FAQUIR ou FAKIR
Il y a dans l'Inde des fakirs qui sont d'habiles et puissants jongleurs. On lit
ce qui suit dans l'ouvrage de M. Osborne, intitulé la Cour
et le Camp de Rundjet-Sing :
À la cour de ce prince indien, la mission anglaise eut l'occasion de voir un personnage
appelé le Fakir, homme enterré et ressuscité, dont les prouesses avaient fait du bruit
dans les provinces de Punjab.
Ce Fakir est en grande vénération parmi les sihks, à cause de la faculté qu'il a
de s'enterrer tout vivant pendant un temps donné. Nous avions ouï raconter de lui
tant d'histoires, que notre curiosité était excitée. Voilà plusieurs années qu'il fait
le métier de se laisser enterrer. Le capitaine Wade me dit avoir été témoin
d'une de ses résurrections, après un enterrement de quelques mois. La cérémonie
préliminaire avait eu lieu en présence de Rundjet-Sing, du général Ventura
et des principaux sirdars.
Les préparatifs avaient duré plusieurs jours, on avait arrangé un caveau tout exprès.
Le Fakir termina ses dispositions finales en présence du souverain ; il se boucha avec
de la cire les oreilles, le nez et tous les autres orifices par lesquels l'air aurait
pu entrer dans son corps. Il n'excepta que la bouche. Cela fait, il fut déshabillé
et mis dans un sac de toile, après qu'il se fut retourné la langue pour fermer
le passage de la gorge et qu'il se fut posé dans une espèce de léthargie ; le sac fut
fermé et cacheté du sceau de Rundjet-Sing et déposé dans une boîte de sapin qui, fermée
et scellée également, fut descendue dans le caveau. Par-dessus on répandit et on foula
de la terre, on sema de l'orge et on plaça des sentinelles.
Il paraît que le maharajah, très sceptique sur cette mort, envoya deux fois des gens
pour fouiller la terre, ouvrir le caveau et visiter le cercueil. On trouva chaque fois
le Fakir dans la même position et avec tous les signes d'une suspension de vie.
Au bout de dix mois, terme fixé, le capitaine Wade accompagna le maharajah pour
assister à l'exhumation : il examina attentivement par lui-même l'intérieur
de la tombe ; il vit ouvrir les serrures, briser les sceaux et porter la boîte
ou cercueil au grand air. Quand on en tira le Fakir, les doigts posés sur son artère
et sur son cœur ne purent percevoir aucune pulsation. La première chose qui fut faite
pour le rappeler à la vie, et la chose ne se fit pas sans peine, fut de ramener
la langue à sa place naturelle. Le capitaine Wade remarqua que l'occiput était brûlant,
mais le reste du corps très frais et très sain. On l'arrosa d'eau chaude et au bout
de deux heures le ressuscité était aussi bien que dix mois auparavant.
Il prétend faire dans son caveau les rêves les plus délicieux : aussi redoute-t-il
d'être réveillé de sa léthargie. Ses ongles et ses cheveux cessent de croître :
sa seule crainte est d'être entamé par des vers ou des insectes ; c'est pour s'en
préserver qu'il fait suspendre au centre du caveau la boite où il repose.
Ce Fakir eut la maladroite fantaisie de faire l'épreuve de sa mort et de sa résurrection
devant la mission anglaise, lorsqu'elle arriva à Lahore. Mais les Anglais,
avec une cruelle méfiance, proposèrent de lui imposer quelques précautions de plus :
ils montrèrent des cadenas à eux appartenant et parlèrent de mettre au tombeau
des factionnaires européens. Le Fakir fit d'abord de la diplomatie ; il se troubla
et finalement refusa de se soumettre aux conditions britanniques. Runjet-Sing
se fâcha.
« Je vois bien, dit le Fakir au capitaine Osborne, que vous voulez me perdre, et que
je ne sortirai pas vivant de mon tombeau. »
Le capitaine, ne désirant pas du tout avoir à se reprocher la mort du pauvre charlatan,
renonça à l'épreuve.