GARGANTUA
Histoire merveilleuse de Gargantua, dans laquelle on verra son origine surprenante,
sa naissance, ses prodigieux faits pendant ses voyages et ses actions éclatantes au service
du roi Arthur, dans toutes les victoires qu'il a remportées sur ses ennemis.
Il y avait du temps du roi Arthur, un philosophe, le plus habile du monde en nécromancie,
appelé Merlin, lequel faisait des merveilles. Il avait sauvé le roi et toute la noblesse
de la cour d'une maladie contagieuse. Il avait imaginé de faire un navire qui voguait
sur la terre ferme avec autant de facilité et de vitesse que ceux qu'on voit sur la mer.
Mais un de ses plus grands services fut de découvrir au roi, par son art, une guerre
qui le menaçait. Arthur, pour en détourner l'orage, donna à Merlin tous ses pouvoirs.
Ce dernier se fit transporter sur la plus haute montagne de l'Orient ; il avait avec lui
une grande fiole pleine du sang de Lancelot du Lac avec les rognures des ongles de Guenièvre,
la femme du roi Arthur. Étant arrivé à cette montagne, il fit une enclume d'acier,
de la grosseur d'une tour ; il avait trois marteaux qui, par la puissance de son art,
frappèrent d'eux-mêmes sur cette enclume avec tant de force, que l'on eût dit que c'était
le tonnerre qui tombait du ciel. Il se fit ensuite apporter un os de baleine et l'ayant
arrosé du sang de la fiole, il le mit sur l'enclume, où il le réduisit en cendres ;
de cette poudre fut formé le père de Gargantua...
Voilà ce que dit le vieux conte populaire, fidèlement conservé par la bibliothèque bleue,
que Rabelais n'a pas toujours suivie, mais qui lui a fourni son canevas.
Merlin fit de nouveau une semblable opération avec les ongles de la reine, desquels naquit
la mère de Gargantua.
Après avoir achevé ce grand ouvrage, l'enchanteur vit devant lui deux géants sur lesquels
il jeta un sort qui les endormit pendant neuf jours ; dans l'espace duquel temps il forma
sur son enclume une jument assez forte pour porter ces deux créatures colossales ; après quoi
il rompit son enchantement.
« Que fais-tu là, Galemelle ? » dit l'homme à la femme.
Elle répondit : « Je t'attends, Grand-Gosier. »
Merlin rit beaucoup et voulut d'abord qu'ils gardassent tous deux ces noms qu'ils venaient
de se donner. Il leur prédit qu'ils auraient un fils qui serait invincible et redouté
de ses ennemis ; qu'il était destiné à être l'appui du trône d'Arthur, qu'il fallait le bien
traiter et qu'à l'âge de sept ans on devait le mener à la cour du prince qui avait
sa résidence dans la Grande-Bretagne. Ils répondirent qu'ils ignoraient où était ce pays.
Mais Merlin leur signifia qu'ils n'avaient qu'à tourner la tête de leur jument du côté
de l'Occident et se laisser conduire par elle. Après laquelle explication il disparut ;
ce qui leur fit pousser des cris si violents, qu'on les entendait de dix lieues et verser
des larmes si abondantes qu'elles auraient fait tourner six gros moulins.
Ce couple allait à la chasse pour dissiper ses chagrins. Mais la femme de Grand-Gosier
devint mère ; elle donna le jour à un gros garçon qu'ils élevèrent et qu'ils aimèrent
beaucoup. Ils lui firent un tambour de douze peaux de bœufs, des baguettes de deux arbres
de médiocre grandeur. On l'exerçait à jeter de petites pierres de la grosseur d'un homme.
Le terme prescrit par Merlin étant arrivé, Grand-Gosier et Galemelle se disposèrent
au voyage pour la cour du roi Arthur. La jument était haute comme un mât de navire ;
Gargantua, monté dessus, tenait une perche à la main, en guise de cravache ; ses parents
avaient deux rochers sur leur tête, pour montrer leur force au prince. Ils traversèrent ainsi
l'Allemagne et la Lorraine. Parvenus en Champagne, qui était alors pays de forêts,
il se trouva que des mouches, ayant piqué la jument, la firent caracoler avec une telle
violence, qu'elle renversait de sa queue les plus gros arbres, de manière
qu'il n'en resta pas un debout dans toute cette contrée. Gargantua, cherchant à arrêter
sa jument, se mit un fétu au coin de l'œil, c'était un grand sapin, et une accroche au petit
doigt du pied, qui pesait plus de deux cents livres. Contraint de s'arrêter pour dormir,
on dit que la vaste plaine où il se reposa fut abaissée de soixante coudées par la pesanteur
de son corps. Les brebis de cette plaine couraient sur lui, il en fut éveillé, crut
que c'étaient des insectes, les mit sous ses ongles et en écrasa ainsi près de deux cents.
Le berger qui courait après le loup qu'il accusait de les avoir mangées, tomba dans la bouche
de Gargantua ; mais s'étant logé dans une de ses dents creuses, il y demeura jusqu'à ce que
le géant se fût rendormi ; car il dormait toujours la bouche ouverte ; le berger profita
du premier moment pour sortir.
Gargantua, à son réveil, continua sa route avec ses parents, qui moururent d'une fièvre
violente occasionnée par les grandes chaleurs. Gargantua, au désespoir, donnait de la tête
contre les montagnes, dont il sortit trente tonneaux de sang. Quand sa tristesse fut calmée,
il voulut visiter Paris, où il jeta la terreur et l'admiration. Il alla s'asseoir
sur les grosses tours de l'église de Notre-Dame, les jambes lui pendaient de là, depuis
la rivière de Seine jusqu'à la place Maubert. Ensuite il fit sonner les deux grosses cloches,
ce qui attira une grande foule qui fut bien surprise de lui voir mettre ces cloches dans
ses poches, pour les attacher au cou de sa jument comme des grelots. Mais il les remit
à leur place, sur le présent que lui firent les Parisiens, de trois cents bœufs, trois cents
moutons, trois cents tonneaux de vin et trois cents fournées de pain pour son dîner.
Merlin s'étant présenté alors à Gargantua, lui conseilla d'achever son voyage et le conduisit
à la cour du roi Arthur. Le roi l'ayant reçu favorablement, lui fit faire une massue
de soixante toises de long, dont le bout était trois fois de la grosseur d'un tonneau.
Arthur lui dit que ses ennemis, les goths et les magots, étaient de terribles gens,
armés de pierres de taille, et lui montra un prisonnier. Mais Gargantua, loin d'être
épouvanté, le jeta si haut dans les airs, par le collet, qu'on le perdit de vue,
et que quelques heures après on le vit tomber les bras et les jambes rompus.
La massue achevée, on conduisit Gargantua à l'ennemi ; il fit un ravage affreux, semblable
à un loup parmi des brebis. Après sa victoire il revint à la cour, où il fut loué et choyé.
Le roi fit préparer une magnifique collation. On servit pour entrée et pour réveiller
son appétit les jambons de quatre cents pourceaux, sans compter les andouilles
et les boudins. La soupe fut faite dans cinquante grandes chaudières. Il y avait encore
quatre cents pains de cinquante livres chacun. Il mangea plus de deux cents bœufs,
et tout le temps du dîner il y avait quatre hommes forts et robustes qui, à chaque morceau
qu'il mangeait, lui jetaient une pelle de moutarde dans la gorge. Son dessert fut une tonne
de pommes cuites. Il but à son dîner six tonnes de cidre et autant de bière. Au reste,
sa fourchette et son couteau pesaient trois cents livres chacun.
Le roi le fit ensuite habiller : huit cent deux aunes un tiers de toile furent employées
pour sa chemise ; cent cinq aunes un quart de satin moitié cramoisi et moitié jaune,
pour son pourpoint, avec trente-deux aunes et demi-quart de franges pour la bordure ;
deux cents aunes et trois quarts d'écarlate pour des chausses ; trente-cinq aunes
et un quart de taffetas, moitié noir et moitié gris, pour des jarretières. Pour les galons
de livrée, neuf cent trois aunes et un demi-quart, rouge et jaune ; pour la bordure,
soixante-dix aunes deux pouces de velours cramoisi ; pour son manteau, quatre cents aunes
et un quart de drap de Hollande ; quatre cent cinquante aunes de frise pour une robe
de chambre ; deux mille cinq cents peaux de renards pour la fourrure de cette robe ;
cinquante-cinq peaux de vache pour les souliers, dont les semelles employèrent les cuirs
de quarante bœufs ; pour un bonnet à la dragonne, deux cents quintaux de laine de Ségovie ;
la houppe pesait plus de trois cents livres.
Il avait à un de ses doigts un cachet d'or qui pesait trois cents marcs et dix onces,
avec un rubis du poids de trois cents livres ; sa gibecière avait absorbé trois cents peaux
de maroquin.
Gargantua, ainsi équipé, se disposa à combattre les irlandais et les hollandais, qui venaient
de se soulever contre Arthur. Merlin fit une nuée sur laquelle le géant avec sa massue passa
la mer. Il marcha vers la ville ennemie ; voyant un homme armé et à cheval, il les mit tous
deux dans sa gibecière. Arrivé à la ville, tout le peuple se sauva à la vue de ce monstre ;
et on sonna le tocsin. Le roi d'Irlande, qui se trouvait dans la ville, sortit
avec cinq cents hommes pour attaquer Gargantua. Mais quand celui-ci les vit venir, il ouvrit
une bouche fendue de quatorze brassées. Ceux-ci tirèrent leurs flèches contre lui ;
Gargantua les prit avec la main, les enferma au fond de ses chausses et s'en retourna
vers ses gens qui l'attendaient au bord de la mer.
Le nombre des prisonniers montait à huit cent neuf, et un qui était mort d'un vent qu'avait
fait Gargantua dans ses chausses, car il est à remarquer qu'il soufflait si fort,
qu'avec ce souffle il renversait trois charrettes de foin et faisait tourner plusieurs
moulins. Cela ne paraîtra pas étonnant lorsqu'on saura qu'un de ses crachats noyait
six hommes.
Le roi d'Irlande, effrayé, fit demander une trêve de quinze jours, promettant de livrer
deux vaisseaux de harengs frais, deux cents caques de sardines salées, avec de la moutarde
à proportion. Le géant s'en accommoda et il consomma ces vivres dans un déjeuner.
Gargantua étant couché après cela à une demi-lieue de la ville, les magistrats conclurent,
dans un conseil, qu'on irait l'attaquer de nuit et qu'on le tuerait. Quand on fut arrivé
au lieu où il dormait, du côté de la tête, car des pieds à la tête il y avait cent
soixante-trois toises cinq pieds quatre pouces, ils pensaient descendre dans une vallée
et tombèrent au nombre de deux cent dix-sept dans sa bouche qu'il tenait ouverte
selon son usage. Gargantua, les ayant avalés, se trouva si altéré a son réveil, qu'il mit
à sec la rivière où il alla boire. Il engloutit même en buvant un bateau chargé de poudre
à canon, pour le secours de la ville. Il s'en trouva un peu incommodé ; c'est pourquoi
il se mit à siffler le signal convenu, pour faire venir ses gens. Il envoya avertir
le roi Arthur de sa position. Merlin se transporta dans un nuage avec quatre médecins,
qui descendirent dans son gosier et de là dans le corps, pour découvrir la source du mal.
Après la visite, les médecins ordonnèrent à Gargantua de tourner le derrière du côté
de la ville : cette disposition ayant été exécutée, on lui fit ouvrir la bouche, où on jeta
une charretée d'allumettes, qui prirent feu dans son corps au moyen d'une torche
qu'un des médecins y avait glissée. Gargantua ferma la bouche en même temps ; alors
on entendit un effroyable tonnerre ; et du feu qui sortit de son derrière, la ville
et ses faubourgs furent saccagés : le roi d'Irlande s'avança enfin avec toutes ses forces,
consistant en 900 000 hommes armés, qui furent mis en déroute. Le roi et ses barons furent
faits prisonniers, placés dans une dent creuse et présentés à la cour, au retour de l'armée
victorieuse. Le fils de Grand-Gosier purgea ensuite le pays d'un géant qui avait pris
le parti des goths, ennemis d'Arthur ; il l'enferma dans sa gibecière.
Telle est la véridique histoire d'un des héros les plus célèbres. On ne s'accorde pas trop
sur le genre de sa mort ; mais si on conteste quelques-uns de ses hauts faits, à cause
du prodigieux qui les entoure, tout le monde sait qu'au moins il se signala dans
les environs d'Aigues-Mortes ; car on montre près de cette ville une vieille tour
qu'on appelle la tour de Gargantua. La nuit on aperçoit de loin cette tour qui se dessine
dans l'ombre comme un géant ; on croit même distinguer une tête monstrueuse ; et les bonnes
gens du voisinage sont persuadés que si on entrait après le coucher du soleil dans la tour
de Gargantua, un grand bras de vingt-cinq mètres descendrait d'en haut et saisirai
les téméraires pour les étouffer.