ESPRITS
Les anciens ont cru que les esprits, qu'ils appelaient démons ou génies, étaient
des demi-dieux. Chaque nation, dit Apulée, même chaque famille et chaque homme, a son esprit
qui le guide et qui veille sur sa conduite. Tous les peuples avaient du respect pour eux
et les romains les révéraient. Ils n'assiégeaient les villes et n'entreprenaient leurs guerres
qu'après que leurs prêtres avaient invoqué le génie du pays. Caligula même fit punir
publiquement quelques-uns de ceux qui les avaient maudits.
Des philosophes se sont imaginé que ces esprits n'étaient que les âmes des morts qui, étant
une fois séparées de leurs corps, erraient incessamment sur la terre. Ce sentiment
leur paraissait d'autant plus vraisemblable, qu'ils se vantaient de voir des spectres auprès
des tombeaux, dans les cimetières, dans les lieux où l'on avait tué quelques personnes.
Les esprits, dit Wecker, sont les seigneurs de l'air ; ils peuvent exciter les tempêtes, rompre
les nues et les transporter où ils veulent, avec de grands tourbillons ; enlever l'eau
de la mer, en former la grêle et tout ce que bon leur semble.
Il y a, dans l'intérieur de l'Amérique septentrionale, des peuplades sauvages qui croient que
lorsqu'un homme est enterré, sans qu'on place auprès de lui tout ce qui lui a appartenu,
son esprit revient sous forme humaine et se montre sur les arbres les plus près de sa maison,
armé d'un fusil ; on ajoute qu'il ne peut jouir du repos qu'après que les objets qu'il réclame
ont été déposés dans sa tombe.
Les siamois admettent une multitude d'esprits répandus dans l'air, dont la puissance est fort
grande et qui sont très malfaisants. Ils tracent certaines paroles magiques sur des feuilles
de papier, pour se prémunir contre leur malice. Lorsqu'ils préparent une médecine,
ils garnissent le bord du vase d'un grand nombre de ces papiers, de peur que les esprits
n'emportent la vertu des remèdes.
Les autres cabalistiques ont prétendu que les esprits étaient des créatures matérielles,
composées de la substance la plus pure des éléments ; que plus cette matière était subtile,
plus ils avaient de pouvoir et d'action. Ces auteurs en distinguent de deux sortes,
de supérieurs et d'inférieurs : les supérieurs sont ou célestes ou aériens ; les inférieurs
sont ou aquatiques ou terrestres.
Ceux qui ont cru que ces esprits étaient des créatures matérielles, les ont assujettis
à la mort comme les hommes. Cardan dit que les esprits qui apparurent à son père lui firent
connaître qu'ils naissaient et qu'ils mouraient comme nous ; mais que leur vie était plus
longue et plus heureuse que la nôtre.
Voici de petits traits d'esprits.
Guillaume de Paris écrit que l'an 1447, il y avait un esprit à Poitiers, dans la paroisse
de Saint-Paul, lequel rompait vitres et verrières et frappait à coups de pierres sans blesser
personne.
Cæsarius raconte que la fille d'un prévôt de Cologne était si tourmentée d'un esprit malin,
qu'elle en devint frénétique. Le père fut averti de faire aller sa fille au-delà du Rhin
et de la changer de lieu ; ce qu'il fit. L'esprit fut obligé d'abandonner la fille,
mais il battit tant le père qu'il en mourut trois jours après.
Nous rapporterons d'autres histoires d'esprits.
Au commencement du règne de Charles IV, dit le Bel, l'esprit d'un bourgeois, mort depuis
quelques années, parut sur la place publique d'Arles en Provence ; il rapportait des choses
merveilleuses de l'autre monde. Le prieur des Jacobins d'Arles, homme de bien, pensa que
cet esprit pouvait bien être un démon déguisé. Il se rendit sur la place ; soudain l'esprit
découvrit qui il était et pria qu'on le tirât du purgatoire. Ayant ainsi parlé, il disparut ;
et, comme on pria pour son âme, il ne fut oncques vu depuis.
En 1750, un officier du prince de Conti, étant couché dans le château de l'Île-Adam, sentit
tout à coup enlever sa couverture. Il la retire ; on renouvelle le manège, tant qu'à la fin
l'officier ennuyé jure d'exterminer le mauvais plaisant, met l'épée à la main, cherche dans
tous les coins et ne trouve rien. Étonné, mais brave, il veut, avant de conter son aventure,
éprouver encore le lendemain si l'importun reviendra. Il s'enferme avec soin, se couche,
écoute longtemps et finit par s'endormir. Alors on lui joue le même tour que la veille.
Il s'élance du lit, renouvelle ses menaces et perd son temps en recherches. La crainte s'empare
de lui ; il appelle un frotteur, qu'il prie de coucher dans sa chambre, sans lui dire
pour quel motif. Mais l'esprit qui avait fait son tour, ne paraît plus.
La nuit suivante, il se fait accompagner du frotteur, à qui il raconte ce qui lui est arrivé,
et ils se couchent tous deux. Le fantôme vient bientôt, éteint la chandelle qu'ils avaient
laissée allumée, les découvre et s'enfuit. Comme ils avaient entrevu cependant un monstre
difforme, hideux et gambadant, le frotteur s'écria que c'était le diable, et courut chercher
de l'eau bénite. Mais au moment qu'il levait le goupillon pour asperger la chambre, l'esprit
le lui enlève et disparaît...
Les deux champions poussent des cris ; on accourt ; on passe la nuit en alarmes, et le matin
on aperçoit sur le toit de la maison un gros singe qui, armé du goupillon, le plongeait
dans l'eau de la gouttière et en arrosait les passants.
En 1210, un bourgeois d'Épinal, nommé Hugues, fut visité par un esprit qui faisait des choses
merveilleuses et qui parlait sans se montrer. On lui demanda son nom et de quel lieu il venait ?
Il répondit qu'il était l'esprit d'un jeune homme de Clérentine, village à sept lieues d'Épinal
et que sa femme vivait encore.
Un jour, Hugues ayant ordonné à son valet de seller son cheval et de lui donner à manger,
le valet différa de faire ce qu'on lui commandait ; l'esprit fit son ouvrage, au grand
étonnement de tout le monde.
Un autre jour, Hugues, voulant se faire saigner, dit à sa fille de préparer des bandelettes.
L'esprit alla prendre une chemise neuve dans une autre chambre, la déchira par bandes et vint
la présenter au maître, en lui disant de choisir les meilleures.
Un autre jour, la servante du logis ayant étendu du linge dans le jardin pour le faire sécher,
l'esprit le porta au grenier et le plia plus proprement que n'aurait pu faire la plus habile
blanchisseuse.
Ce qui est remarquable, c'est que, pendant six mois qu'il fréquenta cette maison, il n'y fit
aucun mal à personne et ne rendit que de bons offices, contre l'ordinaire de ceux
de son espèce.
Sur la fin de l'année 1746, on entendit comme des soupirs qui partaient d'un coin
de l'imprimerie du sieur Lahard, l'un des conseillers de la ville de Constance. Les garçons
de l'imprimerie n'en firent que rire d'abord. Mais dans les premiers jours de janvier,
on distingua plus de bruit qu'auparavant. On frappait rudement contre la muraille, vers le même
coin où l'on avait d'abord entendu des soupirs ; on en vint jusqu'à donner des soufflets
aux imprimeurs et à jeter leurs chapeaux par terre. L'esprit continua son manège pendant
plusieurs jours, donnant des soufflets aux uns, jetant des pierres aux autres ; en sorte que
les compositeurs furent obligés d'abandonner ce coin de l'imprimerie. Il se se fit alors
beaucoup d'autres tours, dans lesquels les expériences de la physique amusante entrèrent
probablement pour beaucoup ; et enfin cette farce cessa sans explication.
Voy. APPARITION,
DROLLES, etc.
Voici l'histoire d'un esprit qui fut cité en justice.
En 1761, un fermier de Southams, dans le comté de Warwick — Angleterre — fut assassiné
en revenant chez lui : le lendemain, un voisin vint trouver la femme de ce fermier et lui
demanda si son mari était rentré ; elle répondit que non et qu'elle en était dans de grandes
inquiétudes.
« Vos inquiétudes, répliqua cet homme, ne peuvent égaler les miennes ; car, comme j'étais
couché cette nuit, sans être encore endormi, votre mari m'est apparu, couvert de blessures,
et m'a dit qu'il avait été assassiné par son ami John Dick, et que son cadavre avait été jeté
dans une marnière. »
La fermière, alarmée, fit des perquisitions. On découvrit dans la marnière le corps blessé
aux endroits que le voisin avait désignés. Celui que le revenant avait accusé fut saisi et mis
entre les mains des juges, comme violemment soupçonné du meurtre. Son procès fut instruit
à Warwick ; les jurés l'auraient condamné aussi témérairement que le juge de paix l'avait
arrêté, si lord Raymond, le principal juge, n'avait suspendu l'arrêt.
« Messieurs, dit-il aux jurés, je crois que vous donnez plus de poids au témoignage
d'un revenant qu'il n'en mérite. Quelque cas qu'on fasse de ces sortes d'histoires,
nous n'avons aucun droit de suivre nos inclinations particulières sur ce point. Nous formons
un tribunal de justice et nous devons nous régler sur la loi ; or je ne connais aucune loi
existante qui admette le témoignage d'un revenant ; et quand il y en aurait une
qui l'admettrait, le revenant ne paraît pas pour faire sa déposition. Huissiers, ajouta-t-il,
appelez le revenant. »
Ce que l'huissier fit par trois fois, sans que le revenant parût.
« Messieurs, continua lord Raymond, le prisonnier qui est à la barre est, suivant le témoignage
de gens irréprochables, d'une réputation sans tache ; et il n'a point paru, dans le cours
des informations, qu'il y ait eu aucune espèce de querelle entre lui et le mort. Je le crois
absolument innocent et, comme il n'y a nulle preuve contre lui ni directe ni indirecte, il doit
être renvoyé. Mais par plusieurs circonstances qui m'ont frappé dans le procès, je soupçonne
fortement la personne qui a vu le revenant d'être le meurtrier ; auquel cas il n'est pas
difficile de concevoir qu'il ait pu désigner la place, les blessures, la marnière et le reste,
sans aucun secours surnaturel ; en conséquence de ces soupçons, je me crois en droit
de le faire arrêter, jusqu'à ce que l'on fasse de plus amples informations. »
Cet homme fut effectivement arrêté ; on fit des perquisitions dans sa maison ; on trouva
les preuves de son crime, qu'il avoua lui-même à la fin, et il fut exécuté aux assises
suivantes. Voy. DÉMONS, etc.