FRANC-MAÇONNERIE - V
Légende de la franc-maçonnerie
V. Souper maçonnique.
En arrivant à l'hôtel du quai des Orfèvres, désagréablement préoccupé des couplets
dont on venait de leur emplir les oreilles, les frères montèrent sans s'arrêter
à la salle du premier étage, où le festin se dressait. La table fut garnie en un clin
d'œil. Les étoiles, qu'on appelle dans le langage humain des chandelles, étaient
au nombre de neuf, rangées trois par trois et en triangles, selon le devoir.
Le vénérable, conservant sa dignité toute la soirée, prit le siège du milieu
et cria :
« Frères, à l'ouvrage ! »
Ce qui veut dire :
« Messieurs, à table ! »
Tout le monde le comprit. Les frères anciens tracèrent en l'air devant leur nez
des triangles plus ou moins corrects ; Jacquemin fit le signe de la croix et dit
son Benedicite.
« Le frère Louveteau fait des triangles quadrangulaires, dit le juif en se penchant
vers l'hôte.
— Faites vos triangles comme vous l'entendez, répondit le frère Gersant ;
vous n'êtes pas frère surveillant.
— Cette planche est mal travaillée, dit le frère Savoie en changeant la disposition
de quelques plats. »
Il critiquait la manière dont la table était servie.
« À vous la truelle, vénérable, » interrompit le frère Hullin, qui dévorait des yeux
un morceau de veau aux petits pois.
Le vénérable prit la truelle, c'est-à-dire la grande cuiller, et servit le potage.
À ce mot de truelle ainsi appliqué, Jacquemin pensa malgré lui au cochon de Cadet
Rousselle ; ce qui fit qu'il ne mangea que la moitié de sa soupe.
Avant d'attaquer les plats de viande, le vénérable ordonna que l'on chargeât
les barils ; ce que vous autres, bons et honnêtes lecteurs, vous appelleriez emplir
les verres.
Il se leva ensuite, en proposant un toast aux deux frères initiés.
Ce toast obligé fut accueilli par des triangles horizontaux, que tracèrent les barils
dans l'espace, avant de se choquer. Après cela, chacun joua des dents.
Dès que la conversation se ranima, elle ne roula, comme de juste, que sur l'admission
qui était la cause du repas. On refélicita les nouveaux frères ; on leur fit valoir
l'agrément qu'ils auraient désormais dans leurs voyages de pouvoir se dire en mettant
le pied dans une ville :
« J'ai ici des frères.
— Il ne faut plus aux jeunes initiés, pour être en règle, que deux petites dépenses,
dit le marchand de tabac ; la première est l'acquisition du tablier, du cordon bleu
et des autres attributs ; pour cela je me recommande aux frères de notre loge, je fais
des remises qu'ils n'auront pas ailleurs.
— Nous nous entendrons, dit le juif.
— J'achèterai certainement chez vous, » dit Jacquemin.
Il ajouta tout bas : « Quand j'achèterai ; » car sa conscience éprouvait quelque
trouble.
« La seconde dépense aura lieu, reprit Hullin, quand les frères se présenteront
au Grand-Orient pour avoir leur diplôme.
— Mais, demanda Gédéon surpris, est-ce qu'on a besoin d'un diplôme écrit ?
On ne m'avait pas dit cela. Les mots et les signes qui viennent de nous être
appris ne suffisent-ils pas ?
— Ils suffisent pour la loge, dit le vénérable. Il est indispensable que
vous les sachiez pour prouver au Grand-Orient, à qui nous vous présenterons,
que vous êtes initiés. Mais sans un diplôme du Grand-Orient, avec lequel on vous donnera
en même temps les mots de passe, vous ne pouvez entrer ni pénétrer dans aucune loge
étrangère.
— Et quelle est , demanda Gédéon, le montant de cette dépense ?
— Le diplôme est très flatteur, répondit Félix, je vous ferai voir le mien ;
c'est un parchemin avec gravures allégoriques.
— Et cela coûte ?
— Les colonnes et tous les attributs y éclatent.
— Mais le prix ?
— Oh ! le prix varie, dit l'hôte, de cent à trois cents francs.
— Bon ! répliqua le juif, on peut s'arranger.
— Mais on ne peut pas avoir cela d'occasion, ajouta malicieusement le frère Cavard ;
c'est personnel.
— Quant à vous, mon jeune frère, interrompit le vénérable en changeant la conversation
et s'adressant à Jacquemin, à la première assemblée, nous vous ferons orateur
de la loge.
— Je suis trop timide, répondit Jacquemin.
— Bah ! vous nous connaissez tous ; vous parlerez de devoirs et de morale, de fidélité
et de bienfaisance. Vous y mettrez de la sensibilité ; cela fait toujours bien.
Vous pourriez écrire vos discours. Est-ce que pour la solennité de ce jour
vous n'avez pas fait une petite chanson ?
— Une chanson, répliqua le tournaisien, mais je ne sais pas faire de chansons.
— Éh bien ! si c'est cela que vous voulez, dit le peintre en bâtiments, je vais, moi,
vous chanter la chanson de M. Lassource, vu qu'il n'est pas là pour la chanter
lui-même. Et le frère chanta à plein gosier, après qu'on eut fermé les fenêtres,
à cause de l'air patriotique que la Restauration n'aimait guère.
BLANCHE DE TABLE.
Sur l'air de la Marseillaise.
Allons, enfants de la truelle,
Voici le moment du dîner.
Si la faim nous semble cruelle,
Nos dents vont pouvoir s'en donner. (bis)
Voyez-vous la tourte imprévue...
Mais on n'avait pas remarqué jusqu'alors que le frère Guenaud, qui buvait sans relâche,
s'était enivré en silence et qu'un très grand scandale se préparait. Ce frère se mit
à faire sa partie dans la chanson :
« Je n'ai pas vu la tourte, » dit-il en interrompant le chanteur.
On lui cria unanimement le chut solennel. Le frère Félix poursuivit :
Les poulets à la Marengo...
« Les poulets à la quoi ?.. demanda pareillement Guenaud, pendant que Félix
imperturbable achevait son couplet :
Ils viennent, flanqués du gigot,
Nous ravir le nez et la vue.
« Oh ! la frime ! il était fier le gigot pour te ravir le nez, » dit encore
l'ivrogne, dont le murmure fut couvert par le refrain :
À table ! chers amis ! en dignes francs-maçons,
Buvons, mangeons !
Et qu'un vin pur anime nos chansons !
Quel est ce grand plat d'écrevisses,
De crêtes et de champignons ?..
« Où ça des écrevisses ? où ça des champignons ? » interrompit derechef le frère
Guenaud, à qui son voisin mit la main sur la bouche, pour ne pas déranger le chanteur,
qui allait toujours :
Pour qui la choucroûte aux saucisses
Et la friture de goujons ? (bis)
« Oh ! la friture ! les tas de menteurs, grommela le frère ivre en dépit des efforts
de son voisin. C'est le vénérable qui l'aura pêchée, la friture. »
Mais le peintre en bâtiments continuait sans s'ébranler :
Maçons, pour nous ! Et le champagne,
Le clos-vougeot, le chambertin...
« C'est ça ! hurla Guenaud en frappant la table ; donnez-en, versez-en ; chargez
les barils ! »
Et ici, pendant que le frère Savoie gourmandait rudement l'interrupteur, le frère Félix
se vit obligé de reprendre :
Maçons, pour nous ! Et le champagne,
Le clos-vougeot, le chambertin,
Viennent rehausser le festin !
Cédons au transport qui nous gagne.
À table ! chers amis ! en dignes francs-maçons,
Buvons, mangeons !
Et qu'un vin pur anime nos chansons !
Maçons, en gourmets pleins d'adresse,
Sachons diriger nos travaux.
Luttons un peu contre l'ivresse ;
Mangeons sans presser les morceaux. (bis)
« Il n'y a plus rien, vieux blagueur ! grogna le marchand de tabac,
sans empêcher la chanson de marcher :
Mais dehors les bouteilles vides !
Mais loin de nous le plat désert !
Et sur l'agréable dessert
Tombons en colonnes avides.
« Oui, tu tomberas sur ton prussien, avec tes colonnes, » dit encore le frère
Guenaud. Heureusement le chorus couvrit cette nouvelle incongruité :
À table ! chers amis ! en dignes francs-maçons,
Buvons, mangeons !
Et qu'un vin pur anime nos chansons !
Fi donc de ces bourgeois austères,
Craignant toujours de s'oublier !
Ah ! s'ils connaissaient nos mystères,
Ils prendraient tous le tablier. (bis)
« Pour des festins pareils, il y a presse, intercala l'obstiné
contradicteur.
— Cet homme a le vin mauvais, dit le vénérable.
— Chut ! » crièrent les autres frères, en répétant le bis :
Ils prendraient tous le tablier.
Aux maçons la vive allégresse
Le bouquet de ce jus divin,
Et les ragoûts et le bon vin !
Aux maçons la table et l'ivresse !
« Je crois qu'il nous insulte ce loriot-là, » dit le frère Guenaud. Après quoi
il se mêla au chœur d'une voix creuse :
À boire, chers amis ! en dignes francs-maçons,
Buvons, mangeons !
Et qu'un vin pur anime nos chansons !
Amour sacré de la cuisine,
Conduis, soutiens nos appétits.
« En voilà une bonne ! en voilà une salée ! On te dit qu'il n'y a plus rien, »
glapit le malencontreux frère ivre.
Le peintre en bâtiments suivit son chemin avec onction :
Que les rôtis aient bonne mine !
Que tout soit digne des rôtis ! (bis)
Fais que ce banquet délectable
Jusqu'au bout soit un vrai festin !
Que le soleil, demain matin,
Nous retrouve encore tous à table.
« Quand il n'y a plus rien dessus, on peut bien être dessous, » marmotta le frère
Guenaud ; et il coula sous la table en effet et se mit à ronfler comme une cloche
au bruit du refrain :
À table, chers amis ! en dignes francs-maçons,
Buvons, mangeons !
Et qu'un vin pur anime nos chansons !
« Le frère Guenaud est sujet à ces inconvenances, dit l'hôte à Jacquemin.
Aussi nous ne l'avions pas engagé. Il n'est venu que grâce à l'indisposition du frère
Lassource. Mais n'en concevez pas mauvaise opinion de nos assemblées. Si nous n'étions
pas comme ce soir en petit comité, en famille, pour ainsi dire, on l'eût mis dehors.
Excepté lui, tous les autres frères ont bon genre et se respectent. »
Malheureusement, pendant que le frère Gersant faisait ainsi l'apologie de sa loge,
le vin, qu'il n'avait pas ménagé — on n'avait bu que du vin ordinaire — lui préparait
de cruels démentis. Le boucher et le mari de la fruitière se tenaient calmes ;
mais les frères Savoie et Cavard, à qui la chanson avait fait venir l'eau à la bouche
en évoquant toutes sortes de bonnes choses dont ils avaient été privés, commencèrent
à se plaindre de la mesquinerie du dîner.
« C'est lui qui ordonne la chose, dit le frère Cavard, en désignant l'hôte, et c'est lui
qui empoche l'argent ; voilà l'injustice.
— Le mal vient de là, ajouta le frère Savoie, que tous les dîners se font chez lui.
— Voulez-vous, dit le boucher en venant à l'aide du frère Gersant, qu'on les fasse
chez le sellier ?
— Ou chez le marchand d'éponges ? Ajouta le frère Hullin.
— Vous me faites de la peine, dit l'hôte avec componction, dès qu'il se vit appuyé ;
vous êtes des ingrats ; je suis seul de la loge restaurant-traiteur, faut-il porter
notre argent à des profanes ? Faut-il vous exposer chez des gens qui vous verront,
quand vous vous oubliez, comme le marchand de tabac, sous la table ? Qu'est-ce
qu'on dira de l'Ordre?
— L'Ordre ne va déjà pas si bien, reprit Cavard ; vous n'avez pas besoin
de nous regarder avec votre mine de frère terrible ; on ne fait pas d'épreuves ici.
Mais, si on se jette dans le chapitre des reproches, je ne trouve pas qu'on administre
comme il faut. Notre loge est sale et décorée sans goût.
— Sans goût, releva le peintre ; donnez de l'argent et vous aurez du goût. Tiens !
on me passe cinq francs par réception pour l'entretien de la loge et on veut du luxe !
Vous êtes trop sur votre gueule. Tout l'argent qui rentre, vous le mangez.
— Tu n'en laisses pas ta part aux chiens, toi, riposta le frère Delon en colère.
— Cela n'empêche pas, cria Savoie, que le souper que nous avons fait ne vaut pas
ce qu'il a coûté. J'ai encore faim. »
L'hôte poussa un pain de quatre livres devant le plaignant, mit la main sur son cœur
pour se contenir, agita la tête pour secouer sa douleur ; puis il frappa trois fois
la table du manche de son couteau.
« Je demande la parole, dit-il.
— Vous l'avez, répondit le vénérable ; et il promena sur les convives un regard
qui imposa silence.
— Frères, reprit l'hôte, expliquons-nous. Comptez les bouteilles. On en a bu quarante.
J'en ai fait monter quarante-cinq. C'est cinq bouteilles par travailleur ; du vin
à douze ; je ne le fais pas. Cinq bouteilles à douze font trois francs. De cinq francs
que nous allouons par tête dans nos dîners de corps, ôtez trois, reste deux ;
deux francs, mes frères, pour le potage, la viande, les légumes, le poisson, le rôti,
les ragoûts, le beurre, le sel, le poivre, la moutarde, le pain, les chandelles
et le dessert ; jugez. »
Tous les frères, à ce discours, furent attendris. Des excuses furent faites ;
la paix se remontra ; l'hôte, pour la cimenter, alla prendre une bouteille
de cent-sept-ans ; et à minuit, Jacquemin, qui n'avait travaillé qu'avec une extrême
modération dans l'exploilation des bouteilles, put s'aller coucher, seul entre tous,
de sang-froid et méditant sur tout ce qu'il venait de voir et d'entendre. Les scènes
qui avaient été jouées devant lui et dans lesquelles il avait eu son personnage,
se représentèrent dans ses rêves agités, comme une fantasmagorie absurde. Il s'éveilla
le lendemain très fatigué ; il descendit bientôt pour déjeuner.
L'hôte lui fit de nouvelles excuses, d'un air tout penaud.
« J'aurai soin, ajouta-t-il, que la prochaine loge soit mieux composée ; et j'espère que
nous aurons le plaisir de travailler de nouveau à la Saint-Jean. Je me suis rappelé
un singulier oubli qu'on a fait hier ; cela ne s'est peut-être jamais vu et je désire
que personne ne l'ait remarqué. Dans la précipitation qui nous dominait, on n'a pas
pensé à vous demander le serment. Vous n'êtes ainsi frère qu'à demi, car vous n'êtes pas
lié à nous. C'est comme un mariage dont une des parties n'aurait pas donné
son consentement. Heureusement que nous sommes gens de revue. Nous réparerons cela
à la tenue prochaine. »
Plus heureusement pour Jacquemin, il fut dispensé de répondre par l'arrivée
d'une lettre que la servante du marchand de tabac apportait.
« Qu'est-ce que peut avoir cet animal-là pour m'écrire ? » dit le marchand de vin,
en tournant la lettre entre ses doigts. Il se décida à l'ouvrir.
Mais comme le frère Guenaud écrivait fort mal et que le frère Gersant ne lisait pas
très bien, Jacquemin fut prié de lire cette missive, dont voici le contenu :
Paris, le 16 juin 1814
Monsieur Gersant,
Ayant été insulté hier, avec ma figure tachée de vin, que le frère Cavard ou autre
avait marché sur ma cravate et sur la poitrine de ma chemise, et même que des petits
pois au lard étaient collés au dos de mon habit, ma femme a dit que cela n'avait pas
de bon sens ni de sens commun et que ça ne pouvait pas continuer, et que nous n'étions
tous que des bêtes, des serins, des vrais jocrisses. Attendu que les petites loges
comme nous passent pour des pas-grand'choses et les grandes, des conspirateurs,
vu que tous les amis du tyran s'en mettent ; que sa majesté Louis le Désiré ne veut plus
de francs-maçons, qui sont les agents de l'ogre de Corse et ceux qui trament
pour réintégrer l'usurpateur et la république. Avec çà que la police a l'œil dessus ;
et que nous ne faisons que des bêtises, dont un enfant rougirait de les faire, comme
dit ma femme. Si bien que je ne tiens plus l'article.
« Tant mieux, interrompit l'hôte. Il ne nous vendait que du rebut, qu'il achetait
aux ventes du mont-de-piété. »
Et je donne ma retraite et démission de la loge, abdiquant mon titre et dignité
de franc-maçon. Et si on veut me tuer et me couper en morceaux pour les jeter au vent,
comme franc-maçon réfractaire, j'ai l'autorité qui me protège. Et je me moque de vous.
Et quant à la franc-maçonnerie et tout le bataclan, je fais comme le cochon de Cadet
Rousselle.
Étant en cette qualité, monsieur , votre voisin très obligé,
U. GUENAUD.
Après la lecture de cette lettre, l'hôte la prit avec consternation, la regarda,
la retourna, s'assura de son mieux que tout ce qu'il venait d'entendre y était bien ;
puis il marmotta en soupirant :
« J'avais toujours bien dit qu'il n'y avait pas de fond à faire sur cet homme-là.
Mais il se taira et ne nous trahira pas. Il sait ce qui lui en reviendrait. »
Le frère Gersant sortit avec la lettre, que sans doute il allait communiquer aux autres
frères ; et Jacquemin retomba dans une perplexité pire que toutes celles qu'il avait
éprouvées avant son admission. Il en fut tiré agréablement, deux heures après,
par une lettre de son père, qui lui envoyait un peu d'argent et l'engageait à revenir,
attendu que la paix était faite entre les alliés et que le pays était tranquille.
Jacquemin saisit l'occasion sans hésiter ; il paya son compte, fit sa malle et monta
le jour même, à quatre heures, dans la diligence de Lille, avant le retour
de son hôte.
Il prit à Lille la voiture de Tournay et arriva sans accident à son village, déjà remis
et calmé par la certitude que là enfin il verrait véritablement la lumière.
Après les premiers embrassements et les mille questions qui accompagnent le retour
d'un enfant dans sa famille, à la suite de quatre ou cinq mois d'absence, Jacquemin
conta à son père comment il était devenu franc-maçon. Aux détails qu'il donna, son père
trouva que les gens des villes, qui s'occupent sérieusement de stupidités si grandes,
devaient cacher là-dessous quelque but secret ; et il conseilla à son fils d'aller
consulter son curé, qui était un savant homme.
Quand le bon curé eut tout appris, il tint ce langage à Jacquemin Claes :
« La franc-maçonnerie s'est élevée au dernier siècle dans des projets antichrétiens ;
et dès qu'on eut vu sa marche, les papes Clément XII et Benoît XIV la condamnèrent.
Indépendamment de l'infaillibilité du Saint-Siège, qui est un dogme pour nous,
n'admettez-vous pas que le pape et ses cardinaux ont aussi, humainement parlant,
quelque importance ; et que les avis qui viennent de là valent bien les jugements isolés
de notre intelligence ?
Nous devons nous soumettre à l'autorité ; et dans le cas dont il s'agit, nous pouvons
même marcher droit en ne nous soumettant qu'à la raison. Quand bien même
la franc-maçonnerie ne serait pas instituée dans le but secret de démolir ce qui vient
de Dieu, pour édifier à sa place ce qui vient de l'orgueil humain — et vous savez
qui est le père de l'orgueil ! — n'est-il pas vrai que l'Ordre maçonnique,
dans la grossièreté où vous l'avez connu, est au moins une occasion de péché ?
Car il ouvre la porte aux mascarades, à la vanité, aux excès de la table,
à l'ivrognerie, aux querelles, à l'oubli de Dieu : on ne saurait être à la fois
franc-maçon et catholique. C'est à vous de choisir.
— Je resterai catholique, répondit Jacquemin Claes, et que Dieu me soit en aide ! »