Veille sur eux :
puisqu'il ne m'est pas permis de les priver de leur subsistance, c'est en attaquant leur vertu
que je satisferai ma haine. »
Ainsi se termine le Diable prédicateur.