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DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES

FORGE

 La forge de Vivegnis, légende liégeoise

Quand, après avoir laissé derrière soi les deux tours lourdes et écrasées de Saint-Barthélemy, on prend par la rue au Potay et qu'on sort de la ville de Liège par la porte de Vivegnis, on trouve à peu près au milieu du faubourg à droite, une petite porte basse peinte en vert et surmontée d'une enseigne de fleuriste. Cette porte s'ouvre dans un jardin assez spacieux où croissent, en toute saison, soit en pleine terre, soit dans une vaste serre impénétrable au froid, les fleurs les plus riches et les plus variées. À côté de cette serre s'élève une modeste habitation occupée de père en fils par une dynastie de fleuristes renommés dans tout ce faubourg où cependant les fleuristes abondent ; une profonde solitude règne dans ce jardin ; les abeilles et les papillons des environs y font, durant la saison tout entière, une ample moisson de miel et de parfums. Rien ne trouble leurs folâtres ébats, ni le roulement des lourds chariots qui ébranlent presque sans relâche le pavé de la rue, ni le retentissement continuel des marteaux qui frappent sur l'enclume d'une forge, située en face de la porte. Là un silence presque claustral, tandis qu'un bruit perpétuel gronde au dehors.
Dans cette solitude, dans ce silence, vivait, il y a quarante ans, le ménage le plus heureux de la terre ; plus d'une fois vous avez rêvé le bonheur qui régnait dans cet enclos. Vous eussiez envié le couple fortuné qui vivait là loin du monde, s'épanouissant parmi les fleurs, lui né dans cette maison, elle rieuse enfant née dans le joyeux village de Jupille. Ils restaient là cachés à tous les yeux comme les roses de leur serre ; chaque jour seulement, vers le soir, la porte s'ouvrait à demi pour livrer passage à de frais bouquets qui s'en allaient dans le monde, messagers embaumés qui disaient de si douces choses dans leur langage de parfums. Mais quand le souriant avril arrivait, quand les premières hirondelles, attirées par un tiède rayon du soleil, venaient à légers coups de becs frapper sur les vitres de la serre, comme pour inviter les fleurs à en sortir, ils en sortaient avec toute leur famille de roses, de lilas et toutes ces milles richesses variées du printemps, ils revenaient vivre au grand soleil.
Ainsi deux années s'étaient écoulées. Rien encore n'avait troublé cette vie charmante. Pas un nuage n'était venu obscurcir l'azur de leur beau ciel. Un matin de printemps, Maurice le jardinier dit à sa femme :
« Ma bonne Thérèse, il faut que je m'absente un jour tout entier. Il faut que je passe un jour à Argenteau, là-bas où les fleurs du comte m'appellent. Demain, avant midi, je serai de retour. Aie soin, jusque-là, de notre serre, car les nuits sont froides encore. Que le feu ne s'éteigne pas. Adieu, à demain !
— À demain ! » répondit la jeune femme, triste comme si Maurice allait s'absenter pour un long voyage. Elle sentit son cœur se serrer quand elle eut entendu la porte du jardin se refermer ; elle pressa sur sa poitrine son fils en lui disant, à l'enfant qui ne comprenait pas encore :
« Nous prierons pour ton père. »
Le jour se passa ; puis, le soir venu, elle mit son fils dans son berceau et l'endormit doucement en lui chantant sa plus belle chanson de nourrice. Mais cette chanson fut d'une singulière tristesse ce soir-là. L'enfant dormait profondément et la mère, assise à côté de lui, le regardait, respirant à peine, et s'enivrait de cette délicieuse contemplation. Thérèse s'était oubliée ainsi à côté de l'enfant ; minuit était prêt à sonner quand elle se leva tout à coup pour s'assurer que le feu n'était pas éteint dans la serre. Elle vit que la houille était morte, que la cendre était froide, que les tuyaux étaient glacés comme le foyer lui-même. Les fleurs avaient froid. Elles grelottaient et se cachaient ; Thérèse en eut pitié.
Mais elle eut beau remuer l'âtre de la cuisine, pas une braise à rallumer le foyer de la serre.
« Les pauvres fleurs ! » se disait-elle, lorsqu'elle avisa tout à coup, par la fenêtre, une vive clarté dans la forge d'en face.
Minuit sonnait en ce moment et tout y paraissait déjà en pleine besogne ; le vaste soufflet animait la flamme du fourneau. Les compagnons, groupés autour de l'enclume, frappaient à grands coups de marteau sur le fer rouge dont les étincelles jaillissaient autour d'eux comme des gouttes de lumière.
Elle s'en alla donc à la forge. .
« Maitre Thomas, me permettriez-vous, dit-elle, de prendre quelques charbons à votre fourneau pour rallumer le feu de notre serre qui vient de s'éteindre ? »
Une figure qui n'était pas celle de maître Thomas le forgeron, lui fit un signe affirmatif.
Thérèse prit donc trois ou quatre charbons ardents et courut à la serre. Mais elle y fut à peine arrivée, que les charbons étaient déjà éteints. Elle eut beau souffler, elle ne put parvenir à les rallumer. Ils étaient froids.
Elle retourna une seconde fois à la forge.
« Maître, vos charbons se sont éteints avant que je ne fusse entrée dans la serre ; me permettez-vous d'en prendre d'autres ? »
La même figure lui répondit par le même signe de tête.
Elle prit de nouveau quelques charbons. Mais ils étaient éteints et froids comme les autres, avant qu'elle n'eût franchi le seuil du jardin.
Pour la troisième fois, elle voulut retourner à la forge, lorsqu'au moment de mettre le pied dans l'ouvroir, elle fut prise soudain d'une grande épouvante. Elle s'aperçut d'une chose qu'elle n'avait pas remarquée d'abord ; c'est que les marteaux qui forgeaient à grands coups le fer rougi ne produisaient pas le moindre bruit sur l'enclume et retombaient sur le métal pétillant comme des marteaux de ouate sur une barre de coton.
Les forgerons s'arrêtèrent aussi et se tournèrent vers la jeune femme avec des regards aussi flamboyants que la braise de leur fourneau. L'un d'eux lui cria d'une voix creuse comme si elle sortait d'un souterrain :
« Que je ne te revoie plus ici, car ce serait pour ton malheur. »
Thérèse fut tellement effrayée qu'un cri qu'elle voulut jeter s'éteignit sur ses lèvres. Au même instant elle reconnut que les forgerons n'étaient pas des vivants, mais des morts qui faisaient là leur travail nocturne et mystérieux. Elle vit qu'ils tenaient les marteaux dans leurs mains osseuses et décharnées, elle vit les linceuls qui enveloppaient ces corps de squelettes flotter d'une façon étrange et ces figures funèbres éclairées comme des formes infernales, et les orbites creux de leurs têtes où il n'y avait pas d'yeux. Elle s'enfuit comme un éclair et tomba à côté du berceau de son enfant.
Combien de temps elle resta ainsi, elle l'ignora toujours. Elle revint à elle, dans les bras de Maurice qui, rentré le matin, ne put comprendre comment sa femme était là couchée sur les dalles. Il l'avait crue morte au premier instant. Lentement elle reprit connaissance ; et ses yeux, lorsqu'elle les rouvrit, se dirigèrent d'abord du côté de la forge, qui était fermée, où rien n'annonçait qu'on eût déjà travaillé. Cependant sur le plancher, autour d'elle, gisaient des scories et des charbons éteints.
Alors Thérèse lui raconta l'histoire de cette nuit.
« Ce sont de folles imaginations, un rêve sans doute, » répondit Maurice. Toute la journée pourtant ils y pensèrent. Mais le lendemain tout était oublié.
Deux années s'étaient écoulées depuis cette inexplicable vision et le forgeron voyait, de jour en jour, la misère gagner plus de terrain dans sa demeure. Son fourneau ne s'allumait plus tous les matins, faute de travail ; le vent et la pluie y exerçaient à loisir leurs ravages. Comme la misère menaçait le maître, la ruine menaçait la forge.
Un soir, maître Thomas était tristement assis à sa porte, rêvant à son malheur et cherchant un moyen d'en sortir.
« Si vous me vendiez votre forge, maître Thomas ? » lui dit Maurice qui depuis longtemps convoitait la propriété de cette maison noire et détraquée, et du triste verger qui s'étendait derrière.
« La charité, s'il vous plaît, monsieur, » interrompit en ce moment un vieux mendiant qui s'arrêta devant les interlocuteurs.
Il avait entendu Maurice proposer au forgeron l'achat de la forge.
« J'y penserai, voisin, répondit maître Thomas au fleuriste avec un accent plein de tristesse. Demain je vous dirai ma réponse. Une nuit ce n'est pas trop pour se décider à sortir d'une maison où l'on est né, où l'on a grandi, où l'on a été heureux et à laquelle la misère vous attache par un lien plus puissant encore.
— La charité, s'il vous plaît, monsieur, interrompit de nouveau le mendiant.
— Donc, à demain, voisin, » répliqua Maurice.
Le forgeron rentra dans sa maison, verrouilla la porte et s'en alla trouver le repos qu'il ne goûtait plus aussi bien depuis que le travail était devenu plus rare.
Maurice traversa lentement la rue, suivi par le mendiant, qui le prit par le bras :
« Vous voulez acheter cette forge ? dit-il à Maurice, éh bien ! ce n'est pas trop de tout ce que vous avez au monde pour payer cette bicoque, ce palais d'or. Vendez tout ce que vous avez et achetez la forge ; pour ce conseil, je ne vous demande que la vingtième partie du trésor que vous y trouverez et je serai plus riche encore qu'un empereur.
— Un trésor dans la forge ? Tu rêves, je pense, lui répondit le fleuriste.
— Ce n'est pas un rêve, reprit l'autre. Un trésor à payer un empire et vingt diamants comme celui du Grand-Mogol. Vous n'êtes pas lettré. Mais je sais moi que les livres parlent de l'écrin de Charlemagne enfoui entre Liège et Herstall, dans un palais de Pépin, son aïeul. Ce palais, tombé en ruines, on bâtit une église à la même place, une église dont je ne me rappelle pas bien le nom.
— Sans doute l'église de Sainte-Foi.
— Cela se peut. Si vous avez vu cette église, vous avez dû remarquer, sur une dalle incrustée dans le mur, au fond du chœur, trois têtes taillées dans la pierre et sous ces têtes, un fer à cheval, des ciseaux de tailleur et un cornet de berger.
— C'est vrai, j'ai vu tout cela, mais personne n'a pu m'expliquer le sens caché de ce singulier emblème.
— Je vous l'expliquerai, moi. Ces trois têtes signifient un maréchal-ferrant, un tailleur et un berger. Ils se réunirent, voilà bien longtemps déjà, pour déterrer le trésor. Par une nuit obscure, ils s'en allèrent creuser au milieu du cimetière et trouvèrent l'écrin impérial, dont ils firent trois parts. Le berger employa la sienne à s'acheter de riches métairies, des forêts, des campagnes, des châteaux. Le tailleur dissipa sa richesse en folles orgies. Le maréchal-ferrant enterra la sienne dans sa forge, sous l'enclume, vécut comme devant sous les semblants de la pauvreté et mourut sans avoir touché à un diamant, sans avoir vendu un joyau, sans avoir échangé une pièce d'or. On dit que toutes les nuits il revient veiller à la garde de sa richesse. Mais n'importe, le trésor est à vous, si vous achetez la forge.
Les paroles du mendiant émurent le fleuriste. Toute la nuit, il vit devant ses yeux la dalle où étaient sculptées ces trois têtes et l'écrin presque fabuleux. Et à propos du mystérieux gardien du trésor déposé dans la forge, il se rappela l'étrange apparition qui s'était révélée à Thérèse lorsque, pour rallumer le foyer éteint de la serre, la jeune femme avait été demander quelques charbons ardents à maître Thomas. Il trouva je ne sais quelle liaison intime entre l'histoire de l'écrin impérial et la vision nocturne de Thérèse.
Le lendemain il s'en fut trouver le forgeron.
« Éh bien, maître Thomas, votre résolution est-elle prise ?
— C'est une chose bien triste de quitter la maison où l'on est né.
— Quatre mille francs pour votre forge.
— La maison où l'on a grandi.
— Six mille francs pour votre forge.
— Voisin, quitteriez-vous la maison ou vous avez été heureux ?
— Huit mille francs pour votre forge.
— Huit mille francs, Maurice ? Est-ce pour rire que vous dites cela ?
— Non, maître Thomas. Ce prix je vous l'offre sérieusement.
— Tope donc, la forge est à vous. »
L'argent fut compté et la maison vidée le même jour. Maurice attendit avec impatience le retour de la nuit pour se mettre en quête du trésor.
Onze heures du soir étaient sonnées ; Maurice alluma une petite lanterne et descendit dans le jardin. Thérèse vit briller la lumière derrière les vitres de la serre, la regarda deux minutes, puis se mit au lit et ne tarda pas à s'endormir profondément. Maurice croyant, après une demi-heure écoulée, sa femme plongée dans le sommeil, cacha la lumière de sa lanterne, ouvrit la porte du jardin, traversa la rue à pas furtifs et s'enferma dans la forge, armé d'une bêche et d'un levier. Il se mit aussitôt à l'œuvre ; mais l'enclume tenait si bien, qu'on l'eût dite profondément enracinée dans la terre. Malgré les efforts inouis du fleuriste, elle ne bougeait pas. La sueur lui coulait à grosses gouttes du front et des tempes. Toutes ses peines n'aboutissaient à rien.
Alors il se dit :
« Si je creusais autour de l'enclume ? »
Et il se mit à creuser avec sa bêche. Minuit sonnait en ce moment.
Aussitôt la forge s'illumina d'une grande clarté ; le fourneau s'alluma, et quatre squelettes se rangèrent autour de l'enclume, avec de lourds marteaux à la main. Le chef de ces forgerons demanda à ses compagnons :
« Que ferons-nous de cet homme qui a voulu déterrer le trésor ?
— Nous le jetterons dans le fourneau, dit le premier.
— Nous lui brûlerons, avec un fer chaud, un signe sur le front, dit le deuxième.
— Nous lui mettrons la main dans un étau ardent, dit le troisième.
— Non, reprit le maître, nous lui martellerons la tête. »
Six mains formidables s'emparèrent de Maurice et placèrent sa tête sur l'enclume. Un cri déchirant s'échappa de sa bouche ; mais ce cri fut étouffé presque aussitôt par un terrible coup de marteau.
Le lendemain on trouva la forge déserte, quelques charbons mal éteints dans le fourneau et le corps de Maurice dont la tête écrasée reposait sur l'enclume, autour de laquelle la terre était fraîchement remuée. On assura que le malheureux avait été victime d'un guet-apens des chauffeurs qui régnaient à cette époque aux environs de Liège.

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