FRANC-MAÇONNERIE - I
Légende de la franc-maçonnerie
I. Jacquemin initié
aux premières notions de la maçonnerie.
Au mois de mars de l'année 1814, pendant que les alliés repoussaient Napoléon
de province en province, il y avait à Paris, dans un modeste hôtel garni du quai
des Orfèvres, un jeune homme qui était né dans un village du Tournaisis et se nommait
Jacquemin Claes.
Il faisait sa rhétorique à Tournai, lors de l'invasion de son pays. Plus intrépide
dans les luttes où il s'agissait de vaincre par la version ou par le thème, que dans
les combats d'alors où l'on hasardait autre chose que de l'encre, il avait filé
prudemment devant les approches des gens de guerre. Avec une petite somme d'argent
que lui avait donnée sa famille, fortifié des bons et sages avis de ses maîtres,
il était parti, se proposant d'attendre doucement la paix et de profiter en même temps
de son séjour dans la capitale, pour s'instruire en toutes sortes de bonnes choses.
Il emportait quelques lettres de recommandation qui lui furent inutiles ; car, soit
qu'ils fussent réellement absents, soit qu'ils se souciassent peu de s'embarrasser
de lui, il ne put jamais trouver chez eux les personnages à qui il était adressé.
Il vivait donc solitaire, dans sa petite chambre meublée, allant travailler
aux bibliothèques, fréquentant les cours du collège de France, se préservant assez
heureusement de la contagion morale qui dominait à Paris et se contentant,
pour distraction, du mouvement de la grande ville et de la variété des habitués
qui venaient dîner dans la salle commune de son hôtel.
Jacquemin Claes avait déjà dix-huit ans. On s'effrayait, en ce temps-là, de la marche
des années. C'est que aussi le pauvre garçon était dévolu à la conscription prochaine
et il faisait, comme tous les jeunes gens, comme toutes les mères, comme toutes
les familles alors, des vœux ardents, mais bien secrets, pour la chute de cet horrible
régime impérial, dont nous ne voyons plus aujourd'hui que le prisme.
L'empire tomba le 31 mars et le lendemain la restauration, poisson d'avril peu agréable
à quelques gens en place, fut accueillie partout, il faut l'avouer, avec assez de joie.
Jacquemin Claes respira plus librement. Il continua de vivre sans fracas,
dans son petit hôtel qui était en même temps restaurant et cabaret. Il y venait
des gens de toutes sortes. Il vit là l'ouvrier de Paris, l'émigré, le grognard,
le soldat congédié, le bourgeois de la garde nationale, l'étudiant, tous pêle-mêle
avec les russes, les prussiens, les anglais et les uniformes blancs de l'Autriche.
Il y vit aussi beaucoup d'agents de police, que le voisinage de la rue de Jérusalem
amenait là pour dîner. En recueillant quelques bribes des entretiens de ces hommes
chargés de la sûreté publique, il se forma beaucoup dans l'appréciation des dangers
que l'on doit éviter à Paris. Il était curieux et faisait des questions, sans que
sa curiosité fût importune ni déplacée ; car sa naïveté et sa jeunesse intéressaient
à lui ; et il tombait presque toujours sur cette classe de parisiens parleurs
qui aiment, comme ils disent, à dégrossir un provincial. Mais sous le rapport
des principes, Jacquemin se déforma un peu ; il ne remarquait pas assez qu'il était
généralement en mauvaise société. Les propos inconsidérés, les plaisanteries
inconvenantes, les chansons hasardées, ne le choquaient pas autant qu'il aurait dû
l'être ; il se refroidissait dans l'accomplissement de ses devoirs de chrétien,
dont il avait toujours chéri auparavant l'observation indispensable. Pourtant
il ne se perdait pas encore, parce qu'en lui le fonds était bon.
Il venait surtout dans le petit hôtel beaucoup de gens qui se saluaient d'un air
goguenard, avec des signes géométriques et des gestes singuliers. Après qu'il eut
plusieurs fois observé cette bizarrerie, il demanda à madame Gersant, son hôtesse,
ce que pouvaient être ces messieurs qui se disaient bonjour en s'envoyant
des triangles.
« Oh ! répondit-elle simplement, ce sont des maçons, des imbéciles, comme dit
la chanson. »
Jacquemin, comprenant le mot au positif, s'étonna de voir des gens de bâtiment
se parler en signes et venir au cabaret en si bonne tenue.
« Ce sont à coup sûr les chefs entrepreneurs, dit-il en lui-même ; ou bien c'est que
les maçons parisiens s'habillent en quittant leur ouvrage ; car tous ceux que j'ai vus
au Louvre sont vêtus de toile et souillés de plâtre ; ils sont même fort sales. »
Dans son pays, on ne supprimait pas encore aux maçons leur épithète ; on disait
les francs-maçons ; et les bonnes gens voyaient, dans les hommes affiliés à cet ordre
mystérieux, des êtres sinistres en plein commerce avec le diable. Ses professeurs
lui avaient bien dit que les francs-maçons n'étaient ni si malins, ni si habiles
qu'on le croyait dans les villages, et que leurs prestiges n'étaient que des farces
plus ou moins ridicules. Toutefois ils avaient laissé, attachée à ce nom,
une prévention nuageuse qui jusque-là lui avait fait redouter le contact
des francs-maçons.
Dans une petite explication qu'il sollicita le lendemain, il apprit que les maçons,
dont son hôtel paraissait être une des étapes, étaient non pas des ouvriers de bâtiment,
mais de vrais francs-maçons. Il ressentit à cette nouvelle un certain frisson
qui le troubla, moins cependant qu'il n'eût fait avant son séjour à Paris.
Il se hasarda à demander si les francs-maçons n'étaient donc pas de mauvais drôles ?
« Des imbéciles , répondit encore l'hôtesse.
— De mauvais drôles ! reprit l'hôte en éclatant de rire ; mais j'en suis, mon jeune
monsieur ; mais mon voisin, le marchand de tabac, le libraire à gauche, le sellier
de la rue Sainte-Anne, les deux orfèvres que vous voyez devant leur porte, tout le monde
en est. Si les femmes sont un peu contre nous, c'est à cause du serment qui nous oblige
à garder des secrets qu'elles voudraient savoir. »
Alors la maçonnerie était fort répandue à Paris surtout, mais dans les grades
insignifiants. Napoléon, arrivant au pouvoir à la suite d'une révolution qui avait fait
germer aussi toutes les idées factieuses, avait bien prévu qu'il pourrait avoir
contre lui les sociétés secrètes, s'il ne s'en emparait pas ; et il s'était empressé
de réorganiser la franc-maçonnerie, sous la haute direction de l'Orient de Paris.
Il y avait établi pour grand-maître un de ses frères, puis à son défaut le prince
Cambacérès, ex-deuxième consul, archichancelier de l'Empire. Tous ses officiers,
tous ses agents, tous ses fonctionnaires devaient se faire affilier aux loges,
qui devenaient ainsi un auxiliaire de sa police. Mais des trente-deux degrés
qui composent la hiérarchie obscure des francs-maçons, il était difficile aux bourgeois
de s'élever plus haut que le troisième, qui confère la maîtrise. Ceux des habitants
de Paris chez qui la religion n'était plus qu'un souvenir, n'étaient pas satisfaits
de porter l'honorable uniforme de la garde nationale, s'ils ne pouvaient encore
de temps en temps se décorer du tablier brodé et passer en sautoir le cordon bleu
du maître, qui leur donnait l'agrément de jouer au dignitaire. Ils y tenaient ;
ils tenaient également aux dîners et aux petites fêtes de l'ordre ; et pour donner
quelque satisfaction aux femmes de Paris, qui sont très opposées aux plaisirs
dont elles sont exclues, ils avaient multiplié les loges d'adoption, où les femmes
étaient admises à des conditions spéciales. Mais on avait soin de ne s'occuper en loges
ni de la politique, ni des affaires de l'État, ni des événements publics,
ni de l'empereur, ni des ministres, ni des gens en place, ni de rien qui fût séieux.
À cela près, on pouvait faire des parades en secret, pourvu que la police sût
fidèlement de qui la loge était composée et de quoi elle s'amusait.
M. Gersant vanta à Jacquemin, pour l'allécher, les vertus des francs-maçons,
leur fraternité, leur égalité, leur union, leur fidélité à toute espèce
d'engagement.
« Tous les ans, continua-t-il, notre loge est admise au Grand-Orient de Paris ;
et l'an passé, par exemple, moi qui vous parle, j'ai reçu l'accolade fraternelle
du grand-maître, qui est son altesse sérénissime monseigneur le prince Cambacérès,
archichancelier de l'Empire. C'est qu'en loge nous ne sommes plus que des frères,
ni plus ni moins.
— Oh ! mais, c'est très avantageux, répondit Jacquemin, séduit, et si vous aviez besoin
de recourir à son altesse sérénissime monseigneur le prince Cambacérès...
— C'est clair. Cependant il n'en faut pas abuser. Ainsi moi, après qu'il m'eut embrassé
en m'appelant son frère, je me hasardai à lui demander par écrit, dans les formes
maçonniques, une petite faveur qui dépendait de lui ; il ne me répondit point.
Et comme je m'en étonnais, M. Lassource, un de mes amis que vous voyez souvent
à cette table du fond, me fit observer que j'avais été trop hardi, que si je m'étais
présenté chez son altesse, elle m'eut certainement fait jeter à la porte, malgré
l'accolade, attendu qu'on n'est frère qu'en loge. Ce sont des choses qu'il est bon
de savoir. »
Peu de jours après cet entretien, Jacquemin Claes, remontant à sa chambre, fut arrêté
dans l'escalier par de grands éclats de joie, qui partaient d'une salle du premier
étage. Il entendait l'hôte parler de truelles, de poudre, de barils, d'étoiles
allumées ; une autre voix proposait une santé au grand architecte de l'univers ;
puis on discutait sur une planche mal faite et on interpellait les frères surveillants.
Tout ce qui se disait s'exprimait dans un argot où Jacquemin ne comprit autre chose,
sinon que c'était un dîner de francs-maçons.
Les allégresses bruyantes ont pour la jeunesse quelque chose d'engageant ; le pauvre
garçon eût voulu être de ce tumulte, qui lui paraissait de la gaîté. Il s'assit tout
méditatif dans sa petite chambre, envahi par un certain désir de se faire recevoir
maçon, combattant ses précédentes antipathies par la persuasion où il entrait
que les francs-maçons n'étaient que de bons réjouis inoffensifs et calomniés.
Dans sa perplexité, il redescendit ; et trouvant seule la bonne hôtesse, il entama
une conversation qu'il ramena assez adroitement et assez vite sur la maçonnerie.
Il lui demanda bientôt pourquoi l'autre jour elle avait traité les francs-maçons
d'imbéciles, comme dit la chanson.
« Oh ! c'est que vous ne connaissez pas, répondit-elle, la grande chanson des maçons.
Éh bien ! je vais vous la dire. »
Ce qu'elle fit aussitôt, selon l'usage des parisiennes qui ne se font pas prier
pour chanter :
CHANSON MAÇONNIQUE
Air : Rions, chantons, aimons, buvons. De Ségur.
À ma truelle de fer-blanc,
Sachez ma dignité suprême.
Je suis obtus ; et cependant
J'ai le triangle pour emblème.
Lorsque j'étais petit garçon,
On me traitait comme un vrai Gille.
À présent que je suis maçon,
Ai-je encor l'air d'un imbécile ?
À présent que je suis maçon,
Ai-je encor l'air d'un imbécile ?
J'aime à produire de l'effet ;
J'aime à me décorer, pour cause :
J'ai le genou gros et mal fait,
Le tablier couvre la chose.
Mon dos à droite est un peu rond ;
Le cordon là se montre utile.
À présent que je suis maçon,
Ai-je encor l'air d'un imbécile ?
À présent que je suis maçon,
Ai-je encor l'air d'un imbécile ?
Quand j'ai mon équerre en sautoir,
Et que ma ceinture me sangle,
Chacun prend plaisir à me voir
Avec ma règle et mon triangle.
Vous qui m'appeliez cornichon,
Dans mes simples habits de ville ;
À présent que je suis maçon,
Ai-je encor l'air d'un imbécile ?
À présent que je suis maçon,
Ai-je encor l'air d'un imbécile ?
Fringant comme un chapeau chinois,
Lorsque je me pavane en loge,
Je suis fier jusqu'au bout des doigts,
Étant très sensible à l'éloge.
Qu'on me traite de polisson ;
Ma réponse devient facile :
À présent que je suis maçon,
Ai-je encor l'air d'un imbécile ?
À présent que je suis maçon,
Ai-je encor l'air d'un imbécile ?
Ma femme dit que le compas,
Le point parfait et la truelle
Sont (je le répète tout bas)
D'une stupidité cruelle.
Le tablier n'est qu'un torchon,
Si je veux en croire sa bile.
Cependant je suis franc-maçon :
Ai-je donc l'air d'un imbécile ?
Cependant je suis franc-maçon :
Ai-je donc l'air d'un imbécile ?
À table, au sein de mes amis,
On m'a souvent blâmé de prendre
Des tons qui ne sont pas permis.
J'étais un porc, à les entendre.
Je suis peut-être un peu glouton ;
Mais quoiqu'à l'ivresse facile,
À présent que je suis maçon,
Ai-je encor l'air d'un imbécile ?
À présent que je suis maçon,
Ai-je encor l'air d'un imbécile ?
À ceux qui marchent de travers
Je puis me donner en exemple ;
Sur mon tablier aux bords verts
J'ai les deux colonnes du temple.
Je vais, ferme sur mon arçon,
Appuyé de leur double pile.
On me croyait un sot. Parbleu,
Ce n'est plus qu'une calomnie,
Puisqu'au bout de mon cordon bleu
Brille l'étoile du génie.
C'est pour les sots une leçon.
J'aurai du moins ouvert la file.
À présent que je suis maçon,
Ai-je encor l'air d'un imbécile ?
À présent que je suis maçon,
Ai-je encor l'air d'un imbécile ?
Ainsi parlait un homme, vain
De son équerre et de sa règle.
« Frère, lui dit un écrivain
Qui passait pour un vieil espiègle,
Ton tablier et ton cordon
Ne t'ont pas rendu plus habile ;
Et ceux qui t'ont fait franc-maçon,
T'ont fait doublement imbécile.
Et ceux qui t'ont fait franc-maçon,
T'ont fait doublement imbécile.
Cette chanson n'était pas faite pour fixer les esprits flottants du tournaisien.
Mais tout en la chantant, il paraît que l'hôtesse avait fait ses réflexions ;
car elle s'empressa d'ajouter que l'auteur était un homme qu'on n'avait pas voulu
recevoir à la loge.
« Quoique je me permette d'en rire, dit-elle encore, c'est bon à connaître
pour un jeune homme ; c'est curieux, à ce qu'on dit ; et dans les choses de la vie
cela peut se trouver très utile. »
La bonne dame s'était rappelée que chaque admission amenait un repas et que les festins
de la loge de son mari se faisaient chez elle.
Jacquemin s'alla coucher, bercé par les chants des frères, qui poussèrent leur orgie
jusqu'au delà de minuit.
Le lendemain matin, notre jeune homme s'ouvrit à son hôte sur les pensées
qui l'agitaient. M. Gersant l'accueillit avec empressement, comme un digne cabaretier
qu'il était. On arrivait au milieu de juin ; l'époque des fêtes maçonniques
approchait.
« Mon jeune monsieur, dit-il, vous pouvez certainement connaître la lumière,
si vous remplissez quatre points, dont le premier est l'âge.
— Et quel âge faut-il avoir ? demanda Jacquemin.
— Vingt et un ans.
— Alors je dois attendre ; je n'en ai pas encore dix-neuf.
— Nous passerons là-dessus, répliqua l'hôte ; je vous présenterai comme louveteau.
— Qu'est-ce que c'est qu'un louveteau ?
— Ah ! ah ! c'est comme qui dirait un petit loup, un fils de maçon. »
Le cabaretier estropiait le mot vrai Loufton, qu'on applique aux fils de maçons
et qui veut dire en effet, dans une vieille langue du nord, quelque chose comme
enfant de la balle.
« Un louveteau, poursuivit-il, a le privilège, entre autres passe-droits, d'être reçu
à dix-huit ans et même à quatorze dans certaines loges. Votre père, mon jeune monsieur,
est-il maçon ?
— Ah ! grand Dieu ! il s'en garderait bien. C'est un honnête fermier d'auprès
de Tournay. Les francs-maçons pour lui ne sont que des excommuniés et des sorciers.
— Ah ! ah ! ah ! s'écria l'hôte ; nous sommes de trop bons diables nous-mêmes,
pour avoir rien à faire avec le mauvais. Les francs-maçons, mon jeune monsieur,
sont des frères. Si vous êtes franc-maçon, et qu'en voyage vous vous trouviez
sans argent, vous allez en loge, vous vous faites tuiler (reconnaître au moyen
de signes) vous dites le mot de passe ; et vous avez là des frères qui vous garnissent
le gousset. Si vous avez une querelle, entre maçons le duel est interdit ; aussitôt
que vous signalez le fait, votre adversaire est obligé de mettre bas les armes.
— Mais s'il en est ainsi, c'est superbe, dit Jacquemin ; et volontiers je me ferais
maçon si c'était possible.
— Ainsi nous dirons que vous êtes louveteau, mon jeune monsieur ; et personne
n'en doutera.
— La seconde condition exigée dans les aspirants est de la conduite, de la fidélité
aux engagements. Cela ne nous embarrassera pas ; je serai votre parrain et je répondrai
de vous.
— En troisième lieu, il faut du courage ; les épreuves d'admission ne sont pas des jeux.
Mais pourtant si on vous reçoit comme louveteau, vous ne subirez que les épreuves
morales : c'est plus facile.
— Enfin, la dernière condition, qui certainement n'est pas la moins importante, c'est
le chapitre de l'argent. On ne peut pas être reçu par d'honnêtes gens que l'on dérange
de leurs affaires, sans les régaler un peu. Il faut d'ailleurs que vous soyez initié
aux usages des festins maçonniques ; et il est juste que vous en payiez les frais. »
Jacquemin Claes, à cette partie du discours, était devenu plus sérieux. Il avait
de l'ordre. Il sentit que le festin, avec des gaillards comme son hôte, ferait
une brèche à sa petite réserve.
« Je suis mal en fonds pour le moment, dit-il ; je dois attendre que mes parents
m'aient fait un envoi et remettre ma réception à un autre temps. »
Mais le marchand de vin était un ardent faiseur de prosélytes. Il ne se déconcerta
que modérément. Après s'être échauffé sur la pensée d'amener un nouveau frère à la loge
des Amis réunis, qui était assez mal composée, et sur l'espoir de présenter
dans Jacquemin, qui avait fait ses études, un orateur, spécialité dont on manquait
alors, il lui sembla dur de ne pas avoir les petits agréments qu'il s'était promis.
« Écoutez, dit-il, en se frappant le front où il venait d'apercevoir une idée,
je connais un juif qui demande aussi à voir la lumière. S'il peut payer un diner
convenable, je vous ferai recevoir le même jour ; et comme louveteau, vous serez exempt
de frais. »
Au moment où M. Gersant achevait ces mots, le juif lui-même entra.
« C'est vous, Gédéon, dit l'hôte, connaissez-vous l'acacia ?
— Lequel ? demanda le juif.
—Ah ! L'innocent ! ah ! le profane, s'écria le marchand de vin, en riant aux éclats.
Allons ! nous vous donnerons un âge, selon vos dispositions : trois ans, cinq ans,
sept ans...
— Oh ! cette bêtise !
— Mon fils, car vous n'êtes pas encore frère, dit très gravement l'hôte,
ce n'est point une bêtise ; on a sept ans et plus ; et si vous ricanez,
nous ne vous donnerons que trois ans et quelque chose ! »
Alors encore l'entretien fut rompu par l'arrivée d'un maçon qui entra tout bouleversé.
C'était le voisin Cavard, sellier en chambre, qui avait un duel. L'hôte, comprenant
qu'on venait l'appeler pour être témoin, emmena vivement son voisin à l'écart,
afin que les néophytes qu'il travaillait ne comprissent pas que, malgré leurs serments,
les frères se battaient en duel. Le sellier en chambre avait cherché querelle à Delon,
le boucher. Il accusait Delon d'avoir fait la cour à sa femme, nonobstant la fidélité
promise en loge à toute espèce d'engagement ; et de scandaleuses récriminations avaient
lieu de part et d'autre, en dépit des mœurs maçonniques.
On se battit le lendemain matin ; car celui qui eût refusé le duel eût été accusé
de se retrancher par lâcheté derrière son titre de maçon.
Mais à la première égratignure qui déchira le pantalon de nankin du boucher,
M. Gersant, qui avait intérêt à fournir un déjeuner d'amis, fit un signe qui arrêta
le combat ; et les duellistes, ramenés par leurs témoins, se réconcilièrent à table.