FRANC-MAÇONNERIE - II
Légende de la franc-maçonnerie
II. On fait à Jacquemin
un cours d'histoire de la franc-maçonnerie.
Deux jours après le duel du frère Delon et du frère Cavard, le frère Gersant vint
s'asseoir auprès de Jacquemin, qui achevait de dîner. Tous les habitués étaient partis ;
il ne restait que M. Lassource, dans son coin.
« Mon jeune monsieur, dit l'hôte, avant d'entrer dans l'Ordre, il est bon d'en savoir
l'historique ; et voici notre ami, qui est savant et qui veut bien vous en faire
le récit. »
M. Lassource était un gros homme à la figure ouverte, qui aimait à se communiquer,
mais qui ne se remuait pourtant qu'après avoir été annoncé d'une manière convenable.
Il avait salué à l'épithète de savant ; il se leva dès que le frère Gersant eut fini
de parler et vint s'asseoir de l'autre côté de Jacquemin, attiré sans doute
par les manières de l'hôte, qui tenait d'une main trois petits verres et de l'autre
un flacon d'une certaine liqueur qu'il appelait du cent-sept-ans. Il faisait
cette liqueur avec les restes de toutes les bouteilles de cognac, d'anisette, de cassis,
de curaçao et de kirsch que l'on vidait chez lui ; et personne ne disputait
au cent-sept-ans un nom que personne ne comprenait.
Il versa trois petits verres. Jacquemin ayant salué M. Lassource, celui-ci toussa
élégamment et dit :
« Mon jeune ami, comme l'a exprimé le chef, il est utile et péremptoire de connaître
la chose. Il y a des gens qui deviennent francs-maçons et ne se doutent de rien.
Ce n'est pas cela. Vous me paraissez être doué d'une éducation de collège. Vous avez
fait certainement vos humanités. Je veux donc vous développer agréablement tout ce qui
nous concerne ; et je procède dans le bon genre. Prenez ce poème, mon jeune ami,
vous le lirez ; vous verrez jusqu'où nous remontons. Demain j'aurai l'honneur
de vous exposer le reste ; car vous n'avez ici que les premières origines. »
Il donna à Jacquemin un vieux petit volume in-12° ; et il ajouta :
« Du reste, c'est de la naïve poésie. Vous en serez charmé. »
Là-dessus, il se jeta dans la littérature, cita trois strophes de l'Ode à la Fortune,
beugla une tirade de Mérope, hurla quatre passages d'Héraclius, s'appuya de Marmontel,
de Laharpe, d'Armand Gouffé, de J.-J. Rousseau, de Désaugiers, de Planard
et de Lacépède, et se retira après avoir parlé une heure tout seul, émerveillant
M. Gersant, étourdissant Jacquemin.
« Un homme très prodigieux, dit l'hôte après qu'il fut parti.
— Que fait-il ? demanda Jacquemin.
— Il est à la préfecture.
— De police ?
— De police, répondit le franc-maçon, avec une affirmation hésitative. Mais, soyez
tranquille, continua-t-il en se raffermissant, il est employé dans les bureaux.
— Et il est de votre loge ?
— Certainement ; c'est un homme très instruit, qui parle comme vous voyez,
sans compter qu'il fait des chansons fort spirituelles. »
Jacquemin, avant de se coucher, lut le poème, qui lui sembla long, et dont nous sommes
obligés de donner ici une rapide analyse. Ce poème était intitulé : Noblesse
des francs-maçons, ou Institution de leur société avant le déluge universel
et son rétablissement après le déluge ; sans nom d'auteur. C'est un volume in-12°
que l'on rencontre encore ; il a des sommaires aussi utiles qu'ingénieux
sur les marges ; et il a été imprimé à Francfort-sur-le-Mein, chez Jean-Auguste Raspe,
en 1756.
Ce poème commence tout à fait comme un vrai poème :
Des discrets francs-maçons je chante la noblesse...
L'action s'ouvre en Arménie. Avant de mourir, Noé, qui voit ses nombreux enfants
prêts à se disperser, veut leur donner un lien, en rétablissant l'ordre
des francs-maçons.
Un jour le patriarche à la fois les rassemble.
Après le sacrifice ils mangent tous ensemble.
Avant que de mourir, quelle joie !..
Au milieu du festin il leur tient ce discours :
Pourriez-vous, chers enfants, mettre en oubli les jours
Où d'un Dieu protecteur la bonté souveraine
Daigna vous arracher aux dents de la baleine,
Vous sauva du déluge et de l'abîme d'eau
Par qui le monde impur prit un être nouveau ?
Il ajoute à ces vers mélodieux qu'il faut se séparer ; à quoi Sem répond qu'on va
s'y préparer ; et alors
À l'opulent, mais triste et tranquille festin
La nuit bien avancée et Noé mettent fin.
Mais tout le monde est convoqué pour un sacrifice qui doit avoir lieu le lendemain
au point du jour. Noé tombe en extase, au moment de rétablir la franc-maçonnerie ;
l'avenir des frères lui apparaît ; il fait choix de ceux qu'il veut initier,
il leur annonce qu'il va perpétuer un Ordre dont il est le seul reste. Cet Ordre,
leur dit-il, fut fondé par Tubalcain, le même qui avait entrepris, dans ses soucis
nouveaux,
De perfectionner tous les arts libéraux :
S'adonnant à la forge, aux plus durs exercices,
Sur une ardente enclume il trouvait des délices.
Tubalcain s'était vu secondé par trois hommes antédiluviens : Jabel, qui méditait,
dessinait, dressait des tentes et faisait le commerce de fourrure ; Jubal, père
de la musique :
Des instruments à vent, dans son nouveau travail,
L'ingénieux Jubal invente le détail.
Il imagina même l'orgue, du premier coup. Le troisième personnage est un anonyme
qui dota l'humanité de la poterie ou, si vous l'aimez mieux ; de l'art de faire
des pots :
Et de cet art nouveau les fruits universels
Descendent jusqu'à nous et sur tous les mortels.
Après que Noé a raconté que Tubalcain et ses trois amis établirent,
pour se reconnaître, les signes et les mots de passe, il ajoute que l'ordre des maçons
s'est perpétué un certain temps mais, que tombé en oubli, il n'avait plus que lui
pour adepte au déluge ; qu'il l'a sauvé dans l'arche et qu'il le reconstitue.
Il en explique les règlements :
De nos lois la plus sainte et la plus nécessaire
Sera de les celer à l'aveugle vulgaire
dit-il ; et il ne donne pas d'autres prescriptions. C'est peu de chose.
Tous les assistants brûlent de connaître les grandeurs qu'il leur promet :
Sur le fameux détail des mystères sacrés
Tous veulent sur-le-champ être plus éclairés.
Le grand-maître attendri récite un formulaire
Terrible et de tout temps ignoré du vulgaire.
La vertueuse troupe, en élevant les mains,
Le répète ; et dès lors au reste des humains
Elle est supérieure ; elle en est séparée ;
Elle n'est désormais qu'une troupe sacrée.
Elle entre au temple, où luit la sublime clarté,
Des profanes sentiers ce temple est écarté.
Que d'objets variés la main qui le leur ouvre
Aux frères éblouis subitement découvre !
Le poète ne décrit rien de ces objets variés, qui auraient eu de l'intérêt
pour l'histoire de l'art ancien ; et comme il est embarrassé du costume, il fait
descendre des cieux l'ange des maçons, apportant un coffre où Noé trouve des tabliers,
des grands-cordons, des étoiles, des compas, des truelles, des équerres.
Sur un bureau prochain il fait en peu de temps
Des merveilleux bijoux trois monceaux éclatants.
Puis il tient un discours à ceux qui sont au temple.
Il met son tablier ; chacun suit son exemple ;
Et des riches colliers qui sont sur le bureau,
Pour en vêtir Noé, l'ange prend le plus beau.
Le poète tient à son bureau, mais il ne dit pas si c'était un bureau
d'acajou à cylindre ou un bureau de palissandre à incrustations. Il se sauve du bureau
par une apostrophe au cordon :
Noble cordon ! heureux qui s'en voit revêtu !
C'est un signe certain d'une haute vertu !
Cordon, qui produira mille fois plus de gloire
Que tout autre cordon renommé dans l'histoire !
Et pour lors Noé installe Sem en qualité de grand-maître des francs-maçons en Asie,
il nomme Cham grand-maître pour l'Afrique ; il proclame Japhet grand-maître en Europe,
le tout rehaussé de longs discours en vers, aussi pompeux que ceux qu'on a lus.
Seulement, avant de parler à Japhet, il y met un peu plus de façons.
Ici le patriarche, ayant repris haleine,
D'un prophétique écart, qu'il réprime avec peine,
S'abandonne au transport. Il bégaie ; il se tait ;
L'attention redouble aux mouvements qu'il fait.
Aussi il prédit à frère Japhet toutes sortes de succès maçonniques ; et il donne
aux initiés l'accolade obligée.
En quittant ce séjour, ajoute le grand-maître,
Mille troupeaux chéris à votre ombre vont paître.
N'oubliez donc jamais cette infaillible loi,
Qu'un roi bon franc-maçon n'en est que meilleur roi.
Voilà qui est d'un à-propos très ingénieux et parfait pour les rois. Enfin Noé
recommande aux frères le langage des signes, qui leur sera nécessaire, dit-il,
à la confusion des langues — il prévoit la tour de Babel — il annonce Lycurgue,
qui sera un franc-maçon distingué et fera de sa république une vaste loge ;
il prophétise le grand éclat de l'Ordre sous le règne de Salomon ; il salue de loin
le frère Charlemagne ; les maçons anglais du dix-huitième siècle ; François Ier,
empereur d'Allemagne et protecteur de la maçonnerie ; Frédéric ll, grand-maître
de Prusse et de Brandebourg, et tous les maçons futurs, suédois, danois, polonais,
russes, français, belges, hollandais, etc. Il nomme Frère Jébus, son petit-fils,
archiviste et secrétaire général de l'ordre ; après quoi le poème finit, comme tout
ce qui se fait dans la maçonnerie symbolique, par un nouveau repas, qui dure
toute la nuit.
En rendant ce volume le lendemain à M. Lassource, Jacquemin témoigna qu'il en avait
tiré peu de lumières précises.
« Je le sais, dit le frère : j'avoue même que dans quelques détails c'est
un peu hasardé. Mais le fond est historique et la forme est littéraire. J'ai voulu
vous le faire lire, mon jeune ami, pour vous prouver, comme j'avais l'honneur de vous
le dire hier, que nous datons d'assez loin.
— Je crois bien ; avant le déluge !
— À présent, je pourrai vous conter le reste. Vous saurez donc que ceux mêmes
qui nous contestent l'honorable antiquité dont nous parlons, reconnaissent au moins,
pour fondateur de la maçonnerie symbolique, Hiram ou Adon-Hiram, que l'historien
Josèphe appelle Adoram, architecte du temps de Salomon. On a raconté son histoire
avec quelques variantes. Des savants ont écrit qu'il s'agissait là de Hiran, roi de Tyr,
qui fit alliance avec Salomon et lui fut d'un grand secours pour la construction
du temple de Jérusalem. Mais nous avons nos archives ; le vénérable Hiram était
un artiste éminemment distingué, fils d'un tyrien et d'une femme de la tribu
de Nephthali. Il est nommé dans le quatrième livre des Rois.
Salomon le fit donc venir pour diriger les travaux du temple. Il voulut montrer
incontinent son habileté ; il construisit devant le portique deux merveilleuses
colonnes de cuivre qui avaient chacune vingt-sept pieds de haut et six pieds
de diamètre ; il donna à l'une le nom de Jakin, à l'autre le nom de Boaz. On payait
les apprentis autour de la première et les compagnons autour de la seconde.
Or, Adon-Hiram avait sous ses ordres un nombre immense d'ouvriers ; soixante-dix mille
apprentis, quatre-vingt mille compagnons et trois mille trois cents maîtres.
Ayant la direction de tout le personnel et ne pouvant connaître chaque individu
par son nom, Hiram, pour ne pas être exposé à payer l'apprenti comme le compagnon
et le compagnon comme le maître, convint avec les maîtres, de mots secrets, de signes
et d'attouchements qui devaient servir à les distinguer de leurs subalternes. Il donna
pareillement aux compagnons des signes de reconnaissance qui n'étaient pas sus
des apprentis et aux apprentis des mots et des signes qui les discernaient des profanes,
étrangers au bâtiment.
Tout cela se fit dans un ordre si admirable, mon jeune ami, que Salomon en fut charmé
et qu'il voulut être affilié lui-même à la confrérie des travailleurs. Dans son poème
intitulé : Essai sur la franc-maçonnerie, en trois chants, dédié à son altesse
sérénissime monseigneur le prince Cambacérès, archichancelier du ci-devant empire,
le frère Pillon du Chemin a tiré bon parti de cette glorieuse circonstance. Le frère
Pillon du Chemin est membre de la loge du Centre des Amis. Il s'écrie :
Vous peindrai-je, au milieu de ce peuple de frères,
Le vénérable Hiram donnant à Salomon
L'auguste caractère et l'habit de maçon ?
Et ce fils de David, le plus grand des monarques,
Fier d'en porter sur lui les honorables marques,
Et de sa vanité déchirant le bandeau,
Éclairant ses sujets placés sous le niveau ?
C'est très maçonnique et fort délicat. Le poème a été imprimé à Paris en 1807.
Mais le frère Pillon du Chemin ne nous donne aucunement, ni dans son texte,
ni dans ses notes, les détails dramatiques de l'histoire d'Hiram, que je dois
vous achever.
Trois compagnons, peu satisfaits de leur paie, formèrent le dessein d'exiger d'Hiram
le mot de passe des maîtres. Ils cherchèrent l'occasion de le rencontrer seul, résolus
à obtenir ce qu'ils voudraient, de gré ou de force.
Vou me direz : C'étaient de mauvais frères. Il y en a.
Un soir, ils attendirent Hiram dans le temple et se cachèrent, l'un à la porte du nord,
l'autre à la porte du midi et le troisième à la porte de l'orient. Hiram étant entré
seul par la porte de l'occident, après qu'il eut fait sa ronde, voulut sortir
par la porte du midi. Le compagnon qui l'attendait lui demanda le mot de maître,
en levant sur lui le marteau qu'il tenait à la main. Hiram lui dit que le mot de maître
ne s'obtenait pas de cette manière. Aussitôt le compagnon lui porta sur la tête un coup
de marteau.
Ce coup n'ayant pas été assez violent pour le renverser, le grand-maître s'enfuit
vers la porte du nord, où il trouva le second compagnon, qui lui en fit autant.
Quoique fort blessé, il tenta de sortir alors par la porte de l'orient ; le troisième
compagnon, après lui avoir fait la même demande que les deux premiers, acheva
de l'assommer.
Les trois meurtriers, s'étant rapprochés, cachèrent le corps sanglant et quand la nuit
fut devenue sombre, ils le transportèrent sur une montagne voisine où ils l'enterrèrent.
Afin de reconnaître l'endroit, ils plantèrent une branche d'acacia sur la fosse.
D'où est venue la question maçonnique : Connaissez-vous l'acacia ?
— À quoi le petit juif n'a pas su répondre.
— Ni vous non plus, sans doute ; car il n'y a qu'une seule formule de réponse,
qui n'est donnée qu'aux maîtres, et qui est : L'acacia m'est connu.
Mais je vous livre le secret des loges. Il est vrai que vous allez être des nôtres.
Reprenons.
Salomon ayant été sept jours sans voir Adon-Hiram, ordonna à neuf maîtres
de le chercher.
Les neuf maîtres obéirent. À la suite de longues et vaines perquisitions, trois
d'entre eux, qui se trouvaient un peu fatigués, s'étant assis près de l'endroit
où le grand artiste avait été enterré, l'un des trois arracha machinalement la branche
d'acacia. Il reconnut que la terre en ce lieu-là avait été remuée depuis peu ;
il fouilla avec sa truelle et découvrit le corps d'Hiram. Il appela aussitôt les autres
maîtres, qui examinèrent les plaies et soupçonnèrent les compagnons d'avoir commis
le crime. Dans la pensée que peut-être ils avaient tiré du défunt le mot de maître,
qui était Jehovah, ils le changèrent sur-le-champ en un autre, lequel signifiait
le corps corrompu, et ils allèrent rendre compte à Salomon de l'aventure.
Ce prince, touché douloureusement, fit transporter le corps dans le temple,
où les honneurs funèbres lui furent rendus avec la plus grande pompe. Tous les maîtres
à cette triste cérémonie portaient des tabliers et des gants de peau blanche ;
pour exprimer qu'aucun d'eux n'avait souillé ses mains dans le sang du chef.
Et quand vous serez admis, comme je l'espère, mon jeune ami, à l'honorable dignité
de maître, vous verrez que le souvenir de la mort d'Hiram est toujours présent
à l'Ordre. Les maîtres en loge ne marchent qu'en zigzag pour signifier
leurs recherches ; ils font le geste de l'horreur à cause du meurtre ; ils ont la tête
couverte pour marquer le deuil. »
Ici, M. Lassource s'arrêta, probablement ne sachant guère autre chose, et bornant
son cours d'histoire à la légende d'Hiram, laquelle n'est bonne qu'à expliquer
aux apprentis, aux compagnons et aux maîtres, l'origine merveilleuse de ces trois
premiers grades de la maçonnerie.
Les adeptes, qui prétendent que la maçonnerie s'est conservée sans interruption
jusqu'à nous, y rattachent tous les mystères et toutes les initiations de l'antiquité
païenne, ainsi que toutes les associations secrètes du Moyen Âge et des temps modernes :
les templiers ; les philosophes hermétiques ; les universités secrètes où se formaient
les Agrippa, les Nostradamus et tous ceux que l'opinion publique appelait devins
ou magiciens ; les réunions infâmes de ceux qui dans le Midi se faisaient passer
pour loups-garous ; les affiliations qui jouaient le sabbat dans les campagnes ;
ce qui explique la raison que le peuple avait de traiter les francs-maçons de sorciers,
comme il fait encore. Mais le nom de maçonnerie symbolique et de francs-maçons resta
concentré en Angleterre jusqu'en 1721 ; ce fut alors qu'il se répandit au dehors,
et voici comment les maçons anglais expliquent l'origine de l'ordre :
Lorsque Carausius, ce vaillant enfant de la Gaule Belgique, qui battit tant de fois
les romains sur terre et sur mer, au troisième siècle, eut conquis la Grande-Bretagne
et s'y fut fait proclamer empereur, voulant, comme quelques-uns des autres successeurs
d'Auguste, doter ses nouveaux états de beaux édifices, il se déclara le protecteur
des arts utiles, à la téte desquels il mit l'art de construire. Il donna à son ami
Albanus la direction particulière des ouvriers maçons, leur accorda des franchises
spéciales, des signes de reconnaissance et leur permit de s'assembler en son nom.
Ces hommes recevaient deux schellings par semaine et chaque jour trois sous
pour leur dîner. On les appelait les frères-maçons.
Ces prétendus règlements furent établis en l'année 287.
Dans les troubles qui suivirent la mort de Carausius, arrivée en 293, la société
maçonnique s'obscurcit un peu. Athelstan, petit-fils d'Alfred le Grand, la rétablit
en 924, mit son frère Edwin à la tête des maçons, leur accorda des franchises,
une juridiction et le droit d'avoir des assemblées. La première grande loge s'ouvrit
à Yorck en 926.
Robert, roi d'Écosse en 1314, Édouard III, roi d'Angleterre en 1327, donnèrent
de meilleures formes aux règlements des francs-maçons. Le roi Henri VI se fit admettre
dans la maçonnerie. Mais alors il y avait partout des francs-maçons, comme il y avait
des francs-archers, des francs-taupins, des francs-bourgeois. On encourageait
par des franchises et des privilèges les arts utiles ; et c'est à ces mesures
que nous devons les cathédrales et les nombreux édifices religieux des treizième,
quatorzième et quinzième siècles. Ces francs-maçons, positifs et non symboliques,
étaient des hommes religieux, qui commençaient leurs travaux et les terminaient
chaque jour par la prière en commun, qui campaient autour de l'église
qu'ils construisaient et passaient joyeusement leurs soirées à chanter de pieux
cantiques.
Plusieurs princes, sur le continent aussi, se firent un honneur de protéger les maçons
et de s'affilier à leurs confréries. Jacques Ier, couronné en 1424, fut grand-maître
des loges ou assemblées des constructeurs de l'Écosse. Les maçons de Saint-Pierre
de Rome, sous Léon X, avaient des franchises pareillement et des privilèges
qui leur donnaient aussi le nom de francs-maçons. Inigo-Jones, élève de Palladio,
regardé par les anglais comme leur Vitruve, fut grand-maître des francs-maçons
d'Angleterre. Christophe Wren, grand surveillant, à la mort d'lnigo-Jones, est celui
qui fit rétablir toutes les églises de Londres, après le terrible incendie de 1666,
et spécialement la grande église de Saint-Paul qui, après Saint-Pierre de Rome,
passe pour la plus vaste église du monde. Il avait tenu en 1663 une loge ou assemblée
générale et fut grand-maître en 1685.
Après lui l'association s'écarta de son point de vue, qui était l'art. Lord Montague,
ayant été élu grand-maître en 1721, résolut, avec quelques amis, de construire,
non plus des édifices matériels, mais des systèmes philosophiques. Il fit imprimer
en 1723, dans l'esprit de son projet, les constitutions de l'ordre et s'occupa
d'étendre l'affiliation au dehors comme un vaste réseau.
En 1725, lord Derwent-Waters établit une loge à Paris, d'autres se formèrent rapidement
ailleurs. Des bruits étranges accueillirent ces réunions mystérieuses, que l'on vit
se propager rapidement et ténébreusement en Allemagne, en Italie, en Hollande,
en Pologne, en Russie, en Turquie même. Il devint bientôt évident que leur but
principal était d'arrêter le catholicisme et que leur esprit n'était autre chose que
le protestantisme parvenu à l'état d'indifférence et ligué avec le déisme. Le pape
Clément XII, en 1735, condamna la maçonnerie symbolique, ce qui décida les francs-maçons
allemands à prendre le nom de Mopses. Ce mot signifie dogue ; et sous cet emblème
ils se piquaient de vigilance et de fidélité. D'autres donnèrent à leur association
le nom imposant d'Ordre de la liberté, dont ils prétendirent que Moïse était
le fondateur ; ils portaient à la boutonnière une petite plaque de métal figurant
les tables de la loi. Mais ce n'était pas le nom seulement, c'était la chose
que le Saint-Siège interdisait.
En 1737, le Châtelet de Paris jugea comme le souverain pontife et lança des ordonnances
qui défendaient la maçonnerie symbolique.
Louis XV se montra irrité contre ceux des seigneurs de sa cour qui entrèrent
dans un Ordre mystérieux dont on ne pouvait appuyer les intentions d'aucun bon motif.
Le duc d'Antin n'en accepta pas moins le titre de grand-maître en France ;
il fut remplacé en 1743 par le prince de Clermont et ensuite par d'autres personnes
dont nous parlerons tout à l'heure.
En 1793, la franc-maçonnerie fut supprimée en France, avec le carnaval ; elle ne revint
qu'à sa suite, six ou sept ans plus tard.
Jacquemin Claes ignorait toutes ces choses et beaucoup d'autres encore. On lui disait
qu'une loge est le temple de l'amitié, à la porte duquel veille le silence.
Il se disposait à y entrer, comme nous verrons bientôt.