FRANC-MAÇONNERIE - VII
Légende de la franc-maçonnerie
VII. Le Comédien Franc-Maçon.
1er citoyen. Prends garde, citoyen Melon, tu trahis les secrets.
2ème citoyen. C'est grand'chose que tes secrets !
3ème citoyen. Des saloperies de secrets comme ceux-là, citoyen Rateau, j'en ai plein
le dos. D'ailleurs la franc-maçonnerie est encore une invention des aristocrates
et des avocats, avec leurs cordons et dorures à trois pointes. C'est encore plus bête
que le carnaval, pour des français qui ont reconquis leurs droits de l'homme
et consenti à l'existence de l'Être suprême. Ça ne peut servir
qu'à des conspirateurs.
Âneries révolutionnaires
Voici autre chose.
Le comédien Morel, bien connu à Marseille où il joua quarante ans la comédie classique,
faisait, sous la république et sous l'empire, la joie des enfants de cette ville,
parce qu'il portait des bas rouges et qu'il se promenait dans les rues avec ses habits
de théâtre. À la scène il jouait souvent les charges ; hors de la scène il conservait
de la gravité. On le regardait au reste comme un assez bon homme. Il dînait
habituellement chez un petit traiteur voisin du théâtre. Par convention formelle,
quoiqu'il mangeât toujours seul, on ne manquait jamais de lui mettre deux couverts,
l'un pour lui, l'autre pour le grand architecte de l'univers.
Avant de s'asseoir à table, il saluait son convive invisible ; il lui servait le potage,
après quoi il se servait ; quand il avait absorbé son assiette, il prenait doucement
celle du grand architecte de l'univers et l'avalait très dignement. Il servait au grand
architecte le premier verre de vin, se versait le second, lui portait une santé
et dînait, partageant exactement toutes ses portions en deux, ne se servant jamais
que le dernier, mais mangeant toujours la part de son convive à la suite de la sienne ;
au bout du dîner, sa bouteille vide, il prenait modestement le vin versé au grand
architecte de l'univers, le buvait et s'en allait.
Qu'il fût seul ou entouré d'autres dîneurs, Morel ne se gênait point ; il divertissait
souvent les étrangers, qui le voyaient faire toutes sortes d'offres obligeantes
et polies à une assiette devant laquelle on n'apercevait jamais personne.
À ceux qui demandaient si cet homme n'était pas fou, le traiteur répondait :
« Non, il est franc-maçon. »
Il était arrivé à Morel, en 1799, à l'époque où l'on s'occupait de réorganiser
en France la maçonnerie, une aventure assez fâcheuse pour l'Ordre. Ce pauvre homme
voyait dans la suppression des francs-maçons, qui avait eu lieu sous la Terreur,
le plus grand délit de la révolution. Il ne parlait qu'en pâlissant de l'audace
d'un écrivain qui avait traduit les loges sur la scène dans la comédie
des Francs-Maçons. Il soupirait après le rétablissement de la société, où il avait
occupé un grade très éminent ; car il était grand pontife ou sublime maçon écossais,
dix-neuvième degré de la hiérarchie maçonnique.
Il regrettait amèrement les jours où il avait figuré en loge, voyant fièrement
au-dessous de lui dix-huit grades.
Aussi, dès que le vent de la réorganisation souffla, il se mit en mouvement
pour reconstituer son existence de dignitaire. Mais après les longs bouleversements
qui venaient d'avoir lieu, si les simples maçons de sept ans et plus avaient déjà
grande peine à se retrouver, les chevaliers hors d'âge étaient bien plus empêchés.
Comment rassembler une loge de grands pontifes à Marseille ? Deux mois de recherches
ne lui avaient déterré que quatre membres ; il en fallait douze pour composer une loge
de perfection. On lui joua un tour indigne.
Des farceurs, qui savaient son embarras et dont quelques-uns avaient été maçons
du troisième degré, mais se moquaient alors de l'institution, vinrent le trouver
solennellement et lui dirent, avec effronterie, qu'avant quatre-vingt-treize
ils avaient eu la dignité de grands pontifes ; ils s'appuyèrent de quelques secrets
que l'un d'eux avait accrochés dans la grande débâcle ; ils lui demandèrent
le rétablissement d'une loge dont ils lui offrirent la présidence.
Très flatté de cette démarche, de l'honneur qu'on lui faisait et du bonheur
de s'appeler le trois fois puissant, qui est le titre officiel du président des loges
de grands pontifes, Morel accepta ; et comme il possédait le livre des formules,
que les francs-maçons appellent leur rituel, il se mit à l'œuvre, fit préparer
le temple, fit faire les costumes ; et au bout de trois mois la loge s'installa.
Il lui avait fallut tout ce temps pour les préparatifs spéciaux et pour refaire
l'instruction des nouveaux frères, à qui la curiosité donnait une forte dose
de patience.
Sans doute qu'ils s'étaient attendus à plus de merveilles qu'on ne leur en donna ;
car il y en eut qui regrettèrent leur temps perdu et leurs dépenses ; et des dépits
éclatèrent comme on le verra. Mais nous devons procéder avec ordre.
La loge s'ouvrit un vendredi du mois de septembre. C'était une vaste salle tendue
de bleu parsemé d'étoiles d'or. Morel, le trois fois puissant, vêtu d'une robe de satin
blanc, portant sur le front un bandeau de velours bleu où étaient brodées en or douze
étoiles, ayant un sceptre à la main, s'assit sur un trône bleu, surmonté d'un dais
de même couleur.
Au-dessus de sa tête pendait un transparent, où l'on avait peint le delta.
Ce transparent, éclairé par une énorme lampe à trois becs, était la seule lumière
du temple, le rituel n'en permettant pas d'autres. Tous les frères étaient vêtus
de robes blanches ; ils portaient tous le même bandeau que le trois fois puissant,
mais lui seul avait le sceptre. Tous avaient aussi le cordon, placé de l'épaule droite
à la hanche gauche ; c'était un large ruban cramoisi, liséré de blanc, sur lequel
étaient brodés les mots Alpha par devant, Omega par derrière, séparés par douze étoiles
d'or. Au bout du cordon pendait ce que les maçons appellent le bijou ; c'était un carré
long doré, portant d'un côté la première lettre de l'alphabet grec et de l'autre côté
la dernière.
Il n'y avait, selon le règlement de cette loge, qu'un surveillant, assis à l'ouest,
à l'opposé du trois fois puissant. Il tenait à la main une étoile d'or au bout
d'une baguette.
On voyait dans la loge une peinture qu'on appelle le tableau. C'était la représentation
d'une ville carrée qui semblait descendre du ciel sur des nuages et se disposer
à écraser un serpent à trois têtes. Le serpent se trouvait façonné en carton. La ville
carrée avait douze portes, trois sur chaque face : on remarquait au centre un arbre
qui portait douze sortes de fruits. En avant du tableau était une montagne haute
de six pieds, construite en planches recouvertes de toile peinte comme au théâtre.
Après que les frères eurent admiré la dignité de leur temple, le trois fois puissant
frappa douze coups avec son sceptre et tout le monde s'étant assis, il dit :
« Fidèles et vrais frères (c'est ainsi qu'on parle aux maçons grands pontifes),
quelle heure est-il ? »
On répondit :
— Il est l'heure prescrite.
— Fidèles et vrais frères, reprit Morel, tout est Alpha, Omega et Emmanuel.
Travaillons. »
Sur quoi, le frère surveillant frappa douze coups à son tour avec son étoile
et dit :
« Fidèles et vrais frères, la loge des grands pontifes est ouverte. Faites
l'applaudissement. »
Chacun des assistants cria trois fois : « AIleluia ! »
Pour comprendre ce mélange de choses sacrées à des choses absurdes, il faut assiser
à toute la séance. Morel y déploya toute sa science et tout son savoir-faire.
Il avait pensé que le meilleur moyen de remettre tous les assistants sur la voie
des bonnes doctrines, était de repasser toutes les instructions, en interrogeant
le frère qu'il savait le plus solide. C'était un vieil armateur, qu'il interpella ainsi,
avec la gravité convenable :
« Qui êtes-vous ?
— Grand pontife, ou sublime écossais, à qui rien n'est inconnu.
— Où avez-vous été reçu ?
— En un lieu qui n'a besoin, pour être éclairé, ni du soleil ni de la lune.
— Expliquez-vous là-dessus.
— De même que la loge de sublime écossais n'emprunte point de lumière extérieure
pour être éclairée, de même le fidèle et vrai frère n'a besoin ni de richesse
ni de naissance pour être admis en loge. Mais il doit faire preuve de son attachement
à la maçonnerie, de son dévouement pour ses frères.
— Que représente le tableau de la loge ?
— Une ville carrée avec trois portes à chaque face. Au milieu est un arbre qui porte
douze espèces de fruits. La ville sur des nuages est suspendue au-dessus d'une autre
ville détruite d'où sort un serpent à trois têtes.
— Expliquez-vous là-dessus.
— La ville carrée représente la nouvelle maçonnerie, du titre de Sublime-Écossais ;
elle vient remplacer l'ancienne, qui est détruite, et elle écrasera le serpent à trois
têtes qui est enchaîné.
— Comment la maçonnerie ancienne est-elle tombée en ruines, puisque ses liens sont
indissolubles ?
— Cela fut ainsi décrété de tous temps ; nous l'apprenons par saint Jean,
que nous reconnaissons pour le premier maçon qui tint une loge de perfection.
— Où saint Jean dit-il cela ?
— Dans la Révélation ou Apocalypse, lorsqu'il parle de Babylone et de la Jérusalem
céleste.
(Dans tous ces détails, remarquez qu'on se borne à transcrire scrupuleusement
un procès-verbal et des pièces authentiques.)
— Que signifie, continua Morel, l'arbre qui est au milieu de la ville et qui porte
douze espèces de fruits ?
— C'est l'arbre de vie placé là pour faire comprendre que c'est dans la loge sublime
écossaise, parmi les grands pontifes, fidèles et vrais frères, qu'on trouve les douceurs
de la vie ici-bas. Les douze espèces de fruits signifient que nous devons
nous rassembler tous les mois en tenue pour nous faire part de nos mutuelles lumières
et nous soutenir contre nos ennemis.
— Quelle étendue doit avoir la Jérusalem céleste et combien de portes aura
son enceinte ?
— Chacune des quatre faces aura trois portes comme au tableau ; l'étendue totale d
e la ville sera de douze mille stades. Les douze portes indiquent qu'on s'y rendra
de toutes les parties du monde.
— Comment y parviendra-t-on ?
— En suivant des routes étroites et difficiles et en combattant les ennemis
qui en défendent l'entrée.
— Pourquoi portez-vous ce bandeau ?
— Parce qu'on ne peut, sans ce bandeau, être admis dans les sublimes loges écossaises
et qu'il faudra le porter pour être admis dans la Jérusalem céleste, ainsi
que saint Jean s'en est expliqué.
— Que signifient les douze étoiles que porte votre bandeau ?
— Elles représentent les douze anges qui gardent les douze portes de la Jérusalem
céleste.
— Que faut-il entendre par la couleur bleue ?
— La douceur, qui doit être le partage des fidèles et vrais frères.
— Quel âge avez-vous ?
— Je ne compte plus.
— Comment vous nommez-vous ?
— Fidèle et vrai frère. »
Après cette réponse, il y eut un moment de silence. Le trois fois puissant reprit
bientôt :
« Ce que vous venez d'entendre est une instruction. Pour achever de rappeler aux usages
les frères dont tant d'années d'exil ont affaibli la mémoire, je vous ai ménagé aussi
une réception.
« Frère préparateur, continua Morel en s'adressant à l'un des assistants, allez prendre
l'aspirant qui est du grade des rose-croix. Vous, frère expert, dit-il à un autre grand
pontife, recueillez-vous. »
Le frère préparateur entra dans une chambre voisine où était l'aspirant, vêtu
de la chasuble de rose-croix. Il l'amena à la porte du temple et frappa onze coups.
Tous les frères étaient attentifs et reconnaissants de la bonne idée de Morel.
« On a frappé en chevalier rose-croix, dit le frère expert qui avait compté les onze
coups.
— Voyez qui frappe ainsi, dit le trois fois puissant, et demandez ce qu'on veut.
— Frère préparateur, dit alors le frère expert, pourquoi frappez-vous ainsi ?
Qui est celui qui vous accompagne et que cherche-t-il ?
— Je frappe, répondit le frère préparateur, pour présenter au trois fois puissant
un chevalier rose-croix qui désire, pour acquérir de nouvelles vertus, être admis
au grade de sublime écossais.
— S'il en est ainsi, qu'il soit introduit pour être soumis aux épreuves. »
On fit entrer alors le récipiendaire, chargé de sa chasuble de rose-croix, toute
bariolée de hiéroglyphes. Le trois fois puissant l'interrogea aussitôt :
« D'où venez-vous, mon frère ?
— De la Judée.
— Par quelle ville avez-vous passé ?
— Par Nazareth.
— Qui vous a conduit ?
— Raphaël.
— De quelle tribu êtes-vous ?
— De celle de Juda.
— Qu'avez-vous appris dans vos voyages ?
— À croire, à espérer, à aimer.
— Mon frère, ne croyez pas aux perfides insinuations des flatteurs ; n'espérez pas
dans ce monde un bonheur parfait ; n'aimez pas les objets frivoles. Mais aimez
nos cérémonies, détestez les traîtres et rompez avec eux. Le promettez-vous ?
— Je le promets et je le jure.
— Vous avez manifesté le désir de parvenir à la Jérusalem céleste. Une seule route
y conduit. Un guide éclairé vous serait utile ; mais ce serait nuire à votre mérite.
Ne devez qu'à vous seul la gloire du succès ; et choisissez le chemin
qui vous séduira. »
Aussitôt la voix du frère préparateur, qui avait disparu derrière un rideau, se fit
entendre avec solennité, elle prononça ces mots :
« Qu'il gravisse la montagne, s'il veut parvenir à son but. »
Pour arriver au sommet de la montagne de planches, qui était haute de six pieds,
il y avait deux chemins, un chemin fleuri et un chemin raboteux. Il fallait,
pour la leçon qu'il prît le chemin fleuri ; ce qu'il ne manqua pas de faire.
Quand il l'eut parcouru en cinq ou six pas, il fut contraint de s'arrêter,
la montagne étant coupée à pic en face du trois fois puissant.
« Que ne continuez-vous votre route, mon frère ? lui dit Morel.
— Je ne puis aller plus loin. »
Le trois-fois-puissant frappa trois coups et s'écria :
« Fidèle surveillant, volez au secours de ce présomptueux, qui a pris la route fleurie
et montrez-lui comment on parvient à la perfection. »
Le frère appelé monta aussitôt par le sentier difficile qui était opposé au premier,
prit le récipiendaire par les deux mains, le fit descendre à reculons et le reconduisit
à sa place.
« Frère imprudent, reprit Morel, vous avez choisi, pour arriver à la Jérusalem céleste,
une route facile et jonchée de fleurs. La perfection ne peut s'acquérir ainsi.
Vous marchiez vers un précipice affreux ; votre perte était infaillible, si une main
généreuse n'était venue à votre secours. Ce guide précieux vous a fait franchir
des routes escarpées et vous a garanti des dangers qui vous entouraient. Mais ne croyez
pas avoir surmonté toutes les difficultés ; un ennemi puissant s'oppose à votre passage.
Plusieurs avant vous ont succombé sous ses coups. Regardez ; il est sous vos yeux
et vous attend pour vous dévorer. Pour arriver jusqu'à moi opposez-lui le bijou
que vous portez. »
Alors le serpent à trois têtes, qui était une machine prêtée par le théâtre, se mit
à remuer la queue assez lourdement ; il siffla de son mieux au moyen d'un sifflet
que le trois fois puissant dirigeait avec une corde attachée à son pied ; il agita
ses trois têtes de carton. Le récipiendaire présenta son bijou de rose-croix ;
incontinent le monstre devint immobile ; et le frère préparateur, reparaissant, fit
marcher le nouveau frère sur le serpent.
« Vous avez atteint la perfection, s'écria Morel ; vous avez dompté votre ennemi,
dont les trois têtes vomissent trois venins. Prosternez-vous devant l'Éternel,
qui vient de vous accorder la victoire. »
Le récipiendaire fit trois génuflexions ; et le trois fois puissant reprit encore :
« Mon frère, vous voyez sous vos yeux le plan de la Jérusalem céleste que vous désirez
habiter. Un jour vous y serez admis. Remarquez sa vaste étendue ; elle est ouverte
à tous les peuples de la terre. L'arbre qui est au centre porte autant d'espèces
de fruits que l'enceinte a d'ouvertures, pour marquer que chacun y trouvera
la nourriture qui lui convient. Approchez, mon frère, et venez prendre l'engagement
du grade sublime qui va vous être conféré. »
Nous avons négligé de dire qu'il y avait devant le président, comme dans toutes
les loges, un autel triangulaire sur une estrade de trois marches. Le frère admis fut
conduit à l'autel par le frère préparateur, qui lui fit mettre le genou droit
sur la troisième marche et la main droite sur le chapitre XXI de l'Apocalypse.
Tous les frères s'étaient approchés. Le trois fois puissant posa sa main gauche
sur la main étendue du récipiendaire ; et de la droite qui tenait le glaive, il forma
avec les glaives élevés de tous les membres présents, une sorte de berceau au-dessus
de la tête du frère à genoux. C'est le berceau que les maçons appellent la voûte
d'acier.
Dans cet appareil, le nouveau frère prononça ce serment :
« Moi, Pierre Scœvola d'H..., de ma libre volonté, en présence du grand architecte
de l'univers et des fidèles et vrais frères ici rassemblés, je jure sur ce livre sacré,
sous toutes les peines portées par mes précédentes obligations, de garder
religieusement le secret des sublimes écossais tant envers les maçons des grades
inférieurs qu'envers les profanes.
« Je promets de ne consulter dans mes liaisons d'amitié ni la naissance, ni le rang,
de n'estimer les hommes qu'en raison de leur attachement à la maçonnerie, qui est
la pratique des vertus civiles et morales, de protéger, accueillir et rechercher
les vrais maçons, enfin de me montrer digne d'habiter un jour la Jérusalem céleste.
Amen. »
Tous les assistants dirent trois fois : « Amen. » Puis le trois fois puissant, couvrant
seul le récipiendaire de son glaive, le constitua grand pontife en disant :
« Je reçois votre serment et convaincu que vous le tiendrez, je vous reconnais
et vous proclame sublime écossais de la Jérusalem céleste. »
Après ces mots, le digne Morel, posant son glaive sur la tête du nouveau frère, frappa
douze coups de son sceptre sur le dit glaive ; puis il mit bas les armes, embrassa
le frère reçu, lui fit ôter la chasuble de rose-croix, lui fit revêtir une robe blanche
avec les ornements du grade, puis lui donna les signes, mots et attouchements,
lesquels consistent, savoir : le signe d'Ordre, à élever perpendiculairement le bras
droit vers le ciel, que l'on semble montrer avec le pouce et l'index, les trois autres
doigts étant pliés, mais non fermés ; le signe de reconnaissance, à tenir le bras droit
horizontalement, les doigts demeurant comme au signe d'Ordre ; l'attouchement,
à se mettre réciproquement — le frère qui tuile et le frère qui est tuilé — la main
droite sur le front en disant, le second : « Alleluia » ; le premier : « Louez
le Seigneur, » qui sont les mots sacrés ; puis le second : « Emmanuel » ; le premier :
« Dieu vous assiste » ; les deux ensemble : « Amen » ; qui sont les mots de passe.
Après avoir ajouté que la réponse à l'âge demandé est pour les grands pontifes
ou sublimes écossais, je ne compte plus, le trois fois puissant retourna à son trône,
tous les frères à leurs sièges ; on fit asseoir le nouveau venu ; et le trois fois
puissant ayant frappé trois coups demanda :
« Quelle heure est-il ? »
Le frère expert répondit :
« L'heure est accomplie.
— Alpha et Oméga, reprit Morel, réjouissons-nous, mes frères. »
Il frappa douze coups, le frère surveillant les répéta et dit en se levant :
« Fidèles et vrais frères, la loge des grands pontifes est fermée. »
Sur quoi, la loge alla dîner, travail des mâchoires qui est la conséquence obligée
de toute réunion maçonnique.
Morel était triomphant et superbe ; ce qui ne l'empêcha pas, sous un costume moins
imposant, de jouer Crispin, le soir même, dans le Légataire universel.
Mais au bout d'un mois, il paya sa joie par une grande douleur. Quatre des plaisants
qu'il avait admis dans sa loge avec un peu de légèreté n'étaient pas même maçons.
L'un d'eux était libraire. Dans l'espoir de retrouver ainsi les frais qu'ils avaient
faits pour être initiés, ils publièrent une brochure qui se vendit rapidement
et qui révélait tous les secrets qu'on avait fait passer devant leurs yeux.
Cette brochure était intitulée : Une séance à la loge des grands pontifes,
sous la présidence du père Morel, trois fois puissant, sublime écossais et artiste
dramatique ; tout cela en toutes lettres.
Le Grand-Orient de Paris, qui se réorganisait, envoya l'ordre à tous les maçons
de supprimer cette brochure ; il interdit au pauvre Morel toute présidence de loge ;
il défendit pour dix ans à Marseille toute tenue de loge des grands pontifes. On fit
comprendre au libraire qu'il ne fallait pas jouer avec la maçonnerie, de sorte
qu'il n'osa pas réimprimer sa brochure épuisée ; elle est devenue fort rare ;
nous avons suivi cette relation comme un procès-verbal, sèchement et sans commentaire,
vous laissant le soin d'apprécier les doctrines de ces pontifes.
Quant à Morel, il devint à moitié fou de son aventure. Comme preuve de cette assertion,
on raconte que depuis, lorsqu'il était sifflé, il donnait en rentrant chez lui
son souper à son chien et mangeait lui le souper du barbet. Quand il était mécontent
de la manière dont il avait joué les pères ganaches, car on l'avait fait passer
à ces rôles — terme de comédien — il faisait coucher son chien sur son lit
et se couchait dessous comme indigne. On assure même qu'il y eut souvent, entre
ces deux amis, des débats de politesse et que le chien, dans ces circonstances, voulait
à toute force coucher aussi sous le lit, à côté de son maître.
On parla un jour de remercier Morel du théâtre, parce qu'il était très vieux.
Mais après plus de quarante ans de services, il avait tellement habitué le public
à le voir, que la majorité des abonnés demanda qu'il fût maintenu dans la troupe.
Le directeur du théâtre, pour faire sa cour aux jeunes gens, annonça donc à Morel
que non seulement on le conservait ; mais qu'au lieu de deux mille cent francs
qu'il avait eus jusqu'alors pour appointements, on lui donnerait cent louis.
Le pauvre homme, habitué comme une machine à ses deux mille cent francs, ne vit
qu'un dérangement dans l'offre qu'on lui faisait ; il répondit qu'il désirait
qu'on le gardât sans rien changer à son traitement ; qu'il s'était habitué
à le distribuer de manière à s'y reconnaître ; qu'à son âge il ne pouvait plus
se rompre la tête à faire de nouveaux calculs et qu'il demandait à rester
dans le cercle de ses vingt et un cents francs : c'était sa manière de s'exprimer.
Comme on ne put lui faire comprendre qu'au delà de cette somme il trouvait encore trois
cents francs dans les cent louis proposés, on lui laissa ses vingt et un cents francs,
qu'il toucha jusqu'à sa mort, arrivée au commencement de la restauration ;
et cette puissance intellectuelle de la franc-maçonnerie continua de porter
tous les jours ses toasts et d'offrir ses politesses en dînant, au grand architecte
de l'univers.