ÉCRITURE
Art de juger les hommes par leur écriture, d'après Lavater.
Tous les mouvements de notre corps reçoivent leurs modifications du tempérament et du caractère.
Le mouvement du sage n'est pas celui de l'idiot, le port et la démarche diffèrent sensiblement
du colérique au flegmatique, du sanguin au mélancolique.
De tous les mouvements du corps, il n'en est point d'aussi variés que ceux de la main
et des doigts, et de tous les mouvements de la main et des doigts, les plus diversifiés sont
ceux que nous faisons en écrivant. Le moindre mot jeté sur le papier, combien de points,
combien de courbes ne renferme-t-il pas !..
Il est évident encore, poursuit Lavater, que chaque tableau, que chaque figure détachée et,
aux yeux de l'observateur et du connaisseur, chaque trait, conservent et rappellent l'idée
du peintre. Que cent peintres, que tous les écoliers d'un même maître dessinent la même figure,
que toutes ces copies ressemblent à l'original de la manière la plus frappante,
elles n'en auront pas moins, chacune, un caractère particulier, une teinte et une touche
qui les feront distinguer.
Si l'on est obligé d'admettre une expression caractéristique pour les ouvrages de peinture,
pourquoi voudrait-on qu'elle disparût entièrement dans les dessins et dans les figures
que nous traçons sur le papier ? Chacun de nous a son écriture propre, individuelle
et inimitable, ou qui du moins ne saurait être contrefaite que très difficilement et très
imparfaitement. Les exceptions sont en trop petit nombre pour détruire la règle.
Cette diversité incontestable des écritures ne serait-elle point fondée sur la différence
réelle du caractère moral ?
On objectera que le même homme, qui pourtant n'a qu'un seul et même caractère, peut diversifier
son écriture. Mais cet homme, malgré son égalité de caractère, agit ou du moins paraît agir
souvent de mille manières différentes. De même qu'un esprit doux se livre quelquefois
à des emportements, de même aussi la plus belle main se permet, dans l'occasion, une écriture
négligée ; mais alors encore celle-ci aura un caractère tout à fait différent du griffonnage
d'un homme qui écrit toujours mal. On reconnaîtra la belle main du premier jusque dans sa plus
mauvaise écriture, tandis que l'écriture la plus soignée du second se ressentira toujours
de son barbouillage.
Cette diversité de l'écriture d'une seule et même personne ne fait que confirmer la thèse ;
il résulte de là que la disposition d'esprit où nous nous trouvons influe sur notre écriture.
Avec la même encre, avec la même plume et sur le même papier, l'homme façonnera tout autrement
son écriture quand il traite une affaire désagréable, ou quand il s'entretient cordialement
avec son ami.
Chaque nation, chaque pays, chaque ville a son écriture particulière, tout comme ils ont
une physionomie et une forme qui leur sont propres. Tous ceux qui ont un commerce de lettres
un peu étendu pourront vérifier la justesse de cette remarque. L'observateur intelligent ira
plus loin et il jugera déjà du caractère de son correspondant sur la seule adresse
— j'entends l'écriture de l'adresse, car le style fournit des indices plus positifs encore —
à peu près comme le titre d'un livre nous fait connaître souvent la tournure d'esprit
de l'auteur.
Une belle écriture suppose nécessairement une certaine justesse d'esprit, et en particulier
l'amour de l'ordre. Pour écrire avec une belle main, il faut avoir du moins une veine d'énergie,
d'industrie, de précision et de goût, chaque effet supposant une cause qui lui est analogue.
Mais ces gens, dont l'écriture est si belle et si élégante, la peindraient peut-être encore
mieux si leur esprit était plus cultivé et plus orné.
On distingue, dans l'écriture, la substance et le corps des lettres, leur forme
et leur arrondissement, leur hauteur et leur longueur, leur position, leur liaison,
l'intervalle qui les sépare, l'intervalle qui est entre les lignes, la netteté de l'écriture,
sa légèreté ou sa pesanteur. Si tout cela se trouve dans une parfaite harmonie, il n'est
nullement difficile de découvrir quelque chose d'assez précis dans le caractère fondamental
de l'écrivain.
Une écriture de travers annonce un caractère faux, dissimulé, inégal. Il y a la plupart
du temps une analogie admirable entre le langage, la démarche et l'écriture.
Des lettres inégales, mal jointes, mal séparées, mal alignées et jetées en quelque sorte
séparément sur le papier, annoncent un naturel flegmatique, lent, peu ami de l'ordre
et de la propreté.
Une écriture plus liée, plus suivie, plus énergique et plus ferme annonce plus de vie,
plus de chaleur, plus de goût. Il y a des écritures qui dénotent la lenteur d'un homme lourd
et d'un esprit pesant.
Une écriture bien formée, bien arrondie, promet de l'ordre, de la précision et du goût.
Une écriture extraordinairement soignée annonce plus de précision et plus de fermeté,
mais peut-être moins d'esprit.
Une écriture lâche dans quelques-unes de ses parties, serrée dans quelques autres, puis longue,
puis étroite, puis soignée, puis négligée, laisse entrevoir un caractère léger, incertain
et flottant.
Une écriture lancée, des lettres jetées, pour ainsi dire, d'un seul trait, et qui annoncent
la vivacité de l'écrivain, désignent un esprit ardent, du feu et des caprices.
Une écriture un peu penchée sur la droite et bien coulante, annonce de l'activité
et de la pénétration.
Une écriture bien liée, coulante et presque perpendiculaire, promet de la finesse et du goût.
Une écriture originale et hasardée d'une certaine façon, sans méthode, mais belle et agréable,
porte l'empreinte du génie, etc.
Il est inutile d'observer combien, avec quelques remarques judicieuses, ce système est plein
de témérités et d'exagérations.