GLUBBDUBDRIB
Si le fragment de Cyrano de Bergerac sur Agrippa présente l'idée
qu'on avait des sorciers en France sous Louis XIII, le passage que Swift leur a consacré
au siècle suivant ne mérite pas moins d'être mis sous les yeux du lecteur. On le trouve
aux chapitres VII et VIII du troisième voyage de Gulliver.
Glubbdubdrib, si j'interprète exactement le mot, signifie I'île des sorciers
ou des magiciens. Elle a trois fois l'étendue de l'île de Wight ; elle est très fertile.
Cette île est sous la puissance d'un chef d'une tribu toute composée de sorciers,
qui ne s'allient qu'entre eux et dont le prince est toujours le plus ancien de la tribu.
Ce prince ou gouverneur a un palais magnifique et un parc d'environ trois mille acres,
entouré d'un mur de pierres de taille haut de vingt pieds. Ce parc renferme d'autres petits
enclos pour les bestiaux, le blé et les jardins.
Le gouverneur et sa famille sont servis par des domestiques d'une espèce assez
extraordinaire. Par la connaissance qu'il a de la nécromancie, il possède le pouvoir
d'évoquer les morts et de les obliger à le servir pendant vingt-quatre heures, jamais plus
longtemps ; et il ne peut évoquer le même esprit qu'à trois mois d'intervalle, à moins que
ce ne soit pour quelque grande occasion.
Lorsque nous abordâmes à l'île, il était environ onze heures du matin. Un de mes deux
compagnons alla trouver le gouverneur et lui dit qu'un étranger souhaitait avoir l'honneur
de saluer son altesse. Ce compliment fut bien reçu. Nous entrâmes tous trois dans la cour
du palais et nous passâmes au milieu d'une haie de gardes armés et habillés d'une manière
très ancienne, et dont la physionomie avait quelque chose qui me causait une horreur
indicible. Nous traversâmes les appartements et rencontrâmes une foule de domestiques
de la même sorte, avant de parvenir jusqu'à la chambre du gouverneur.
Après que nous eûmes fait trois révérences profondes, il nous fit asseoir sur de petits
tabourets au pied de son trône. Il m'adressa différentes questions au sujet de mes voyages ;
et, pour marquer qu'il voulait en agir avec moi sans cérémonie, il fit signe avec le doigt
à tous ses gens de se retirer ; et en un instant, ce qui m'étonna beaucoup, ils disparurent
comme les visions d'un rêve.
J'eus de la peine à me rassurer. Mais le gouverneur m'ayant dit que je n'avais rien
à craindre et voyant mes deux compagnons parfaitement tranquilles, parce qu'ils étaient faits
à ce spectacle, je commençai à prendre courage et racontai à son altesse les différentes
aventures de mes voyages, non sans un peu d'hésitation, ni sans regarder plus d'une fois
derrière moi la place où j'avais vu les fantômes disparaître.
J'eus l'honneur de dîner avec le gouverneur, qui nous fit servir par une nouvelle troupe
de spectres. Je remarquai que ma frayeur était moins grande à cette seconde apparition.
Nous fûmes à table jusqu'au coucher du soleil. Je priai son altesse de permettre
que je ne couchasse pas dans son palais, comme il avait la bonté de m'y engager ;
et mes deux amis et moi nous allâmes chercher un lit dans la ville voisine, capitale
de la petite île.
Le lendemain matin, nous revînmes rendre nos devoirs au gouverneur, comme il avait bien voulu
nous le recommander ; et nous passâmes de cette manière une dizaine de jours dans cette île,
demeurant la plus grande partie de la journée avec le gouverneur et la nuit à notre auberge.
Je parvins à me familiariser tellement avec les esprits, que je n'en eus plus peur du tout,
ou du moins, s'il m'en restait encore un peu, elle cédait à ma curiosité.
Son altesse me dit un jour de lui nommer tels morts qu'il me plairait, qu'il me les ferait
venir et les obligerait de répondre à toutes les questions que je leur voudrais faire,
à condition toutefois que je ne les interrogerais que sur ce qui s'était passé de leur temps,
et que je pourrais être bien assuré qu'ils me diraient toujours vrai ; car le mensonge est
un talent inutile dans l'autre monde.
J'acceptai avec de très humbles actions de grâces l'offre de son altesse.
Nous étions dans une pièce d'où l'on avait une très belle vue sur le parc ; et,
comme mon premier souhait fut de voir des scènes pompeuses et magnifiques, je demandai à voir
Alexandre le Grand à la tête de son armée, tel qu'il était à la bataille d'Arbelles.
Aussitôt, sur un signe du gouverneur, le prince grec parut sur un vaste champ au-dessous
de la fenêtre où nous étions.
Alexandre fut invité à monter dans la chambre. J'eus beaucoup de peine à entendre son grec,
n'étant pas moi-même très versé dans cette langue. Il m'assura, sur son honneur,
qu'il n'avait pas été empoisonné, mais qu'il était mort d'une fièvre causée par un excès
de boisson.
Je vis ensuite Annibal passant les Alpes ; et il me dit qu'il n'avait pas une seule goutte
de vinaigre dans son camp.
Je vis César et Pompée à la tête de leurs troupes prêtes à se charger. Je vis le premier
dans son grand triomphe. Je voulus voir le sénat romain dans une grande salle,
avec une assemblée législative moderne rangée de l'autre côté. Le sénat me sembla une réunion
de héros et de demi-dieux ; l'autre assemblée m'avait l'air d'un tas de porte-balles,
de filous, de voleurs de grand chemin et de matamores.
Je fatiguerais le lecteur si je citais le grand nombre de personnages illustres qui fut
évoqué pour satisfaire au désir insatiable que j'avais de voir toutes les périodes
de l'antiquité, mises sous mes yeux. Je les réjouis principalement par la contemplation
des destructeurs, des tyrans, des usurpateurs et des libérateurs des nations opprimées.
Mais il me serait impossible d'exprimer la satisfaction que j'éprouvai, de manière à la faire
partager à ceux qui liront ces pages.
Désirant voir les anciens les plus renommés pour l'esprit et la science, je voulus
leur consacrer un jour. Je demandai que l'on fît apparaître Homère et Aristote à la tête
de leurs commentateurs ; mais ceux-ci étaient tellement nombreux, qu'il y en eut plusieurs
centaines qui furent obligés d'attendre dans les antichambres et dans les cours du palais.
Au premier coup d'œil, je reconnus ces deux grands hommes et les distinguai non seulement
de la foule, mais aussi l'un de l'autre. Homère était le plus grand et avait meilleure mine
qu'Aristote. Il se tenait très droit pour son âge et ses yeux étaient les plus vifs, les plus
perçants que j'eusse jamais vus. Aristote se courbait beaucoup et il se servait d'une canne.
Son visage était maigre, ses cheveux rares et lisses, sa voix creuse. Je m'aperçus bientôt
qu'ils étaient l'un et l'autre parfaitement étrangers au reste de la compagnie
et n'en avaient pas entendu parler auparavant.
Un spectre, que je ne nommerai point, me dit à l'oreille que ces commentateurs se tenaient
toujours le plus loin qu'ils pouvaient de leurs auteurs dans le monde souterrain,
parce qu'ils étaient honteux d'avoir si indignement représenté à la postérité les pensées
de ces grands écrivains.
Je priai le gouverneur d'évoquer Descartes et Gassendi et j'engageai ceux-ci à expliquer
leurs systèmes à Aristote. Ce grand philosophe reconnut ses erreurs dans la physique,
lesquelles provenaient de ce qu'il avait raisonné d'après des conjectures, comme
tous les hommes doivent le faire ; et il nous fit remarquer que Gassendi et les tourbillons
de Descartes avaient été à leur tour rejetés. Il prédit le même sort à l'attraction,
que les savants de nos jours soutiennent avec tant d'ardeur. Il disait que tout système
nouveau sur les choses naturelles n'était qu'une mode nouvelle et devait varier à chaque
siècle, et que ceux qui prétendaient les appuyer sur des démonstrations mathématiques,
auraient de même une vogue momentanée et tomberaient ensuite dans l'oubli.
Je passai cinq jours à converser avec d'autres savants hommes de l'antiquité. Je vis
la plupart des empereurs romains. Le gouverneur eut la complaisance d'évoquer les cuisiniers
d'Héliogabale pour apprêter notre dîner ; mais ils ne purent nous montrer toute leur habileté,
faute de matériaux. Un ilote d'Agésilas nous fit un plat de brouet noir lacédémonien
et nous ne pûmes avaler la seconde cuillerée de ce mets...
Mes découvertes sur l'histoire moderne furent mortifiantes. Je reconnus que des historiens
ont transformé des guerriers imbéciles et lâches en grands capitaines, des insensés
et de petits génies en grands politiques, des flatteurs et des courtisans en gens de bien,
des athées en hommes pleins de religion, d'infâmes débauchés en gens chastes et des délateurs
de profession en hommes vrais et sincères. Un général d'armée m'avoua qu'il avait une fois
remporté une victoire par sa poltronnerie et son imprudence ; et un amiral me dit qu'il avait
battu malgré lui une flotte ennemie, lorsqu'il avait envie de laisser battre la sienne.
Comme chacun des personnages qu'on évoquait paraissait tel qu'il avait été dans le monde,
je vis avec douleur combien le genre humain avait dégénéré...