FRANC-MAÇONNERIE - IX
Légende de la franc-maçonnerie
Nous croyons devoir rapporter encore deux pièces intéressantes.
F.•. M.•.
Initiation au grade de chevalier de l'Asie
On prépare, dans une maison de campagne écartée, un caveau lugubre et une chambre
tendue de noir. Les frères qui reçoivent le nouveau venu sont au nombre de cinq.
Aussitôt qu'il arrive, on l'enferme dans une chambre de réflexion, décorée lugubrement
et où se trouvent plusieurs emblêmes relatifs aux droits de l'homme et aux crimes
commis par la tyrannie et par le fanatisme. Des questions lui sont proposées par écrit
sur ces objets et on attend ses réponses pour voir s'il est digne de l'honneur auquel
il aspire. Les réponses étant satisfaisantes, on lui bande les yeux, on lui lie
les mains, on lui met la corde au cou ; il est nu-tête et il a pour tout vêtement
une robe blanche teinte de sang ; tous les frères sont en deuil. Une musique funèbre
se fait entendre. Le récipiendaire subit différentes épreuves physiques et les frères
le repoussent tour à tour avec le plus grand mépris. Finalement, il est introduit
dans le caveau, éclairé seulement par la flamme bleuâtre d'un vase rempli d'esprit
de vin. Là se trouvent un squelette, différents ossements et un cadavre couvert
d'un drap mortuaire. De nouvelles questions sont adressées au candidat ; et tous
les frères lui mettent le glaive sur le cœur, prêts à le percer. On saisit sa main
droite et on la pose sur le cadavre : de sa gauche il touche les statuts de l'Ordre
et, dans cette attitude, on lui fait prêter le serment suivant :
« Je jure par tout ce que j'ai de plus sacré, par les statuts du grade auxquels
je m'engage, de m'y conformer en tout temps et en tous lieux et, au péril de ma vie,
de garder avec une fidélité à toute épreuve les secrets qui me seront confiés
par cet illustre conseil. Je jure de coopérer à la destruction des traîtres
et des persécuteurs de la franc-maçonnerie, de les écraser par tous les moyens
qui seront en mon pouvoir. Je jure haine éternelle à la servitude, aux oppresseurs
de l'humanité et de la saine philosophie ; de reconnaître comme le fléau du malheureux
et du monde les rois et les fanatiques religieux et de les avoir toujours en horreur.
Je jure de ne jamais me faire connaître comme chevalier de l'Asie qu'à celui
qui possède ce grade ; je jure de prêcher partout où je me trouverai les droits
de l'homme et de ne suivre d'autre religion que celle que la nature a gravée
dans nos cœurs ; je m'engage à la répandre sur les deux hémisphères. Je jure
de ne jamais admettre à ce grade aucun individu couronné ou régnant,
aucun ecclésiastique, ni aucun homme qui ne soit maçon et initié régulièrement
dans le grade de kadosch, et qui n'ait toutes les qualités requises par les statuts
du grade des chevaliers de l'Asie. Je jure obéissance sans restriction au chef
de ce conseil ou à celui qui le représentera. Je jure de ne reconnaître aucun mortel
supérieur à moi et de travailler de toutes mes forces à établir la liberté et l'égalité
parmi les hommes, de ne voir dans les hommes que les enfants d'une même famille
dont Dieu seul est le souverain. Que toutes les épées tournées contre moi s'enfoncent
dans mon cœur, si jamais j'avais le malheur de m'écarter de mes engagements, pris
de ma pleine et libre volonté. Ainsi soit-il. »
Dès que le candidat a prononcé ces paroles, on le délivre de ses liens, on lui arrache
son bandeau et on lui ordonne d'examiner tout ce qui l'entoure. Tous les frères
se jettent de nouveau sur lui : on lui ouvre une veine et on lui fait écrire
de son sang ce même serment au grand livre de l'architecture et de la correspondance
secrète. Après cela, le grand maître lui dit :
« Toi que le ciel envoie sur la terre pour amener le bonheur parmi les hommes,
ton courage et ta fermeté méritent notre estime ; nous te créons à perpétuité chevalier
de l'Asie. Sois discret et n'oublie jamais les engagements que tu as contractés
parmi nous. »
Ces cérémonies sont suivies de réjouissances. On complimente le nouveau chevalier,
on lui jette des fleurs, on s'embrasse, on danse au bruit d'une musique gaie et légère.
L'initié reprend ses habits et met par-dessus une robe noire, en mémoire de la mort
de Jacques Molai. Alors commencent les travaux dans une chambre où tout respire
le deuil. Le grand maître siège sur un trône couvert d'une étoffe noire. Devant lui,
sur la table également couverte d'un tapis noir, sont deux épées en croix. Au milieu
de la chambre est un tombeau, éclairé par trois vases d'esprit de vin allumé.
Alors a lieu une sorte de catéchisme ou d'instruction par demandes et par réponses.
Entre autres questions du grand maître, on remarque celle-ci :
« À quelle époque sommes-nous ?
— À la régénération du monde. »
À la clôture, le grand maître prononce les mots suivants :
« Mes frères, retirons-nous ; allons éclairer les hommes et exterminer les serpents
qui régissent l'ignorance humaine. »
La décoration du chevalier de l'Asie est un large sautoir noir, liséré de blanc,
au milieu duquel sont brodées les lettres initiales de Jacques Molai, entourées
de six larmes. Au bas du sautoir est le bijou ; c'est un poignard traversant un cœur.
La parole du grade est Melchisedech ; le mot de passe Synedrion, mot grec qui signifie
conseil, assemblée. Le signe consiste à tirer la main droite en arrière, comme
si on voulait enfoncer un poignard dans le ventre de quelqu'un. L'attouchement se fait
en mettant d'abord la main sur le cœur, en se donnant ensuite mutuellement un fort coup
dans la main droite, en disant :
« Sauvons le genre humain opprimé. »
Journal historique et littéraire à Liège. Janvier 1841.
Installation à Bruxelles de la loge maçonnique le Travail
Le 17 août 1840, à deux heures de relevée, les frères de la loge le Travail,
qui étaient en instance pour se faire agréger au Grand-Orient de Bruxelles,
se réunirent au Parc, dans le local provisoire du Waux-Hall, sous le maillet du très
illustre frère de Wargny, vénérable. Quarante frères, dont trente-huit maçons
et deux apprentis, répondirent à l'appel. Deux frères étaient absents pour affaires
profanes indispensables. Aussitôt furent introduits les frères visiteurs
et les députations de différentes loges, ainsi que les trois commissaires installateurs,
chargés par le Grand-Orient de constituer la nouvelle loge et de lui donner
ses pouvoirs. Ces trois commissaires étaient les très illustres frères Defrenne,
Wouters et Leroy. L'assemblée se composait en tout de quatre-vingt et une personnes.
Deux loges de Bruxelles n'avaient pas accepté l'invitation de la nouvelle
et n'y étaient pas représentées. Les deux grands maîtres du rite écossais,
les illustres frères Walter et Stevens, n'avaient pu venir, à cause de quelques
affaires profanes. Quant au sérénissime grand maître de l'Ordre, le frère de Stassart,
il était en ambassade à Turin ; et son représentant, l'illustre frère Verhaegen, était
à Paris. À cela près, la réunion était belle, gaie et contente.
La loge le Travail existait provisoirement depuis neuf mois. Pour être reconnue
et installée par le Grand-Orient, il fallait qu'elle commençât par fermer son temple
et ses travaux, par mourir en quelque sorte. Cette cérémonie a lieu d'une manière
ingénieuse et fort simple. Tous les frères éteignent successivement leurs étoiles,
c'est-à-dire leurs chandelles et le vénérable souffle la sienne le dernier.
Tout est dit alors ; la loge est morte.
Immédiatement après commencent les travaux du Grand-Orient, les cérémonies
de la résurrection, de la vie. Les commissaires installateurs vont d'abord tuiler
chacun des membres présents, c'est-à-dire les passent en revue, examinant sévèrement
s'ils sont vraiment maçons et si les frères députés et visiteurs ont le mot d'ordre
annuel. Cela fait et tout ayant été trouvé en règle, le premier des trois commissaires,
qui a le titre de président, fait donner lecture des pouvoirs qui leur sont accordés
par le Grand-Orient et des lettres de constitutions. Ces lettres portent expressément
que le Grand-Orient agit sous la protection spéciale de sa majesté Lépold Ier,
roi des Belges. Elles confèrent à la nouvelle loge le pouvoir de se livrer aux travaux
de l'art royal. Ensuite le président ayant reçu de chaque frère séparément la promesse
de fidélité et d'obéissance au Grand-Orient, procède aux cérémonies de l'installation
et de la résurrection. Cela se fait ainsi :
Le président se procure du feu en battant le briquet, allume une étoile vierge,
c'est-à-dire une chandelle neuve ; celle-ci communique la flamme à deux autres étoiles
vierges. Puis il annonce, le plus sérieusement et le plus gravement qu'il lui est
possible, que la loge est installée. Ces paroles se répètent trois fois ;
et on y répond par trois applaudissements. Le président ouvre alors la porte du temple,
et s'écrie :
« Loin d'ici, profanes ! ce lieu est consacré au grand architecte de l'univers. »
Il referme le temple ; encore trois applaudissements. Tous les frères se donnent
la main et forment la chaîne ; le président leur communique le mot annuel, on rouvre
le temple et tous les frères y entrent. Puis le président prononce un discours.
Le très illustre frère Defrenne, chargé de présider, parla longuement. Vu son âge,
sa qualité et sa longue expérience, il prit la liberté de donner quelques leçons
aux novices et c'est à eux surtout qu'il s'adressa. Il leur recommande, entre autres
vertus, une discrétion rigoureuse et un courage à toute épreuve. La discrétion, dit-il,
parce que la durée de notre existence maçonnique dépend de la conservation rigoureuse
de nos secrets ; et le courage, pour se moquer du diable et de l'enfer... Combien
n'en a-t-on pas vu, ajoute-t-il tristement, abjurer au lit de la mort, par crainte
des tourments de l'enfer, le titre de maçon, plus efficace, d'après moi devant le trône
des miséricordes, que des prières salariées ? Il fait observer que le courage est
indispensable à tout initié et que c'est pour voir s'ils ont du courage qu'on soumet
les candidats à diverses épreuves physiques ; qu'on leur bande les yeux, qu'on les tire,
qu'on les houspille, qu'on les introduit dans des caveaux faiblement éclairés
par quelque lueur satanique, qu'on présente tout à coup à leurs regards étonnés
des cadavres, des squelettes, qu'on se jette sur eux le poignard à la main,
qu'on les tourmente enfin par toutes sortes de fantasmagories et de diableries,
le tout pour s'assurer qu'ils sont hommes à se rire plus tard du diable
en personne...
Après le discours où l'on dit encore que la maçonnerie ne s'occupe pas de politique,
tout en s'occupant chaudement de l'instruction publique, des élections, des moyens
d'entraver l'action du clergé, les trois illustres commissaires installateurs vont
s'asseoir et les travaux du Grand-Orient sont fermés. La nouvelle loge est constituée ;
c'est elle qui entre en fonctions. Le vénérable se lève, remercie les commissaires,
les députés du Grand-Orient et des diverses loges étrangères, les frères visiteurs
et accorde la parole au frère orateur. Celui-ci prononce un discours où il considère
la franc-maçonnerie comme une œuvre de propagande et de haute moralisation. Le discours
est suivi d'une prière à l'Éternel, avec accompagnement de piano. La maçonnerie
y célèbre son triomphe sur Rome et sur l'Église catholique.
Cependant il est tard et, en dépit de la joie et des plus douces émotions,
on s'aperçoit finalement qu'on a faim. Les frères maîtres des cérémonies viennent
annoncer que le dîner est servi. L'assemblée ne se le fait pas dire deux fois,
elle se rend, en défilant sur deux colonnes, dans la salle du banquet, où la table
est dressée en forme de fer à cheval. La réunion se trouve accrue. Le tracé, autrement
dit procès-verbal, ne comptait que quatre-vingt-un frères dans la salle d'installation ;
il en compte cent autour des plats et des bouteilles. Musique, appétit, chansons,
toasts, santés, etc.
Journal historique et littéraire. Mars 1841.