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DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES

DRAMES

 Le théâtre n'a pas négligé les merveilleuses ressources que lui offraient les démons, les follets, les revenants, la magie et les sciences occultes. De nos jours on a fait les Sept châteaux du Diable, les Pillules du Diable, la Part du Diable ; on a même mis en vaudeville les Mémoires du Diable, de M. Soulié. L'Esprit Follet de Collé ; le spectre de Sémiramis, celui d'Hamlet, les sorcières de Macbeth ; la Sylphide, le magicien du Pied-de-Mouton et une foule d'autres données sont prises, comme Robin des bois, le Chasseur rouge, Trilby, le Vampire, les Wilis, etc., etc., du vaste répertoire de prodiges qui alimentent ce dictionnaire.
L'un des drames les plus célèbres en ce genre est connu en Espagne sous le titre du Diable prédicateur. On ignore le poète qui a produit ce singulier ouvrage, mais il l'a puisé, comme Gœthe a puisé Faust, dans les légendes populaires. Nous devons donner une rapide analyse du Diable prédicateur, dans un livre où le diable, la magie et les sciences occultes développent toutes leurs phases. Nous emprunterons notre résumé aux curieuses études que M. Louis de Vieilcastel a publiées sur le théâtre espagnol.


Le Diable prédicateur

L'action du drame intitulé
le Diable prédicateur,
se passe à Lucques.

Le prince de l'abîme, Lucifer, monté sur un dragon ailé, fait en ce moment un voyage autour du monde pour s'assurer par lui-même de l'étendue de sa puissance. Il appelle Asmodée, à qui il a laissé en son absence le gouvernement de l'empire infernal ; il lui raconte ce qu'il a vu et les projets nouveaux que lui ont suggérés ses observations. Parmi les ordres religieux qui, par leurs prières, désarment la colère du Ciel, il en est un qui a surtout frappé l'attention de Lucifer et dont il ne parle qu'avec un douloureux emportement, parce qu'il y voit le principal obstacle au succès de ses efforts : c'est l'ordre des franciscains. Le poète place ici dans la bouche du démon un résumé des légendes et des traditions qui ont popularisé dans la Péninsule la mémoire de saint François et fait un magnifique éloge du zèle et de la piété des religieux franciscains. Il voit en eux ses plus redoutables ennemis. Son orgueil s'en irrite autant que son ambition :
« Il ne faut pas le dissimuler, Asmodée, dit-il à son confident ; si je ne me hâte d'y pourvoir, il n'y aura bientôt plus un seul lieu où ces mendiants déguenillés n'aient arboré la bannière de celui qui, par son héroïque humilité, a mérité d'être appelé le grand lieutenant du Christ et d'occuper la place que m'a fait perdre jadis ma téméraire présomption. Voici l'entreprise où je t'appelle ; certes, elle n'est pas aisée. La règle que suivent ces hommes c'est, tu ne l'ignores pas, la vie apostolique. Cette règle n'a pas été établie par une simple inspiration d'en haut ; c'est Dieu lui-même qui, de sa propre bouche, l'a dictée à François et lorsque François, ému de pitié pour ses successeurs, lui demanda où des êtres soumis aux faiblesses humaines puiseraient la force nécessaire pour observer les vingt-cinq préceptes dont elle se compose, préceptes si rigoureux qu'aucun ne peut être enfreint sans péché mortel : Ne t'en inquiète pas, lui répondit le Seigneur ; je me charge de susciter ceux qui les garderont. Mais il n'a pas dit que tous sans exception y seraient fidèles ; s'il l'eût dit, tous nos efforts seraient vains. Pars donc pour l'Espagne, dirige-toi sur Tolède, qui en est aujourd'hui la principale cité ; jettes-y les germes de l'impiété parmi les hommes d'une condition moyenne et dans le corps des marchands, auxquels ces moines doivent principalement les aumônes qui les font vivre ; empêche que la dévotion ne prenne racine dans leurs cœurs, car les espagnols tiennent fortement aux impressions qu'ils ont une fois reçues. Quant aux riches, ne t'inquiète pas d'eux, leurs désirs immodérés agiront plus efficacement sur leur âme que toutes tes insinuations. Eussent-ils sous les yeux des milliers de pauvres, ils n'y feront aucune attention. Comme ils n'ont jamais vu de près le besoin, ils ne le comprennent pas : je parle du plus grand nombre ; on trouve partout des exceptions. Pour moi, je reste dans cette ville de Lucques, où je travaille, par mes artifices, à empêcher ces moines de conserver un couvent qu'ils y ont fondé. Je m'efforce d'engager les habitants à changer en mauvais traitements et en injures les aumônes qu'ils leur accordaient. Pars donc pour l'Espagne. Ces malheureux ont beau implorer la protection divine : je ferai si bien que ce nouveau vaisseau de l'Église échouera contre les écueils impies et les cœurs rebelles. Se voyant refuser le strict nécessaire, ils auront peine à se défendre des entraînements de la faiblesse humaine. Leur confiance sera pour le moins ébranlée, et le navire qui les porte, s'il ne se perd pas tout à fait, sera au moins maltraité par la tempête ; il s'égarera dans les bas-fonds s'il ne se brise complètement. »
Asmodée, obéissant aux ordres de son souverain, s'éloigne à l'instant. Depuis ce moment, il n'est plus question de lui ni de sa mission. Toute l'action du drame se concentre dans l'attaque que Lucifer lui-même dirige contre les religieux de Lucques. Le plan qu'il vient d'annoncer s'exécute de point en point. Les bourgeois, cédant aux suggestions secrètes du démon, deviennent sourds aux prières des malheureux religieux ; les aumônes cessent complètement. Un certain Ludovic, le plus riche, mais aussi le plus impie des habitants de Lucques, se distingue surtout par la brutalité de ses refus. Vainement le père gardien s'efforce de ranimer par ses exhortations la ferveur des fidèles. Son insistance ne fait qu'irriter des esprits prévenus. Poursuivi, menacé, il se voit forcé de rentrer dans son couvent, dont les portes, se refermant à l'instant sur lui, peuvent à peine le soustraire, lui et ses moines, aux outrages de la foule. Le gouverneur lui-même, s'associant à la haine populaire, essaye d'abord d'engager les religieux à quitter une ville où on ne veut plus les supporter et bientôt il prétend les y obliger. Privés de toutes ressources, épuisés par la faim qui les presse, le courage des religieux faiblit. Déjà on parle de vendre les vases sacrés, d'aller chercher ailleurs une terre plus hospitalière. Le père gardien, dont la pieuse et noble fermeté a jusqu'à ce moment résisté aux instances de ses frères, commence à chanceler. Lucifer triomphe. Il se croit au moment d'atteindre le but qu'il s'était proposé, mais sa joie est de courte durée. Tout à coup une clarté éclatante vient l'éblouir. L'Enfant-Jésus lui apparaît, le visage couvert d'un voile. Auprès de lui est saint Michel, qui apostrophe ainsi l'ange déchu.
SAINT MICHEL. — Serpent infernal, j'humilierai ton orgueil.
LUCIFER. — Michel !
SAINT MICHEL. — Comment, connaissant la promesse que le Créateur a faite à François, as-tu pu croire que tes fourberies enlèveraient à ces religieux leurs moyens d'existence ?
LUCIFER. — Nul ne sait mieux que moi que l'immense parole de Dieu ne peut manquer d'être accomplie, mais la confiance qu'on place en elle peut faillir et déjà il est bien sûr que si ce sentiment n'est pas tout à fait détruit chez ces moines, il est au moins fort ébranlé. Il n'est pas indispensable, pour que je triomphe, qu'ils soient privés de ce qui leur est nécessaire ; il suffit que j'aie décidé le peuple à le leur refuser.
SAINT MICHEL. — Éh bien ! tu déferas toi-même ton ouvrage. Pour punir ta faute, tu es chargé d'amener Ludovic à se repentir, à se soumettre à la loi sainte.
LUCIFER. — Moi ! lutter contre moi-même, malheureux que je suis !
SAINT MICHEL. — Ce n'est pas tout ; il faut encore que tu construises un autre couvent où en dépit de toi, François comptera d'autres disciples.
LUCIFER. — Comment ?
SAINT MICHEL. — Ne réplique pas. Il faut que tu fasses ce que ferait François. Entre dans son couvent. Reproche à ses moines d'avoir pu penser un instant à l'abandonner. C'est à toi qu'il appartient désormais d'assurer leur subsistance et en outre de leur fournir des moyens de secourir un certain nombre de pauvres, comme le prescrit la règle que Dieu leur a dictée. Va donc et jusqu'à ce que tu reçoives de nouveaux ordres, exécute scrupuleusement ceux que je viens de te donner. Tu apprendras ainsi à ne plus t'attaquer à François dans ses moines.
Lucifer reste accablé. Son désespoir s'exhale en plaintes douloureuses contre la partialité du Très-Haut qui, non content d'avoir donné aux hommes tant de moyens de résister à ses attaques, le force ainsi à se combattre lui-même. Cependant il faut obéir. Revêtu d'un froc de franciscain, il se présente à l'improviste au milieu des religieux, qui déjà se préparent à quitter leur retraite et à s'éloigner.
LUCIFER. — Deo gratias, mes frères. (À part) Quel supplice !
LE PÈRE GARDIEN. — Dieu me soit en aide ! Qui êtes-vous, mon père ? Comment êtes-vous entré ici ?
FRÈRE NICOLAS. — Il n'a pu entrer par la porte, je l'avais fermée.
LUCIFER. — Aucune porte n'est fermée pour la puissance divine. C'est elle qui, sans que je pusse m'y refuser, m'a amené ici d'un pays tellement éloigné, que le soleil lui-même ignore son existence ou dédaigne de le visiter.
LE PÈRE GARDIEN. — Votre nom ?
LUCIFER. — Je m'appelle frère Obéissant forcé. On me nommait jadis Chérubin.
LE FRÈRE ANTOLIN (le gracioso). — C'est sans doute un Basque.
LE PÈRE GARDIEN. — Mon père, dites-nous ce qui vous amène. Vos paroles, le prodige de votre entrée dans ce couvent, malgré la clôture des portes, nous remplissent de trouble et d'inquiétude. Je crains quelque piège de notre grand ennemi.
LUCIFER. — Ne craignez rien. C'est par l'ordre de Dieu que je viens, c'est lui qui m'a chargé de vous reprocher votre peu de foi. Les soldats enrôlés sous la bannière du grand lieutenant du Christ doivent-ils abandonner ainsi lâchement la place qu'il leur a confiée ? Il n'y a pas encore deux jours que l'ennemi vous tient assiégés et déjà votre force, votre espérance, se sont évanouies ! Ceux qui devaient résister comme des rocs aux attaques de l'impiété, en qui la moindre hésitation serait déjà coupable, reculent ainsi à la simple menace du danger ! Sachant que Dieu a promis à notre père que le nécessaire ne manquerait jamais à ses enfants, ils ont pu se rendre coupables au point de douter de l'accomplissement d'une promesse divine ! (À part) Est-il bien possible que ce soit moi qui parle ainsi ! Je me sens tout brûlant de colère. (Haut) Croyez qu'alors même que dans l'univers entier les êtres raisonnables fermeraient sans exception leur cœur à la pitié, les anges vous apporteraient la nourriture qui vous a été promise ; le démon lui-même s'en chargerait au besoin.
LE FRÈRE ANTOLIN. — Il parle avec tant de chaleur, que la flamme sort par ses yeux.
LE PÈRE GARDIEN. — Mon père, je vois bien que vous êtes un envoyé de Dieu ; je le reconnais à l'empire que vos paroles exercent sur nous. Je sens que maintenant j'expirerais de faim mille fois plutôt que d'abandonner la maison de mon père saint François.
LE FRÈRE PIERRE. — Il n'est pas un de ses vrais enfants qui ne soit prêt à donner sa vie pour Dieu.
LE FRÈRE NICOLAS. — Et ils se repentent tous, mon père, d'avoir pu un seul instant penser à tourner le dos au danger.
LUCIFER, à part. — Ainsi donc, la peur naturelle à laquelle ils ont un moment cédé devient pour eux une occasion de s'acquérir de nouveaux titres à la faveur du ciel ! Ceux que Dieu protège rentrent bien vite dans la bonne voie... (Haut) Mes frères, apaisez par des sacrifices le juste mécontentement du Créateur, qui vous porte tant de tendresse. Pour moi, je me charge de pourvoir à votre subsistance ; je serai votre aumônier.
LE FRÈRE ANTOLIN. — Vous espérez trouver des aumônes dans cette ville ? Vous me faites rire.
LUCIFER. — Vous serez bientôt détrompé. Père gardien, ne craignez rien ; faites ouvrir ces portes.
LE PÈRE GARDIEN. — C'est un ange, il faut lui obéir... Mais le ciel m'éclaire. Dieu me soit en aide... Cachons ce prodige à mes religieux.
LUCIFER. — Allez tous au chœur et cessez de craindre. Tant que je vous assisterai, le bercail de François sera à l'abri des attaques des loups.
LE PÈRE GARDIEN. — Oui, puisque Dieu a changé le poison en contre-poison.
Lucifer se met à l'œuvre et tout a bientôt changé de face. Les aumônes arrivent de toutes parts au couvent, les moyens ordinaires ne suffisent plus pour les y transporter. Du surplus des produits de la charité publique, un autre monastère s'élève avec rapidité. Le prétendu moine se multiplie. On le voit partout à la fois, parcourant la ville pour stimuler la générosité des fidèles, dirigeant la construction du nouvel édifice, pressant les ouvriers, faisant preuve en tous lieux d'une activité, d'une adresse, d'une force miraculeuse. Les religieux, frappés de ces qualités extraordinaires auxquelles se mêle dans l'inconnu quelque chose d'étrange et de mystérieux, se demandent qui il peut être. L'un croit voir en lui un être étranger à l'humanité ; l'autre, à son ton d'autorité et à une certaine âpreté de langage, le prend pour le prophète Élie. Le père gardien, qu'une révélation divine a instruit de la vérité, conseille à ses frères de ne pas chercher à pénétrer les secrets du ciel et de se contenter d'obéir aux ordres de celui en qui ils ne peuvent méconnaître un envoyé de Dieu.
Le rôle du père gardien est d'une grande beauté. La simplicité, l'abnégation du moins se réunissent en lui à la fermeté calme et prudente sans laquelle il n'est pas possible de diriger utilement d'autres hommes. Il y a entre lui et Lucifer une scène remarquable.
LE PÈRE GARDIEN. — Père Obéissant, le couvent que vous construisez est-il bien avancé ?
LUCIFER. — Il est achevé.
LE PÈRE GARDIEN. — Entièrement ?
LUCIFER. — Il ne reste plus qu'à le blanchir.
LE PÈRE GARDIEN. — La rapidité de cette construction me surprend, je l'avoue.
LUCIFER. — Il y a pourtant cinq mois qu'on en a posé la première pierre et ces cinq mois m'ont paru cent années. Je n'y ai contribué que par ma présence assidue aux travaux, en cherchant l'argent nécessaire et en traçant le plan de l'édifice ; mais, si le Créateur me l'eût permis, j'eusse fait en cinq jours et en moins peut-être plus que cent hommes n'ont fait en cinq mois.
LE PÈRE GARDIEN, à part. — Il vaut mieux ne pas paraître comprendre. (Haut) Je vous crois ; mais Dieu ne fait pas de miracles sans nécessité.
LUCIFER. — Ce miracle, je l'aurais fait à moi seul ; je suis assez puissant pour cela, si Dieu ne m'en eût empêché.
LE PÈRE GARDIEN. — Je sais qui vous êtes. Vous n'avez pas besoin de me le faire entendre.
LUCIFER. — Je ne l'ignore pas.
LE PÈRE GARDIEN. — Et je sais aussi que votre puissance n'égale pas celle de mon père saint François.
LUCIFER. — Père gardien, la faveur dont votre père jouit auprès du roi du ciel fait toute sa force et, sous ce rapport, elle est grande, je l'avoue ; mais ce n'est pas une puissance véritable que celle qui a besoin de recourir à la prière.
LE PÈRE GARDIEN. — Quelle est donc la puissance qui ne procède pas de Dieu ?
LUCIFER. — N'argumentons pas, soyez humble ; auprès de moi, le plus savant en sait bien peu.
LE PÈRE GARDIEN. — Je n'en ai jamais douté ; mais il n'est pas moins vrai qu'avec toute sa puissance, avec toute sa science, celui qui me parle n'a pu atteindre l'objet de ses vœux les plus ardents.
LUCIFER. — Non ? Éh bien ! mon père, pourquoi pensez-vous donc que Dieu me punit ?
LE PÈRE GARDIEN. — Pour votre intention.
LUCIFER. — Père gardien, vous êtes un bon religieux, mais votre intelligence est faible. Lorsque je suis venu vous trouver, vous et vos moines, n'étiez-vous pas résolus à abandonner lâchement le couvent ? En ce qui vous concerne, j'avais donc atteint mon but, puisque le Créateur ne s'est interposé que lorsqu'il vous a vus vaincus. Rendez-lui donc grâce de sa miraculeuse intervention ; mais croyez que si vous aviez eu plus de courage, mon châtiment serait moindre.
LE PÈRE GARDIEN. — C'est en toute justice que vous m'avez humilié.
LUCIFER. Je suis condamné à faire ce que ferait François, s'il vivait encore. Jugez s'il était possible de m'imposer une mortification plus douloureuse, sans compter l'ignominie d'être contraint à me couvrir de sa bure.
LE PÈRE GARDIEN. — Jamais vous n'avez été plus honoré depuis que vous êtes tombé du ciel.
LUCIFER. — L'orgueil vous aveugle et vous fait perdre la mémoire. Oubliez-vous donc votre origine ? ignorez-vous que vous êtes sorti de la boue et de la poussière ?
LE PÈRE GARDIEN. — Je ne l'oublie pas : je sais que Dieu a formé le premier homme de ses propres mains, avec un peu de terre ; mais la création de l'ange lui a coûté moins encore, puisque d'une seule parole...
LUCIFER. — Laissons cela ; de telles matières ne peuvent être traitées entre nous : vous les ignorez et il ne m'est pas permis de vous répondre. Quand voulez-vous que nous commencions la fondation nouvelle ?
LE PÈRE GARDIEN. — Sur-le-champ, si vous le trouvez bon.
LUCIFER. — C'est ce que je désire. Quels sont ceux des frères qui y travailleront ?
LE PÈRE GARDIEN. — Je ne puis les désigner ; c'est à vous qu'il appartient de les choisir et d'en fixer le nombre. Mon devoir est seulement d'exécuter tout ce que vous aurez ordonné.
LUCIFER. — Quelle hypocrite humilité ! Mais le temps viendra bientôt où on le verra passer d'un extrême à l'autre.
LE PÈRE GARDIEN. — Dieu permettra que vos artifices nous fournissent de nouvelles occasions de mériter sa grâce.
LUCIFER. — Si Dieu y intervient, cela sera facile sans doute. Autrement je sais par expérience comment vous combattez.
LE PÈRE GARDIEN. — J'avoue que je ne suis que poussière.
LUCIFER. — Allez, allez faire paître vos brebis. Je les vois qui attendent leur pasteur. Prenez garde qu'il ne s'en égare quelqu'une ; elle pourrait se perdre.
LE PÈRE GARDIEN. — Ce soin serait superflu de ma part. C'est à vous de les garder s'il survient quelque danger, puisque Dieu ne vous a envoyé parmi nous que pour être le chien de garde de son troupeau. (Il sort)
LUCIFER. — Il le faut bien, hélas ! puisqu'il ne m'est permis de mordre aucune de ces brebis. Mais un jour viendra où le berger et moi, nous nous verrons d'une autre façon.

Il y a, ce me semble, quelque chose d'éminemment dramatique dans cet étrange dialogue, où le ciel et l'enfer, forcés, pour ainsi dire, d'exister un moment à côté l'un de l'autre, de suspendre leurs hostilités, de concourir au même but, se dédommagent d'une aussi pénible contrainte par un assaut d'ironie amère si profondément empreint de leur insurmontable antipathie. C'est une très belle idée, imparfaitement esquissée, il est vrai, par l'auteur espagnol, que de montrer la simplicité d'une âme ferme, pure et religieuse, luttant contre toutes les ressources du génie infernal et le déconcertant même quelquefois par la seule force de la vertu et de la vérité. Ce qui, dans le texte, ajoute encore à l'effet de cette scène, mais ce que nous n'avons pu transporter dans la traduction, c'est que les deux interlocuteurs ne se parlent qu'à la troisième personne. Cette forme autorisée par le génie de la langue espagnole, donne à leur entretien une teinte vague et mystérieuse parfaitement appropriée au sujet.
Cependant Lucifer, en raffermissant le courage des religieux, en leur élevant un nouveau couvent, en réchauffant la ferveur du peuple de Lucques, n'a accompli qu'une partie de sa tâche. Nous avons vu que saint Michel lui a aussi prescrit de travailler à convertir le mauvais riche Ludovic. Mais ici tous ses efforts échouent contre l'avarice de cet homme pervers, contre son impiété, et surtout contre la haine particulière qu'il porte à l'ordre de saint François. L'éloquence du démon réussit bien à le troubler, à l'effrayer, à le remplir d'une sorte de respect dont il ne sait comment se rendre compte ; mais rien ne peut le déterminer à se départir de la moindre parcelle de son immense fortune.
Ludovic vient de se marier. Sa jeune femme Octavie, douce, charmante, pieuse, forme avec lui le contraste le plus parfait. Avant d'épouser Ludovic, elle avait donné son cœur à un homme plus digne d'elle. Forcée de renoncer à lui, elle se consacre désormais tout entière à l'indigne époux que ses parents l'ont forcée d'accepter ; elle ne se permet ni un regret, ni un souvenir. Néanmoins, la jalousie de Ludovic ne tarde pas à s'éveiller et dans son emportement il se résout à donner la mort à la malheureuse Octavie. Avertie, par plusieurs indices, du sort qu'il lui prépare, elle se refuse à fuir : elle croirait se rendre coupable. Le scélérat l'attire dans un lieu écarté où il espère pouvoir cacher son crime ; il la frappe d'un coup de poignard, elle tombe en invoquant le nom de la Vierge. Lucifer, qui avait ordre de la sauver, mais qui n'a pu y parvenir, est auprès d'elle ; il reconnaît bientôt qu'un prodige va s'opérer.
« Elle est morte et cependant, dit-il, son âme n'est ni montée au ciel, ni descendue dans l'enfer, et elle n'est pas non plus entrée dans le purgatoire. »
Tout à coup, au son d'une musique céleste, la Vierge apparaît au milieu d'un chœur d'anges ; elle s'approche d'Octavie et la touche de ses mains. Le seul Lucifer a aperçu la reine des cieux, invisible pour les yeux mortels. À l'aspect de sa plus puissante ennemie, de celle qui a brisé son empire, de douloureux souvenirs s'agitent en lui ; il sent plus vivement les angoisses du désespoir éternel et pourtant, subjugué par une puissance surnaturelle, il se prosterne, il gémit de ne pouvoir s'associer au culte que l'univers rend à la mère de Dieu ; il célèbre comme involontairement ses perfections infinies, sa puissance illimitée, les récompenses qu'elle accorde à ceux qui lui ont voué une dévotion particulière. Ses transports, le tremblement qui l'agite, le feu qui sort de ses yeux, les paroles entrecoupées qui s'échappent de sa bouche, étonnent et épouvantent un moine présent à cette scène, mais pour qui l'apparition céleste est restée non avenue. Le miracle est enfin accompli ; la Vierge s'éloigne et Octavie ressuscite.
Irrité, mais non persuadé par ce miracle, Ludovic persiste dans son impiété. Vainement Lucifer tente un dernier effort pour le convertir ; vainement il lui annonce la mort qui le menace, la damnation qui doit la suivre et qu'une aumône faite à saint François peut détourner. Ludovic, averti qu'il n'a plus qu'un moment pour se repentir, brave encore la puissance divine. Au signal enfin donné par saint Michel, Lucifer s'empare de sa proie et Ludovic disparaît au milieu des flammes. Le démon croit avoir accompli toute sa mission ; déjà il vient rejeter le froc qui pèse tant à son orgueil ; mais saint Michel lui déclare qu'il lui reste encore à faire restituer aux pauvres tout ce que leur a dérobé le scélérat qui vient de périr. Pour exécuter ce nouvel ordre, Lucifer appelle Astaroth, un de ses lieutenants. Ce dernier prend la figure de Ludovic, fait convoquer tous ceux qui ont à se plaindre de ses spoliations et leur partage ses richesses. Lorsque cette œuvre de réparation est terminée, Lucifer, dépouillant enfin le costume monacal, raconte en peu de mots au peuple, accouru de toutes parts sur le bruit de la prétendue conversion de Ludovic, les étranges événements qui viennent de se passer.
« Demain, dit-il, le père gardien, qui a tout vu, à qui Dieu a tout révélé, vous donnera, dans un sermon, des explications plus complètes. Et maintenant, François, la trêve est expirée entre tes enfants et moi. Je redeviens ton plus grand ennemi. Veille sur eux : puisqu'il ne m'est pas permis de les priver de leur subsistance, c'est en attaquant leur vertu que je satisferai ma haine. »

Ainsi se termine le Diable prédicateur.

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