FRANC-MAÇONNERIE - VIII
Légende de la franc-maçonnerie
VIII. Jacquemin au Grand-Orient.
C'est du Grand-Orient la merveille incomprise,
Où vous allez marcher de surprise en surprise.
P. LEBLANC, Les Symboles maçonniques.
Jacquemin Claes, sur l'honnête avis de son curé, abandonna donc sa dignité de maître,
renonçant à cette pompe de Satan, qui est à la fois plus périlleuse qu'on ne pense
et plus stupide encore qu'elle n'en a l'air. Mais vous allez voir comment un piège
attire un autre piège et comme il n'est pas bon d'avoir connu la mauvaise compagnie.
Jacquemin, revenu chez son père, se mit à faire du commerce. Pour l'apprendre autrement
qu'à ses dépens, il se plaça dans une maison honorable de Tournay. Par son exactitude
et sa bonne conduite, il gagna promptement la confiance de son chef, ou si ce mot
ne vous va pas, de son patron. Il fut chargé bientôt de voyages importants, intéressé
dans la maison, investi de pouvoirs ; et il méritait l'estime qu'on faisait de lui,
car il avait de la probité ; et son ardeur était tempérée par une timidité
rassurante.
En 1822, il avait gagné une petite somme assez ronde, soigneusement économisée
par sa mère ; il se décida à se marier. Il devait faire à l'automne le voyage de Paris,
pour de nombreux recouvrements, mêlés de quelques achats ; il comptait rapporter de là
ses plus élégants présents de noces.
Il partit, l'esprit tranquille, le cœur en paix, comme un honnête garçon qu'il était.
Il arriva sans accident, fit rapidement ses affaires ; et il n'avait plus que deux
jours à demeurer dans la grande ville, lorsqu'en passant sur le quai des Orfèvres,
il se rappela tout à coup le séjour qu'il y avait fait et sa réception à la loge
des Amis réunis. Il lui vint, je ne sais comment, la capricieuse idée de savoir
ce qu'étaient devenus ses anciens frères ; il se dirigea vers le petit hôtel qu'il avait
habité ; mais il reconnut à l'enseigne qu'il avait changé de maître. Au même instant,
il aperçut dans sa boutique le marchand de tabac et il entra. Tout en achetant
de mauvais cigares, il demanda à M. Guenaud s'il ne le reconnaissait pas ?
« Mais attendez donc, répondit M. Guenaud, en rejetant sa tête en arrière, je crois
qu'il me semble en effet que je pourrais bien vous avoir. vu !.. Tout juste,
continua-t-il, en se remettant, c'est à vous que je dois le bonheur d'avoir été
si vertement houspillé par ma femme, qui m'a fait planter là les bêtises
des francs-maçons. Est-ce que vous en êtes encore ?
— Non, certainement, répliqua Jacquemin. J'ai donné ma démission le même jour
que vous.
— Touchez là, dit le marchand, vous êtes un homme. C'était en vérité trop absurde.
Est-ce qu'il y a des francs-maçons dans votre pays ? Quoique je ne sache pas
de quel pays vous êtes, vous devez être d'un pays quelconque.
— Je suis de Tournay. Il y a en effet des francs-maçons chez nous, qui font les mêmes
singeries qu'ici. On les dit inoffensifs. Cependant n'est-ce pas quelque chose
de louche qu'ils soient toujours en lutte avec le clergé ?
— C'est plus que louche, c'est obscur. Et puis, que dites-vous de la sorte de défiance
qu'ils inspirent aux villageois ? de la mauvaise renommée qu'ils ont chez les simples
gens ? Généralement il n'y a point de fumée sans feu. Je suis allé récemment
dans le pays de ma femme, qui est Gonesse-au-bon-beurre ; j'étais allé auparavant
dans mon propre pays, qui est Longjumeau ; j'ai vu que partout les paysans regardent
encore les francs-maçons comme des sorciers. Pour moi qui ne le suis pas, je ne me suis
point vanté d'avoir été de la clique. Je pense qu'il n'est jamais agréable d'être vu
de travers.
— On a tout à fait les mêmes opinions dans nos contrées, reprit Jacquemin ;
et dernièrement il est même arrivé quelque chose de singulier à ce sujet.
Un paysan des environs de Tournay, cœur perverti, comme il y en a malheureusement
quelques-uns en tout pays, se trouvant pressé d'un besoin d'argent, un mauvais plaisant
s'avisa de lui dire qu'en se faisant recevoir franc-maçon, il deviendrait tout
d'un coup riche. Mais, ajouta-t-il, vous risquerez votre âme. Le paysan savait bien
que les francs-maçons passaient pour être en commerce avec le diable ; il songea
sans doute qu'il s'occuperait de son âme un peu plus tard ; car il se résolut à tenter
le chemin de fortune qui lui était présenté.
Il vint à Tournay, se promena sans rien dire devant le bâtiment où les maçons tiennent
leur loge, l'examina d'un œil d'envie ; puis il entra dans un petit cabaret voisin
et tout en buvant sa pinte de bière, il demanda au cabaretier ce qu'on faisait
dans ce bâtiment.
« On y fait de la franc-maçonnerie, répondit l'autre, qui était aussi un goguenard,
et il faut qu'il s'y passe de terribles choses ; car toutes les fois qu'ils tiennent
loge, s'ils entrent trente, ils ne sortent que vingt-neuf.
— Comment cela ? demanda le paysan intrigué.
— C'est, répondit le cabaretier en baissant mystérieusement la voix, qu'on tue un homme
à chaque assemblée. Tenez, comptez, les voici qui entrent. »
Le paysan compta vingt-quatre personnes ; et la porte s'étant refermée, il n'ajouta pas
un mot. Il tomba dans une profonde méditation.
Au bout d'un quart-d'heure, il demanda une autre pinte, et reprit :
« Restent-ils longtemps là ? »
Il désignait la loge.
« Ce n'est pas grande assemblée aujourd'hui, répondit le cabaretier, fier de l'effet
qu'il avait produit sur son homme, ils resteront une heure. »
Le villageois, décidé à attendre, retomba de nouveau dans le silence.
Dès que les maçons sortirent, il les compta d'un œil ardent et la porte s'étant
refermée sur le vingt-troisième, parce que le surveillant restait pour remettre
les choses en ordre :
« Ils en ont vraiment tué un, dit-il. Mais quel profit ont-ils à cela ?
— Oh ! c'est une épreuve ; celui qui la fait reçoit, dit-on, une bonne somme. »
Le paysan paya ses deux pintes et s'en alla. Comme il était fin, il s'informa
dans une autre maison de la demeure de l'un des principaux maçons ; et il alla
le trouver tout rondement.
« Je voudrais être reçu, monsieur, lui dit-il ; j'ai besoin d'argent ; je suis prêt
à tout. On conte que vous tuez un homme à chaque séance ; je ne recule pas pour cela,
si cela me profite. »
Le maçon, un peu surpris d'une pareille ouverture, voulut en réjouir ses frères.
« Nous avons assemblée samedi, dit-il au paysan ; venez me voir au coucher du soleil.
Je vous dirai si vous pouvez être reçu ; mais aujourd'hui écrivez là-dessus votre nom
et votre village. »
Il lui présenta en même temps une tête de lettre chargée des hiéroglyphes
de la maçonnerie. Le villageois ne savait pas écrire, mais il dicta son nom et avoua
sa demeure.
Les maçons consentirent à s'amuser du personnage, qui vint exactement le samedi,
à l'heure prescrite, fut conduit en loge, introduit les yeux bandés et placé ensuite
au milieu du temple, où il fut surpris de ne voir que des bourgeois et des chandelles.
Il s'attendait un peu à voir le diable. On lui demanda s'il voulait être reçu maçon ;
il répondit que oui ; s'il voulait vendre son âme, il répondit qu'il la vendrait
pour dix ans ; s'il voulait tuer un homme, il répondit que cela dépendait du prix.
Alors on lui demanda quelle somme il voulait.
« Il me faut six mille francs, répondit-il.
— Nous ne nous arrangerons pas, dit un maçon, car nous ne payons que trois mille francs
par homme. »
Pendant que ces mots se disaient, pour achever d'exciter le villageois, un frère
apportait et remuait des corbeilles d'écus.
« Je tuerai donc deux hommes, dit le néophyte, car je veux six mille francs. »
Les maçons commencèrent à trouver l'amateur un peu féroce. Ils le firent boire
et l'enivrèrent, à quoi il se prêta de son mieux. Puis on le mit dans une voiture,
sous prétexte d'épreuves ; on le reconduisit à sa maison. Le lendemain matin
on prévint les autorités, qui firent savoir à l'ambitieux paysan qu'il était désormais
surveillé.
« Il n'en est rien arrivé de plus. Mais vous avouerez qu'il n'est pas très doux
d'être d'une société qui donne lieu à des opinions comme celles de ce malheureux
enragé.
— Mais encore, monsieur, si vous n'êtes venu en loge que le jour où nous vous avons
reçu, vous ne savez que peu de chose. Il faut connaître les doctrines. Voici
par exemple, en opposition aux commandements de Dieu, les commandements de quelques
loges :
Adore ce que tu voudras ;
C'est ton affaire entièrement.
Serments de maçon tu tiendras ;
Mais des autres fais librement.
Tous les dimanches tu feras
Ce qui te plaira seulement.
Le Grand-Orient serviras,
Si tu veux vivre sûrement.
Dispute et meurtre empêcheras
Entre maçons fidèlement.
Dans tes amours éviteras
Tout scandale publiquement.
Aux frères nul tort ne feras
Et ne leur nuiras nullement.
Jamais rien ne révéleras
De nos secrets imprudemment
Amour d'autrui ne troubleras
En loge principalement.
Le bien des frères n'envieras,
Faisant tout délicatement...
« Et je vois avec plaisir, poursuivit le marchand de tabac, que cette poésie-là
ne vous plait guère. Du reste, il est arrivé de nouvelles phases qui ajoutent à la joie
que j'éprouve de n'être plus porte-tablier. Depuis 1815, la politique s'est jetée
parmi les frères ; plusieurs loges sont devenues des toyers de conspiration ;
de sociétés secrètes permises, quelques-unes se sont faites sociétés secrètes prohibées.
Il en est même qui se sont transformées en ventes.
— Qu'est-ce que vous entendez par là ? demanda Jacquemin.
— Les ventes sont les loges des carbonari, attendu qu'une loge de carbonari s'appelle
une vente, une venta ; c'est un mot étranger. Là, c'est bien pis. On ne s'assemble
que pour conspirer ; et je sais beaucoup de maçons qui n'étaient, comme dit la chanson,
que des imbéciles et qui se sont laissé entraîner dans le carbonarisme, où ce ne sera
pas leur faute s'ils ne deviennent pas criminels, puisqu'ils doivent à leurs chefs
l'obéissance absolue et passive.
— Mais, reprit Jacquemin étonné, me diriez-vous des nouvelles de vos anciens confrères,
de ceux qui vous ont aidé à me recevoir ?
— Difficilement. Tous se sont dispersés : je crois que tous ont fait de mauvaises
affaires. L'argent qu'on sème dans les loges ne produit rien de bon.
— Il n'y a qu'une chose que je regrette, monsieur, reprit Guenaud, après un petit
silence, c'est de n'avoir pas été admis, une fois du moins, dans les cérémonies
du Grand-Orient.
— N'est-ce pas la chef-loge de la franc-maçonnerie ?
— Si vous voulez. Toutefois, on ne s'y occupe que de la distribution des grades
et insignes, de l'organisation des choses, de la fixation des mots d'ordre solennels,
de la confection des diplômes, et on y donne continuellement de fort belles fêtes.
— Mais, reprit le tournaisien, l'Église, qui repousse la franc-maçonnerie,
en excepte-t-elle le Grand-Orient ?
— C'est probable, dit le marchand de tabac, puisqu'on y voit des personnages
de la cour. »
De singulières idées se heurtèrent dans la tête de Jacquemin, qui ne sentit pas
l'absurdité des raisonnements du marchand de tabac et qui ne tarda pas à sortir
en songeant au Grand-Orient.
Il n'avait pas remarqué que pendant l'éloge du Grand-Orient par l'ancien frère Guenaud,
un homme était entré dans la boutique pour allumer son cigare. Cet homme,
convenablement vêtu, le suivit jusqu'au Pont-Neuf et l'accosta alors, en lui disant
aussi :
« Vous ne me reconnaissez pas ?
— Mais, mais, mais, répondit Jacquemin, absolument comme le marchand de tabac,
il me semble que je vous ai vu autrefois.
— En loge, frère ; vous ne remettez pas Félix, alors peintre et aujourd'hui
spéculateur ? Je suis bien charmé de vous revoir ; vous me rappelez tout un heureux
temps ; et vous accepterez un petit verre.
— Je suis très pressé, dit Jacquemin : je n'ai plus que deux jours à rester ici.
— Cinq minutes ne vous retarderont pas. »
On était devant le café Dauphine ; le spéculateur avait l'air si décent que Jacquemin
céda.
« Comme vous êtes pressé, reprit Félix, après avoir demandé un demi-bol de punch,
qu'il paya de suite très délicatement, je ne veux pas vous retenir. Mais je me fais
une fête de vous procurer à la volée le plaisir que désirait tant le marchand
de tabac.
— Quel plaisir ? demanda Jacquemin.
— Le plaisir de voir le Grand-Orient, où je suis officier introducteur.
— Mais vous ignorez que je ne suis plus maçon.
— Qu'importe ! je ne vous offre qu'un spectacle. Il ne s'agit là ni d'épreuves,
ni de serment ; vous n'aurez rien à dire ; vous vous bornerez à voir. Il se trouve
qu'en ce moment il y a solennité. Du moins vous aurez joui du plus piquant spectacle
et de la pompe la plus bizarre qu'on puisse voir à Paris. Vidons nos verres ;
nous sommes à deux pas ; c'est l'affaire d'un quart-d'heure. Garçon, une voiture ! »
Jacquemin, comme nous l'avons dit déjà, était timide et faible ; il était de plus
un peu curieux. Des sentiments divers se débattaient dans son esprit. Félix
ne lui laissa pas le temps de se reconnaître. Les gens qui, à Paris surtout, n'ont pas
la décision prompte, les gens qui ne savent pas dire non, doivent s'attendre à être
menés. Jacquemin fut enlevé ; mis en fiacre et conduit plus loin qu'il ne devait penser,
car la course dura dix minutes, pendant lesquelles son ancien frère acheva d'enflammer
sa curiosité et de gagner sa confiance.
On s'arrêta enfin devant une maison de bonne apparence ; on monta au premier étage ;
on entra dans un petit salon bien meublé.
« Réjouissez-vous, dit Félix, nous voici à la porte du grand temple. Vous n'aurez
à remplir qu'une seule cérémonie, qui est de rigueur ; c'est de revêtir une robe
comme la mienne. »
L'introducteur tira d'une armoire deux robes d'avocat ; il avait sonné, deux domestiques
en grande livrée entrèrent. Félix ôta son habit, sa montre, sa bourse, qu'il remit
au valet de chambre venu pour lui et que celui-ci plaça soigneusement dans l'armoire.
Mais en même temps, voyant que Jacquemin endossait sa robe par-dessus son habit
de ville, il lui dit en riant, avec une bonhomie qui ne permit pas la défiance :
« Mais vous ne pouvez pas entrer ainsi. Les maréchaux et les princes qui viennent
d'être introduits ne sont pas plus exempts que nous de la formalité exigée. Il faut
ôter seulement votre habit et vous dépouiller de tout métal. Si vous avez des clefs,
une montre, quelque argent, mettez tout cela avec ma défroque ; c'est l'usage. »
Jacquemin n'osa ni hésiter, ni reculer. Il fit comme ceux qui se montrent braves
lorsqu'il ne leur est plus possible de trouver une autre issue ; il déposa son habit,
sa montre, sa bourse, qui contenait deux mille francs en or. Son portefeuille,
où il avait ses recouvrements en papier, montant à une quarantaine de mille francs,
était dans une poche intérieure de son gilet ; il l'y laissa ; d'ailleurs,
il ne contenait d'autres métaux qu'un crayon. Il endossa la robe ; et il fut introduit
dans un second salon, fort propre aussi. Félix lui demanda la permission de le laisser
un moment seul pour l'annoncer ; puis il ouvrit une petite porte et disparut.
Alors seulement Jacquemin put se recueillir ; alors seulement, se retrouvant seul
avec lui-même, il put se demander s'il ne faisait pas des extravagances ? s'il avait
besoin de voir le Grand-Orient ? s'il n'avait pas été bien faible ? s'il devait se fier
à Félix ? s'il ne s'exposait pas à mille périls ? Il put songer tout à son aise,
car un quart d'heure se passa sans que le silence où on le laissait fût interrompu.
Il prit enfin une résolution :
« Il est possible que je fasse mal, dit-il ; je dois oser me montrer ce que je suis
et refuser de mettre le pied dans ce qu'ils appellent le temple. »
Il tourna donc la clef du premier salon pour reprendre ce qu'il y avait déposé,
remettre son habit et partir ; mais la porte se trouvait fermée.
Il se dirigea vers celle que Félix avait prise pour aller au temple ; elle était fermée
aussi.
La pièce n'avait pas d'autre issue. Une seule fenêtre donnait sur une cour déserte.
« Serais-je pris par des filous, se demanda- t-il, ou par des maçons qui veulent
me punir d'avoir abandonné l'Ordre ? »
Il ressentit une petite terreur inquiète ; et voyant le cordon d'une sonnette,
il le tira. Des pas bientôt se firent entendre ; quelqu'un vint, qui tourna la clef
dans tous les sens et ne put ouvrir la porte.
« Est-ce vous qui avez sonné ? dit une voix.
— Oui, c'est moi ; ouvrez.
— Mais je ne le puis ; vous êtes enfermé.
— Je suis enfermé en dehors.
— C'est vrai, dit la voix, qui était celle d'un concierge. »
Il tira un petit verrou qu'on avait poussé sans bruit et il entra. Surpris de voir
un avocat à l'air effaré, seul dans le salon :
« Qui êtes-vous ? lui demanda-t-il.
— Je suis Jacquemin.
— Je ne connais pas Jacquemin. Comment vous trouvez-vous ici ?
— J'y suis venu avec M. Félix.
— Je ne connais pas M. Félix.
— C'est l'officier introducteur.
— Quel introducteur ?
— L'introducteur du Grand-Orient. Ne sommes-nous pas ici au Grand-Orient ?
— Ni à l'Orient, ni à l'Occident ; vous êtes dans un hôtel garni.
— Mais qui occupe cet appartement ?
— Trois messieurs, qui n'y sont que d'hier.
— Enfin, dit Jacquemin, je suis fait ; et jetant sa robe, il ouvrit l'armoire
de la première pièce :
— J'ai laissé là, dit-il, mon habit, ma montre et ma bourse. »
Il pâlit en reconnaissant que l'armoire était vide.
« Il me semblait bien, dit le portier, comprenant enfin, que ces messieurs étaient
trois voleurs. Vous devez rester, monsieur, pour ma décharge. Marie, cria-t-il
par la fenêtre, va chercher le commissaire. »
Le pauvre Jacquemin, en manche de chemise, aida le concierge à visiter l'appartement
qui consistait en quatre pièces ; ils eurent bientôt reconnu que les locataires avaient
tout dévalisé de leur mieux. Dans sa détresse, le tournaisien remercia Dieu du bonheur
qu'il avait eu de sauver son portefeuille, dont la perte eût été sa ruine entière.
Il fut obligé de conter au commissaire toute son histoire. Le magistrat vit bien
qu'il n'avait devant lui qu'une honnête victime ; il la fit reconduire en fiacre
à son hôtel ; car il ne pouvait même lui laisser la robe d'avocat, qui devait être
jointe comme pièce au procès-verbal.
Quand Jacquemin, de retour à Tournay, dit son malheur au bon curé dont il ne s'était
peut-être pas souvenu assez tôt :
« C'est une seconde leçon que vous eussiez pu éviter, lui répondit le vieillard.
Mais remerciez Dieu de n'y avoir perdu que votre argent.
« Dans l'histoire que vous venez de parcourir, vous avez vu, du moins, le côté
grotesque de la franc-maçonnerie ; et vous avez pu en juger les aspects coupables. »