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DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES

FRANC-MAÇONNERIE - VI

  Légende de la franc-maçonnerie

VI. Le mystère du chevalier Prussien.

Le curé, qui avait à souper un de ses parents, retint Jacquemin qu'il aimait. Lorsqu'on fut à table, il lui dit :
« Je vais, mon enfant, vous raconter une piquante aventure de maçonnerie. Elle vous instruira ; le principal personnage est le grand Frédéric :
Le jeudi 15 mars 1753, Frédéric II soupait en petit comité à Postdam, avec Voltaire, qui était alors en disgrâce et qui demandait à s'en aller, avec Maupertuis, qui se réjouissait de la disgrâce de Voltaire, avec le marquis d'Argens qui, un peu revenu de ses extravagances, ne cherchait plus qu'à vivre en paix. Tous ces illustres convives, à l'exemple du roi, dont l'appétit était formidable, avaient mangé copieusement et bu en amateurs ; la conversation avait prodigué ses épigrammes sur tout ce qui avait un nom, sur tout ce qui était respectable ; elle tomba enfin sur la franc-maçonnerie.
« Épuisons un peu cette matière flamboyante, dit Frédéric ; les francs-maçons se propagent ; il y en a partout ; il s'en glisse jusque dans mes États. Ces sociétés secrètes nous joueront quelque tour, si nous ne leur donnons un croc-en-jambe. Vous, messieurs les philosophes, vous ne devez pas approuver des mystères qui se font dans l'ombre, quand vous répandez si généreusement la lumière.
— La franc-maçonnerie, dit Voltaire, n'est qu'un amas de stupidités imaginées il y a trente ans par un anglais ivrogne, propagées par des fous. Si vous redoutez ces platitudes, faites-les jouer sur le théâtre. C'est le conseil qu'on donnait au lieutenant de police à propos des convulsions de Saint-Médard.
— Cependant, interrompit Maupertuis, vous vous êtes fait recevoir.
— Vous aussi, répliqua Voltaire ; on dit même que vous cherchez en loge les moyens de faire votre puits qui descendra aux antipodes.
— Allons, messieurs, dit d'Argens, en remarquant la pâleur subite de Maupertuis et se hâtant d'intervenir, ne querellons point. Moi aussi je suis maçon et j'avoue qu'en apparence c'est un peu enfant, mais...
— Mais, poursuivit le roi, ces enfantillages joués par des hommes me paraissent suspects. Si j'avais été à la place de ce gros bœuf de comte de Clermont, qu'on a fait grand maître en France, j'en saurais plus que lui. Il paraît qu'ils sont excommuniés ; c'est une preuve, messieurs, que la chose n'est pas si innocente. Éh bien ! ils se font remonter au temple de Salomon ; je veux faire dans mon royaume un ordre qui aura des titres plus anciens.
— Au delà du temple de Salomon ! s'écria d'Argens, je ne vois rien en fait de maçonnerie, sinon les pyramides.
— J'ai mieux que cela, répondit Frédéric. Je veux que les maçons prussiens n'aient rien à envier ; ils remonteront à la tour de Babel.
— Bien trouvé, dit Maupertuis. Mais c'est une entreprise de rébellion que cette tour.
— N'importe, cria Voltaire, le roi arrangera cela comme vous arrangez vos étoiles, qui ont la forme d'une meule de moulin.
— Soyons d'accord, interrompit encore d'Argens ; nous aiderons Sa Majesté. Les choses maçonniques me plaisent à moi, à cause des festins.
— Éh bien ! mon cher d'Argens, je vous ferai faire une collation qui aura du moins le mérite de la singularité. Voici mes bases, messieurs, continua Frédéric, nos frères s'appelleront Noachites ou enfants de Noé ; ils s'appelleront même patriarches ; ils s'appelleront encore chevaliers prussiens. Depuis trois cents ans, mes ancêtres sont les protecteurs de ce grade...
— Est-ce que c'est vrai ? demanda naïvement d'Argens.
— Vous ne voyez pas, répliqua Maupertuis, que Sa Majesté s'amuse, comme M. de Voltaire quand il écrit l'histoire ?
— C'est aussi vrai, dit Frédéric, que ce qu'on vous a dit dans les loges adoniramites. Les chevaliers prussiens étaient célèbres déjà dans la mythologie sous le nom de Titans ; ils voulurent escalader le ciel. Nous qui connaissons le grand architecte de l'univers, nous laissons les Titans dans les fables ; nous ne remontons, comme je l'ai dit, qu'à la tour de Babel. Nous célébrerons notre grande tenue dans la nuit de la pleine lune de mars, anniversaire de la confusion des langues et de la dispersion des ouvriers rebelles. Et comme c'est là un châtiment de l'orgueil, ce qui est toujours de bon exemple, les chevaliers prussiens ne s'assembleront que dans un lieu retiré et n'auront en loge d'autre lumière que la lune.
— Ce sera fort commode en campagne, dit d'Argens.
— Et si le roi, ajouta Voltaire, permet à ses officiers de connaître la lumière (de la lune) ils le feront à peu de frais.
— Ainsi, messieurs, reprit le roi, nous devons arranger cela entre nous. Comme il est bon de savoir ce qui se fera en loge, le grand maître général de l'ordre sera à perpétuité le roi de Prusse.
— À perpétuité veut dire, interrompit Maupertuis, tant que durera le grade des chevaliers prussiens.
— Si c'est fort stupide, dit d'Argens, il en sera d'eux comme des sorciers, qui durent toujours. »
Le roi reprit :
« Le grand maître général de l'Ordre s'appellera en loge grand commandeur ; le premier surveillant, grand inspecteur ; le second surveillant, grand introducteur ; le secrétaire, grand chancelier ; le trésorier, grand trésorier.
— Vous leur donnerez bien de la grandeur ! dit d'Argens en riant.
— Ce sont des grandeurs qui ne coûtent rien à Sa Majesté, riposta Voltaire.
— L'orateur, poursuivit Frédéric, s'appellera chevalier d'éloquence. C'est un titre que nous vous eussions conféré avec joie, monsieur de Voltaire ; mais vous êtes résolu à nous quitter.
— Sire, répondit le philosophe, donnez cette dignité à Maupertuis. Au clair de la lune il sera plus pathétique qu'à l'Académie.
— Ainsi donc, reprit encore le roi, nous descendons de Phaleg, grand architecte de la tour de Babel, qui s'éleva plusieurs siècles avant le temple de Salomon. Nous établissons cette origine, avec les statuts du grade, qui seront déposés dans nos archives royales ; et il sera expressément défendu aux chevaliers prussiens de recevoir aucun candidat qui ne pourrait pas prouver qu'il est au moins maître et qu'il a rempli des fonctions d''officier dignitaire dans une loge complète et régulière. De la sorte, sans que nous allions à personne, les maçons qui se trouvent déjà dans nos états seront obligés de venir à nous. Si c'est votre bon plaisir messieurs, nous allons, ce soir même, établir ce que vous appelez le rituel, fixer les cérémonies, arrêter les signes et les mots de reconnaissance, déterminer le costume et les insignes. Demain nous nommerons les dignitaires avec de simples frères en nombre suffisant pour composer une loge. Nous ferons préparer le temple ; et lundi prochain, 19 mars, jour de la pleine lune, nous tiendrons loge, avec un aplomb suffisant pour nous montrer constitués. Nous ferons la veille une répétition générale.
— Mais, observa d'Argens, rien ne sera prêt ; nous n'avons que trois jours.
— Comme nous ne pouvons pas reculer la pleine lune de mars, dit le roi, il faudra bien que nous soyons prêts. Je me charge du temple. Les costumes seront des vestes d'ouvriers. De vrais maçons n'ont pas de robes.
— Et quel sera le degré du grade ? demanda Maupertuis.
—Le vingt-et-unième, répondit le roi.
— Mais c'est superbe, s'écria d'Argens, ils n'ont encore que onze degrés à Paris ; et on n'en compte que huit dans le rite écossais.
— Les grades intermédiaires se feront, dit le roi. Travaillons. »
Les quatre philosophes, occupés par l'activité de leur chef, se couchèrent fort tard. Le lendemain et les jours suivants, leur unique affaire fut de suivre le bizarre projet du roi ; et le lundi 19 mars, assuré par une répétition très étudiée que tout irait bien, le roi s'en alla, au lever de l'astre de la nuit, suivi de quatorze courtisans inaugurés maçons du grade de chevalier prussien, à l'orangerie du palais dont il avait pris une partie, exposée en plein au clair de la lune, pour en faire son temple.
Nous rapporterons les détails de cette tenue, où le marquis d'Argens devait jouer le rôle de récipiendaire.
Les quinze maçons entrèrent dans une salle où ils déposèrent leurs habits et leurs armes ou insignes pour endosser des vestes d'ouvriers qu'on avait faites à la hâte. Tous ceignirent l'épée antique et se passèrent au cou le cordon ou ruban, en soie noire unie, auquel pendait le bijou ; ce bijou est un triangle équilatéral dont la bande inférieure est traversée par une flèche, la pointe en bas. Il est en or lorsqu'on le porte au bout du cordon, et en argent lorsqu'il se met à la boutonnière de la veste. Ayant lié leurs tabliers de peau jaune, mis leurs gants jaunes et tenant d'une main l'inévitable truelle, de l'autre le maillet, les frères entrèrent dans le temple que la lune éclairait par trois grandes fenêtres et qui était régulièrement composé de deux appartements. Le firmament était badigeonné au plafond de la première pièce, destinée aux travaux. Il y avait dans un coin une grotte factice et sur l'un des côtés de la grotte un cercueil vide.
Le roi, en qualité de grand commandeur, se plaça à l'opposé de la lune, qui éclairait en plein son visage. Les frères s'approchèrent de lui, pour être à portée d'entendre ses ordres, n'ayant point de places fixes, pour faire voir qu'ils étaient tous égaux. Le grand commandeur ayant frappé trois coups et le grand inspecteur ayant répondu par un coup de maillet frappé sur le pommeau de son épée, car les chevaliers prussiens n'avaient ni table ni bureau, le grand commandeur dit :
« À l'Ordre, mes frères ! »
Aussitôt, tous les maçons furent debout, élevant les bras, les doigts étendus vers la lune.
Alors le grand commandeur, procédant à l'instruction, qui doit se faire à chaque tenue, lorsqu'il n'y a pas de planche déterminée, s'adressa à l'un des frères. C'était, sous sa veste, un grave général prussien ; il lui demanda :
« Qui êtes-vous ? »
Le frère répondit selon la formule :
« Dites-moi qui vous êtes et je vous dirai qui je suis.
— Connaissez-vous les enfants de Noé ? reprit le grand commandeur.
— J'en connais trois.
— Qui sont-ils ?
— S. dit le général.
— C. poursuivit le roi.
— J. continua l'autre.
— Que signifient ces lettres ?
— Ce sont les initiales du mot sacré (Sem, Cham, Japhet).
— Donnez-moi l'attouchement.
— Le voici. »
Et comme le grand commandeur présentait les deux premiers doigts de la main droite étendus, l'autre les prit avec le pouce et les deux doigts suivants, les pressa trois fois en disant : « Sem, Cham » ; à quoi le roi répliqua : « Japhet » ; puis il reprit :
« Faites-moi le signe.
— J'y satisfais, répondit le frère. Il éleva les mains ouvertes, les pouces formant l'équerre avec l'index, mit les pouces contre ses oreilles et fit trois génuflexions du genou gauche.
— C'est le signe général, dit Frédéric. Faites le signe d'entrée ou signe de passe. »
Le chevalier frappa trois coups égaux avec son maillet sur le manche de sa truelle ; puis il avança les trois premiers doigts allongés de la main droite en disant : « Noé. » Le grand commandeur empoigna ces trois doigts en répondant : « Noé, Noé. » Et il continua :
« Dites-moi le mot de passe.
— Phaleg.
— Connaissez-vous le grand architecte de la tour de Babel ?
— Phaleg est son nom.
— Qui vous a appris son histoire ? — Le chevalier d'éloquence des chevaliers noachites.
— En quelle loge ?
— Dans une loge que la lune éclairait.
— N'aviez-vous pas d'autre lumière ?
— Non.
— Cet édifice de la tour de Babel était-il louable ?
— Non, la perfection en était impossible.
— Pourquoi ?
— Parce que l'orgueil en était le fondement.
— Est-ce pour imiter les enfants de Noé que vous en gardez la mémoire ?
— Non, c'est pour avoir leurs fautes devant les yeux.
— Où repose le corps de Phaleg ?
— Dans un tombeau.
— A-t-il été réprouvé ?
— Non ; la pierre d'agate dit que Dieu a eu pitié de lui, parce qu'il est devenu humble.
— Comment avez-vous été reçu ?
— Par trois génuflexions, après avoir baisé le pommeau de l'épée du grand commandeur.
— Pourquoi vous a-t-il fait faire des génuflexions ?
— Pour me rappeler que je dois être humble.
— Pourquoi les chevaliers prussiens portent-ils un triangle ?
— En mémoire du temple de Phaleg.
— Pourquoi la flèche renversée ?
— En mémoire de ce qui arriva à la tour de Babel.
— Les ouvriers travaillent-ils jour et nuit ?
— Oui, le jour à la clarté du soleil, la nuit à la faveur des rayons de la lune. »
Pendant cette dernière question, le grand introducteur était sorti. Aussitôt que le frère interrogé eut terminé sa réponse, le grand introducteur frappa trois coups lents à la porte.
Le grand inspecteur répondit par un seul coup violent, en disant :
« Qui êtes-vous ?
— Un chevalier qui demande l'entrée, répondit la voix du dehors. »
Le grand inspecteur ouvrit la porte, reçut les attouchements, signes et mots de passe du grand introducteur, le fit entrer seul, quoiqu'il eût un compagnon avec lui et referma la porte.
« Grand commandeur, dit alors en s'adressant au roi le frère grand introducteur, un candidat maître maçon demande la faveur de participer à nos travaux.
— En répondez-vous ? dit Frédéric.
— Comme de moi-même.
— Introduisez-le ; et qu'il entre en maître, après avoir donné les signes et mots de passe de son grade. »
On fit avancer le marquis d'Argens, dans ses habits de ville, sans épée, portant le tablier de maçon du troisième degré et les gants blancs.
« Chevaliers, dit le grand commandeur, celui qui vous est présenté est un maître maçon, descendant d'Adoniram, qui demande à être reçu chevalier prussien. Y consentez-vous ? »
Tous les chevaliers ensemble tirèrent leurs épées, en dirigèrent la pointe vers le récipiendaire et lui demandèrent s'il persistait dans ses serments. Après qu'il eut répondu : « J'y persiste, » tout le monde rengaina et le roi dit au marquis d'Argens :
« Mon frère, le désir de parvenir à escalader le ciel nous en fait chercher les moyens. Promettez-vous de nous seconder et de travailler avec nous ?
— Je le promets.
— Frère grand introducteur, mettez-le à l'ouvrage et dirigez-le. »
Aussitôt ou donna au candidat une truelle ; et tous les frères, Voltaire et Maupertuis comme les autres, se mirent avec lui à faire semblant de maçonner, manœuvre fictive qu'ils exécutaient avec une gravité inexplicable.
Ils maçonnaient ainsi dans le vague, sans trop de fatigue, depuis trois minutes, quand dans la seconde pièce on entendit un bruit qui imitait le fracas du tonnerre. Toutes les truelles tombèrent à la fois des mains des chevaliers, qui aussitôt se remirent à l'Ordre, faisant des cornes à la lune.
« Frère grand introducteur, cria le roi, prenez cet orgueilleux (il désignait le marquis d'Argens) dont l'ostentation nourrit un projet qui ne tend à rien moins qu'à défier le grand architecte de l'univers. Conduisez-le au nord, qu'il y pleure sa faute ; qu'il traverse, pour y parvenir, les déserts les plus affreux. »
Le grand introducteur fit donc faire à d'Argens le tour de la loge, ce qui passa pour les plus affreux déserts ; il le conduisit à la grotte factice, le fit asseoir dans le cercueil, lui servit une cruche d'eau dont il lui fit boire un coup et une assiette de carottes crues qu'il lui fit manger.
« C'est là sans doute, dit d'Argens, le friand festin que Sa Majesté m'avait promis. La surprise est frugale. »
Pendant que le marquis d'Argens croquait son assiette de carottes, s'exécutant assez mal, tous les frères passèrent dans le second appartement.
« Frère grand inspecteur, dit alors le roi, qu'est devenu Phaleg ? »
Le frère répondit :
« Il est dans les déserts, cherchant par sa pénitence à apaiser la colère du ciel.
— Patriarches, mes frères, reprit le grand commandeur, allons à sa recherche. Espérons que le grand architecte de l'univers lui aura accordé son pardon. »
Sur ces paroles, le grand commandeur, suivi de tous les chevaliers, fit le tour de la seconde pièce, qui n'avait aucune décoration, revint dans la première, en fit le tour également, sans avoir l'air de rien remarquer à cette promenade silencieuse.
Mais dans un second tour qui se fit avec la même gravité, le grand commandeur parut apercevoir la grotte ; il y entra ; il fit des gestes d'étonnement en découvrant le cercueil. Il le montra aux frères avec des signes d'intelligence ; et tous se mirent à l'Ordre.
En baissant les yeux, le grand commandeur aperçut à terre un bijou de chevalier prussien ; il le ramassa, tandis que le grand inspecteur en ramassait un autre.
Frédéric chercha dès lors plus soigneusement ; il vit dans le cercueil le candidat qui, après avoir mangé ses carottes, s'était étendu tout de son long ; il le fit lever, en lui disant :
« Mon frère, mettez votre confiance dans la bonté du grand architecte de l'univers. Fiez-vous à lui ; il vous conduira par des voies sûres au but où vous aspirez. »
Le grand commandeur et tous les frères retournèrent ensuite dans la seconde pièce, dont ils fermèrent la porte.
Le grand introducteur était resté seul avec le candidat ; il le prit par la main et alla frapper trois coups, auxquels trois coups pareils répondirent.
« Voyez qui frappe, dit le grand commandeur.
— C'est, répondit le frère introducteur, un enfant de Noé, parfait maçon, qui, après avoir fait pénitence, demande la faveur d'être admis parmi les patriarches noachites.
— Donnez-lui l'entrée, dit le grand commandeur. Consent-il à se dépouiller, dès ce moment et pour toujours, de toute ostentation et de tout orgueil ?
— Je le promets, répondit d'Argens introduit.
— Que demandez-vous ? reprit Frédéric.
— La faveur d'être admis parmi vous.
— Y consentez-vous, mes frères ? »
Tous les patriarches tirèrent de nouveau leurs épées et les abaissèrent vers le candidat, en signe de consentement.
« Faites approcher le candidat de l'autel, » dit le roi.
Le frère introducteur fit faire au candidat trois génuflexions du genou gauche et le conduisit à l'autel triangulaire.
« Mon frère, dit le grand commandeur, commencez par un acte d'humilité. »
Il lui présenta le pommeau de son épée, que d'Argens baisa trois fois. Puis s'étant mis à genoux, les mains étendues sur l'autel, il prêta le serment en ces termes :
« Moi Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'Argens, je promets et jure, sous les peines portées dans mes précédentes obligations, de ne jamais révéler les secrets des noachites ou chevaliers prussiens ; à aucun frère d'un grade inférieur, ni à aucun profane, et à me soumettre aux statuts et règlements du grade, appelant sur moi la vengeance si j'y manque ; ce dont me préserve le grand architecte de l'univers ! »
Dès que ce serment fut achevé, le grand commandeur fit passer la truelle sur la tête du récipiendaire et lui dit :
« En vertu des pouvoirs dont je suis revêtu et au nom du sublime conseil des chevaliers prussiens, je vous reçois chevalier noachite. »
Sur quoi il lui donna le baiser de paix, lui communiqua, avec dignité et précision, les signes, attouchements et mots de passe, et reprit :
« Promettez-vous, foi de maître maçon, de garder les secrets que je vous ai confiés ?
— Je le promets.
— Vous soumettez-vous aux trois obligations que je vais énoncer : 1° De ne jamais révéler à aucun des enfants d'Adam les mystères de notre ordre, à moins que vous ne les connaissiez pour maçons ; 2° d'être officieux et compatissant pour tous les chevaliers de notre grade ; 3° de ne souffrir jamais, même au péril de votre vie, qu'aucun homme porte le bijou de chevalier prussien, à moins qu'il ne se fasse reconnaître de vous comme tel ?
— Je le jure et je m'engage sous serment à ces conditions. »
Alors le grand inspecteur et le grand introducteur ôtèrent à d'Argens son habit et lui mirent la veste qui, avec sa haute taille, lui donnait un air très singulier. On le fit asseoir et le chevalier d'éloquence, qui était en effet Maupertuis, fit le discours historique.
« Les enfants de Noé, dit-il, nonobstant l'arc-en-ciel, qui était le signe de réconciliation que le Seigneur avait donné aux hommes, pour les assurer qu'il ne se vengerait plus d'eux par un déluge universel, résolurent toutefois de construire une tour assez élevée pour se mettre à l'abri d'un désastre nouveau. Ils choisirent pour cela une plaine nommée Sennaar, dans l'Asie. Dix ans après qu'ils eurent assis les fondements de cet édifice et comme ils étaient déjà à une grande hauteur, le Seigneur, dit l'Écriture, jeta les yeux sur la terre et vit l'orgueil des hommes. Pour les punir, il mit la confusion dans leurs langues ; c'est pourquoi on appela cette tour Babel, qui veut dire confusion.
« Quelque temps après, Nemrod, qui a été le premier à établir des distinctions parmi les hommes, fonda, dans le même lieu, une ville qui pour cela fut appelée Babylone, c'est-à-dire enceinte de confusion.
« Ce fut dans la nuit de la pleine lune de mars que le Seigneur opéra la merveille de la confusion des langues. C'est en mémoire de cet événement que les noachites font tous les ans leur grande assemblée dans la pleine lune de mars et leurs assemblées d'instruction tous les mois, le soir de la pleine lune, attendu qu'ils ne peuvent avoir d'autre lumière en loge.
« Les ouvriers de la tour de Babel ne s'entendant plus, furent obligés de se séparer. Chacun prit son parti ; il le fallait bien. Phaleg, qui avait donné l'idée et le plan du bâtiment et qui en avait dirigé les travaux, était le plus coupable. Il se condamna à une pénitence rigoureuse. Il se retira jusqu'au nord de l'Allemagne, dans des déserts où il ne trouva, pour toute nourriture, que des racines ou des fruits sauvages.
« Voilà pourquoi, pensa d'Argens, on fait manger au récipiendaire des carottes ; mais on pourrait encore le traiter plus mal.
« Phaleg vint, reprit le chevalier d'éloquence, dans cette partie de la Germanie qu'on nomme aujourd'hui la Prusse. il construisit quelques cabanes pour se mettre lui et les siens à l'abri des injures du temps ; il éleva aussi un temple en forme de triangle et il s'y enferma personnellement, pour solliciter le pardon de son péché.
« Or, en l'an 553, en faisant des fouilles non loin d'ici, on déterra un édifice triangulaire, dans lequel se trouvait une table de marbre blanc. Toute cette histoire était écrite sur cette table en caractères hébraïques. À côté se trouvait un tombeau de pierre de grès et une agate chargée de l'inscription suivante : Ici reposent les cendres du grand architecte de la tour de Babel ; le Seigneur eut pitié de lui, parce qu'il était devenu humble.
« Du moins on ne dira pas, interrompit Frédéric, en se penchant d'un air goguenard vers son voisin, que nous enseignons une morale de vanité.
« Tous ces monuments, poursuivit l'orateur, sont conservés chez Sa Majesté le roi de Prusse. L'épitaphe n'exprime pas le nom du grand architecte de la tour de Babel ; mais la table de marbre le mentionne formellement ; et elle nous apprend que Phaleg était fils d'Héber, fils d'Arpaxad, fils de Sem, fils aîné de Noé. » Le discours historique étant fini ; le grand commandeur fit donner une épée au récipiendaire et lui attacha le bijou de l'ordre en argent à la troisième boutonnière de la veste. Puis il ajouta :
« Quittez, mon frère, les ornements de maître ; et portez comme nous l'humble tablier de compagnon. »
D'Argens ôta ses gants et son tablier blanc et prit les gants et le tablier de peau jaune qu'on lui offrait.
« C'est, en effet, moins salissant, répondit-il, en admirant comme le roi avait tout prévu.
— Quelle heure est-il, frère grand inspecteur ? » demanda alors Frédéric, en frappant un coup.
Le grand inspecteur répondit :
« Il est l'heure du repentir ; le soleil est levé.
— Puisque le soleil est levé, répliqua le grand commandeur, frères, le chapitre est fermé. »
Il frappa trois coups ; les deux surveillants répétèrent :
« Le chapitre est fermé. »
Tous les chevaliers prussiens, se mettant à l'Ordre, gémirent trois fois d'une voix lugubre : « Phaleg ! »
Et comme il était neuf heures du soir, toute la société alla souper, après avoir déposé la veste et les insignes de patriarches.
« Avouez, dit tout bas d'Argens à Voltaire, auprès de qui il cheminait, regagnant le palais, avouez que c'est encore plus bête que le reste.
— N'importe, répondit l'autre, les chevaliers prussiens n'en seront pas moins fiers.
— Mais nous nous prêtons à ces plates folies ; et puis nous combattons les cérémonies religieuses, qui sont si augustes et si imposantes.
— Ah ! je vous vois venir, poltron ! s'écria Voltaire en s'arrêtant ; vous nous quitterez, je l'avais prévu ; vous vous convertirez...
— Mais ce ne sera peut-être pas ce que je ferai de plus mal, répliqua froidement d'Argens.
— Et Maupertuis, ce rêveur, nous tournera aussi casaque ; j'en suis sûr. Éh bien ! quand si peu de têtes ont la force de nous suivre jusqu'au bout, il nous faut d'autres appuis. Avec ses stupidités, la maçonnerie au moins nous soutiendra.
— Mais, reprit d'Argens étonné, après un moment de silence ; vous êtes donc Satan ?
— Sous certains rapports, répondit Voltaire en riant, je ne dis pas non. »

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