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DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES

GRANGE DU DIABLE

 On voit encore, à la ferme d'Hamelghem, qui appartient à M. d'Hoogsvorth et qui est tenue par M. Sterckx, frère de l'archevêque de Malines, ferme dépendante de la commune d'Osselt, entre Meysse et Ophem, à une bonne lieue de Vilvorde, à trois lieues de Bruxelles, en allant par Laeken, on voit, dis-je, dans cette ferme une grange, qui passe pour la plus vaste du pays ; mais qui en est assurément la plus remarquable et qu'on appelle la Grange du Diable — Duyvel's dak.
Voici l'histoire de cette grange, qui n'est appuyée au reste que sur des récits populaires. Il est vrai que ces récits ont été peu contestés et que la tradition orale, qui a conservé l'origine et le nom de la Grange du Diable, est une croyance à peu près universelle dans la contrée.


Il y a longtemps que cette grange est debout ; ceux qui l'ont vu construire ne sont plus de ce monde. Il ne nous a pas été possible de découvrir l'époque précise où elle fut bâtie. Alors la ferme d'Hamelghem était occupée par un homme laborieux et actif, qui se nommait Jean Meulens. Il vivait heureux, du produit de sa ferme, qu'il cultivait avec ses frères dont il était l'appui. Il avait épousé une jeune femme qu'il aimait et qui pour la seconde fois était enceinte ; les moissons étaient venues riches et abondantes ; rarement il s'était présenté une année aussi belle ; les récoltes étaient splendides ; la situation de Jean était prospère et son sort digne d'envie, lorsque par une cruelle nuit du mois d'août, le tonnerre tomba sur sa grange et la réduisit en cendres, sans laisser un débris de chevron.
C'était le moment où l'on allait rentrer les grains ; de belles moissons, fruits heureux d'une année de travaux, d'un ciel indulgent, d'une saison magnifique, étaient amoncelées dans les champs dépouillés. Et tout à coup il leur manquait un abri. Jean Meulens ; qui s'était couché heureux et opulent, se levait avec la cruelle perspective d'une ruine complète ; car toute sa fortune était là exposée aux pluies et à l'orage ; il n'était riche que de ses récoltes. Il n'avait pas d'argent pour refaire une construction assez vaste. Et quand même il eût tenu une bourse bien garnie, il n'avait plus le temps de faire bâtir. Le mois de septembre approchait à grands pas, amenant la saison des pluies. Jean ne savait à qui recourir, à quel saint se vouer ; ni quelle résolution prendre.
Trois jours après l'incendie de sa grange, n'ayant pu jusque-là que se désoler, sans aviser un parti, Jean se promenait seul, à l'entrée de la nuit, sur un chemin croisé, à quelque distance de sa maison, rêvant tristement à la situation embarrassante où il se trouvait, lorsqu'il vit venir à lui un homme de moyenne taille, vêtu de velours gris de fer, avec un chapeau à cornes galonné d'argent, les pieds courts, difformes, emboîtés dans de légères bottines, les mains couvertes de gants noirs et marchant si lestement que, dans l'ombre du crépuscule, il paraissait glisser sur le chemin de traverse.
Il s'approcha de Jean, le salua avec politesse et lui demanda le chemin de Meysse.
« Nous n'en sommes pas loin, dit le fermier en sortant de sa rêverie ; je vais vous y conduire. »
L'inconnu remercia vivement ; il fit à son guide diverses questions qui témoignaient de l'intérêt pour lui. Jean répondait assez vaguement. Il y avait quelque chose qui le glaçait dans l'extrême pâleur de l'étranger et dans ses regards fixes et ardents. Il semblait pourtant s'apercevoir si bien des inquiétudes du fermier, que s'arrêtant tout à coup au pied d'un vieux noyer séculaire, en s'appuyant sur sa canne pesante, il lui demanda d'une manière formelle, le sujet des soucis qui paraissaient le dévorer. Jean, subjugué en quelque sorte, n'hésita plus. Il conta à l'inconnu toute sa peine.
« N'est-ce que cela ? dit lentement l'homme vêtu de gris. Il fallait le dire plus tôt. Je suis riche et puissant ; je puis vous tirer du pas fâcheux où vous êtes.
— Oh ! soyez béni, si vous le faites, répliqua le fermier, à ces paroles consolantes, je ne l'oublierai de ma vie ; et Dieu vous verra. »
L'inconnu tressaillit ; il baissa les yeux, garda un moment le silence. Puis reprenant la parole, comme s'il eût fait un effort :
« Je puis fournir aux frais de la construction de votre grange, dit-il, et vous la faire même si belle, qu'elle sera la plus grande du pays.
— J'aurais besoin qu'elle fût grande, en effet, répliqua Jean ; mais le temps presse. Comment avoir fini assez tôt ?
— J'ai des ouvriers en nombre suffisant. S'il le faut, elle sera terminée demain matin, avant le lever de l'aurore, avant le premier chant du coq. »
Le fermier recula de surprise. Il se demanda en lui-même qui pouvait être cet homme ? Il avait ouï parler d'entrepreneurs habiles. Jamais une activité comme celle qu'on lui offrait ne lui avait semblé possible.
« Et quel prix mettez-vous à ce service ? demanda-t-il ; car je dois aller selon mes forces.
— Un prix assez modeste, répondit l'étranger. Je suis un original et j'ai mes idées. Vous me donnerez votre second fils, qui va bientôt naître.
— Vous donner mon fils ! dites-vous, et qu'en voulez-vous faire ?
— Il sera sous mes ordres, j'en prendrai soin. Que pouvez-vous craindre, en le confiant à un seigneur puissant qui vous enrichit ?
— Pardon, interrompit le fermier. Où peuvent être vos domaines ?
— Nous y serions en moins d'une heure, si nous allions un peu vite. »
Le fermier garda de nouveau le silence. Puis il dit :
« Je ne puis donner mon enfant.
— Réfléchissez, répliqua froidement l'inconnu ; et revenez ici dans trois jours. »
Jean rentra chez lui, excessivement préoccupé. Il ne dit rien à sa femme, rien à personne ; mais il ne dormit pas de toute la nuit. Il se creusa la tête à chercher qui pouvait être cet homme extraordinaire. Était-ce un prince ? un riche négociant ? un sorcier ? un démon ? Il repoussa ces dernières suppositions, pour s'attacher à l'idée qu'il avait affaire à quelque seigneur capricieux. Il se sentait de trop tendres entrailles de père pour livrer cependant ainsi son fils au hasard ; il se promit de ne pas retourner au rendez-vous.
Mais le second jour, un grand orage vint encore. Des torrents de pluie fondirent sur la terre. Les récoltes qui restaient sans abri en souffrirent cruellement. Jean pleura de douleur ; et songeant que sa femme et son fils premier-né allaient bientôt languir dans la misère, il vit avec moins d'effroi le sacrifice de son second enfant ; il pensa que peut-être l'étranger, qui l'achetait si cher, voulait faire son bonheur, sa fortune ; qu'il avait tort de le repousser ; et il arriva au rendez-vous le premier.
Ses réflexions étaient amères. Il était presque nuit sombre lorsqu'il entendit un léger bruit ; les feuilles du vieux noyer s'agitèrent brusquement ; comme s'il eût fait un vent de tempête, quoique l'air fût tout à fait calme ; et aussitôt Jean vit venir à lui l'homme au chapeau galonné d'argent.
« Je n'ai qu'un instant à vous donner, dit-il, je retourne à Vilvorde. Que décidez-vous ?
— Je ne suis pas encore maître de mon étonnement, dit le fermier. Vous pourriez rebâtir ma grange et la faire la plus vaste du Brabant, et l'avoir finie dans la nuit ?
— Avant le premier chant du coq, je le répète. Si la grange n'est pas parfaite et si je manque à quelqu'une de mes conventions, je n'exigerai pas l'exécution des vôtres.
— Et mes blés, que les pluies viennent de gâter, vous pourriez les faire étendre, les sécher, les rentrer ?
— Tout se fera en même temps. De plus, voici une bourse qui renferme en or 1000 florins. Suffira-t-elle à payer les dégâts de l'orage d'hier ?
— Oh ! certainement, dit le fermier avec des palpitations.
— Acceptez donc et finissons-en.
— Mais, mon fils ! encore qu'en voulez-vous faire ?
— Ce que je fais de ceux qui vivent sous mes ordres et qui vont construire pour vous. »
Il se fit un silence nouveau ; après quoi, Jean Meulens reprit :
« Quand faudra-t-il vous le remettre ?
— Je viendrai vous le demander.
— Je... je consens, dit enfin Jean, avec un long soupir.
— Signez ceci ; et tout sera fait, répliqua l'homme, en sortant de sa poche une petite feuille de parchemin, dont l'extrême blancheur faisait ressortir l'écriture, dans l'obscurité qui commençait à devenir profonde.
— Il n'y a là que ce que nous avons dit ? demanda Meulens d'une voix tremblante.
— Pas autre chose... »
Le fermier lut cependant ; les caractères étaient rouges et brillants. En même temps l'inconnu présentait une petite plume de fer.
« Mais nous n'avons pas d'encre, dit Jean Meulens.
— C'est vrai. Nous y suppléerons. »
Aussitôt, par un mouvement si vif qu'on eut pu à grand'peine le remarquer, l'inconnu, de la pointe de sa plume de fer, piqua la main gauche du fermier sous le doigt annulaire ; un peu de sang en jaillit. Il le recueillit dans le bec de la plume et le fermier signa d'une main tremblante.
Dès qu'il eut fini, l'étranger serra le parchemin et disparut, comme s'il se fût envolé.
Le fermier se croyait le jouet d'un prestige. Il redevint convaincu que son aventure était réelle, en sentant sous sa main la bourse de mille florins. Il retourna à sa maison, moitié craignant, moitié espérant, et sentant dans son cœur ce trouble inexprimable que doit éprouver un homme qui, sans savoir pourquoi, n'est pas content de lui.
Il était nuit noire lorsqu'il rentra dans la cour de sa ferme. Il la trouva déjà remplie d'une foule de petits êtres, minces et fluets, mais singulièrement agiles, qui portaient des poutres, des briques, du chaume, du mortier, des planches. Ils travaillaient avec une ardeur incroyable et dans un silence si prodigieux qu'on les voyait scier, fendre, frapper, sans entendre le moindre bruit. Le ciment des briques se séchait aussitôt qu'il était posé. On apercevait leurs travaux, qui montaient à vue d'œil, à la lumière que jetaient leurs visages, d'où semblaient jaillir des lueurs de feu.
Jean Meulens s'épouvanta. Il crut remarquer de petites cornes sur le front des ouvriers lestes qui travaillaient à sa grange. Il lui sembla qu'ils avaient des griffes au lieu de mains et qu'ils voltigeaient plutôt qu'ils ne montaient à l'échelle.
« Aurais-je fait pacte avec le démon ? » dit-il en lui-même, le cœur navré.
La rapidité de la besogne qui se faisait sous ses yeux et mille petites circonstances inouïes ne lui permirent bientôt plus d'en douter. Frémissant à cette pensée, désespéré de l'horreur d'avoir vendu son fils, il ouvrit hors de lui la porte de sa maison, où sa femme l'attendait pour souper.
Il avait les traits si décomposés, qu'elle lui demanda pourquoi il ne montrait pas plus de courage ; car elle attribuait encore sa douleur aux fléaux dont il était victime. Il ne répondit rien, sinon qu'il était malade et qu'il ne pouvait rien prendre. La pauvre jeune femme l'imita ; elle pleura des peines de son mari et après une demi-heure de silence pénible, l'époux et la femme se mirent au lit.
Le fermier ressentait des angoisses qui l'étouffaient ; en songeant à son fils qui n'était pas né et qui devait être la proie du démon, il s'arrachait les cheveux et frappait sa poitrine pleine de sanglots. Sa douleur était si énergique, que sa femme ne pouvant en soutenir plus longtemps le spectacle, lui dit :
« Jean, il y a quelque chose que tu me caches. Tout n'est-il plus commun entre nous ? »
Le fermier hésita à répondre. Mais enfin il conta tout à sa femme, la rencontre de l'inconnu, le pacte signé et la grange qui s'élevait. La fermière tressaillit d'horreur. Elle se leva et fit lever son mari. Minuit venait de sonner dans les paroisses voisines. En mettant le pied dans leur cour, Jean et sa femme virent avec terreur leur vaste grange achevée, les grains rangés et cent ouvriers agiles occupés à couvrir le toit de chaume avec une vitesse effrayante. Sans perdre un instant, la jeune femme, heureusement inspirée, courut à la porte du poulailler et frappa dans ses mains. Il ne restait plus au haut du toit qu'un trou d'une aune à fermer. La botte de chaume qui devait le clore s'élançait, portée par un agent actif, quand aussitôt le coq chanta...
Toute la bande infernale disparut en hurlant...
Le jour vint ; la grange était complétement terminée, sauf le trou de deux pieds de diamètre ; et le diable avait perdu.
On a essayé vainement jusqu'à ce jour de fermer l'ouverture, laissée au haut de cette grange. Tout ce qu'on y met le jour disparaît la nuit. Mais cette imperfection n'a rien d'incommode si ce qu'on ajoute est bien exact, que la grêle, la neige et la pluie s'y arrêtent, comme si la grange était close par une glace et que rien ne pût passer à travers.
Il n'y a presque pas de province où l'on ne montre dans quelque ferme écartée une grange mal famée, qu'on appelle la Grange du Diable. Par suite d'un pacte avec un paysan dans l'embarras, c'est toujours le diable qui l'a bâtie en une nuit et partout le chant du coq l'a fait fuir, avant qu'il n'eût gagné son pari ; car il y a un trou qui n'est pas couvert, ou quelque autre chose qui manque à toutes ces granges.


Voici une autre version de la même légende — et nous pourrions en citer un grand nombre — nous empruntons celle-ci aux promenades d'un antiquaire dans l'ancien duché de Brabant, par M. Eugène Gens.


Il y a à Bierbeeck et dans tous les villages environnants, dans un rayon très étendu, une locution qui dit, quand un travail s'est exécuté avec une grande rapidité : Ils ont travaillé comme les diables à la Grange-Bleue. Or, c'est à Bierbeeck que s'est passée l'histoire qui a donné lieu à ce proverbe. Le conte fantastique de la Grange-Bleue est populaire dans tout le Brabant ; il a bercé l'enfance de tous nos campagnards et la terreur que me causait son récit est demeurée avec la complainte de Malborough, parmi les plus vives impressions de mes premières années. Cette tradition se reproduit, avec de légères variantes, dans beaucoup de pays ; mais un fait remarquable, c'est que la Grange-Bleue de Bierbeeck est célèbre en Allemagne ; les paysans de Bierbeeck furent très étonnés, lors de l'invasion des alliés, en 1814, de voir accourir par bandes, chez eux, des soldats autrichiens et prussiens qui venaient rendre visite à leur Grange-Bleue. Il est probable que ce furent les Autrichiens qui emportèrent cette tradition dans leur pays, quand ils évacuèrent la Belgique. Le génie mystique de l'Allemagne s'en est emparé, comme d'une rêverie d'Hoffmann ou de Jean-Paul. La voici telle qu'elle charma plus d'une fois les veillées de notre enfance.


La Grange-Bleue

Il y avait une fois un paysan, très riche et très avare, qui s'appelait Walter. Il avait un caractère dur et bourru qui le faisait détester de tous ses voisins ; jamais il n'avait donné une aumône aux pauvres : quand ils s'adressaient à lui, il ne les accueillait qu'avec des blasphèmes et les chassait avec dureté. Quant on lui disait que cela lui porterait malheur, qu'il pourrait bien un jour trouver sa ferme en flammes et qu'à chaque jurement qu'il faisait, le diable était là qui guettait son âme, il ne faisait que rire de ces propos et quant au diable, disait-il, il s'en moquait. Il fallut bien cependant qu'il reconnût la vérité de ces sages discours : son avarice faillit occasionner sa perte, si la sainte Vierge n'avait eu pitié de sa femme et de ses enfants.
Il arriva qu'une année ses champs furent couverts d'une moisson si abondante, que le temps de la récolte étant arrivé, il ne sut où placer tout son grain. Déjà sa maison, ses greniers et sa grange étaient encombrés, et une bonne partie restait encore dans la campagne. Cependant la saison des pluies allait approcher et il fallait bien prendre une résolution. Laisser pourrir son grain dans les champs était chose impossible ; donner son superflu aux pauvres était un acte au-dessus de ses forces et bâtir une nouvelle grange répugnait à son avarice ; et d'ailleurs, avant qu'elle n'eût été faite, les pluies auraient détruit son blé ; aller demander à un voisin de pouvoir le placer chez lui, c'eût été s'exposer à un refus certain, car il n'ignorait pas que tout le monde le détestait. Il était donc dans une grande perplexité et ne savait plus où donner de la tête.
Un soir qu'il s'en revenait seul vers le village, plus sombre encore que de coutume, il repassait tristement dans sa tête toutes les causes de son chagrin et tout à coup il se tordit les poings avec rage, frappa la terre avec violence et laissa échapper un épouvantable blasphème. Alors il entendit un éclat de rire qui retentit derrière lui ; il se retourna et il vit un étranger qui avait de fort beaux habits. Celui-ci l'aborda en riant et lui dit :
« Camarade, il paraît que tu as du chagrin et que ta patience n'est pas longue.
— Elle l'est si peu, répondit Walter avec colère, que je n'ai jamais souffert qu'on se moquât de moi. »
Et déjà il serrait son bâton en signe de menace ; mais quand il eut rencontré les yeux de l'étranger, son bâton lui tomba des mains. Il continua d'un ton brusque :
« Passez votre chemin ; si j'ai du chagrin, cela ne regarde que moi seul.
— Allons, allons, camarade, tu n'as pas plus de raison qu'un poulain qu'on veut ferrer. Calme-toi et conte-moi plutôt tes embarras ; nous aviserons ensemble au moyen d'y remédier.
— Ce serait inutile ; mon malheur est tel que personne ne pourrait y remédier et vous pas plus que moi.
— Voilà la première fois qu'on me dit cela. Je peux tout.
— Tout ? dit Walter en riant à son tour.
— Tout, reprit gravement l'étranger.
— Éh bien ! si vous pouvez tout, voyons si vous sauverez mon grain !
— Pour sauver ton grain, il ne te faut qu'une grange et je puis t'en faire une.
— Oui, mais il m'en faudrait une pour demain.
— Tu l'auras.
— Pour demain matin?
— Pour demain matin, mais à une condition : il me faut ton âme.
— Mon âme ! s'écria Walter qui ne riait plus, mais qui donc êtes-vous ?
— Satan. »
Et alors Walter le regarda avec terreur, et il vit que les yeux de l'étranger luisaient dans l'ombre comme deux charbons ardents et qu'au lieu de pieds, il avait de grandes griffes d'oiseau. Un moment son avarice fut balancée par la peur, mais ce fut l'avarice qui l'emporta.
« Éh bien ! dit-il, après un moment de silence, j'accepte ton marché, Satan ! mais il faut que ma grange soit faite demain, avant le premier chant du coq ; alors je te livrerai mon âme. Dis-moi ce qu'il faut faire pour conclure notre pacte.
— Revenez ici ce soir, à l'endroit où ces deux chemins se croisent ; tracez un cercle dont le centre se trouve au milieu des deux chemins ; faites trois fois le tour du cercle à reculons, en récitant le Pater à rebours ; tuez une poule noire et répétez à haute voix les termes et les conditions de notre marché. »
À l'instant même, l'étranger disparut et une odeur de fumée se répandit dans les environs.
Walter fit ce que Satan lui avait ordonné ; il retourna au carrefour, traça un cercle, le parcourut trois fois à reculons et récita le Pater à rebours. Il tua une poule noire et répéta les termes du marché.
Mais la nuit venue, Walter ne pouvait dormir : le fatal marché lui revenait sans cesse à la mémoire. Encore quelques heures, pensait-il, et il allait être damné sans rémission ; plus de joie, plus de repos pour lui ; sa pauvre âme était perdue ! Et pourquoi ? pour quelques misérables gerbes de blé ! Que fera-t-il désormais de sa richesse ? pourra-t-il en jouir encore quand il aura toujours devant lui Satan prêt à saisir sa proie ? Et il se retournait dans son lit, ne pouvant demeurer un instant dans la même position, et il gémissait douloureusement. Sa femme qui s'aperçut de son agitation, lui demanda ce qu'il avait et pourquoi il soupirait ainsi. Il conta alors à sa femme tout ce qui était arrivé. En entendant ce récit, elle fit un grand signe de croix et elle dit à son mari :
« Comment, Walter, tu as vendu ton âme pour avoir une grange !
— Oui, femme ; au premier chant du coq ma grange sera faite, mais je serai damné !
— Malheureux ! dit-elle, je vais prier -pour toi. »
Alors elle récita une courte prière et la sainte Vierge — comme elle l'a avoué — lui inspira un projet qui lui donna l'espoir de sauver l'âme de son mari. Elle s'habilla et descendit dans la cour, tenant d'une main une lanterne et de l'autre un tablier. Elle vit de loin dans le jardin la grange qui s'élevait et les ouvriers infernaux qui travaillaient avec une ardeur incroyable, dans un silence de mort. Elle marcha droit au poulailler, tenant sa lanterne derrière le tablier et, comme elle l'avait prévu, le coq, trompé par cette lumière qu'il prit pour celle de l'aurore, se mit à chanter. Aussitôt on entendit un bruit épouvantable ; tout le jardin parut en feu ; les démons descendirent précipitamment de la grange en se renversant les uns les autres et en poussant des clameurs de rage, parce qu'ils n'avaient pu achever la grange avant le premier chant du coq. La terre s'entr'ouvrit et les démons s'y engloutirent.
Ainsi fut sauvée l'âme de Walter.
Sa grange était sur le point d'être achevée ; il ne restait plus qu'une ouverture près du toit et personne n'a jamais pu boucher cette ouverture. Si vous allez à Bierbeeck, vous la verrez vous-même.
Telle est l'histoire de la Grange-Bleue.
La Grange-Bleue existe encore à Bierbeeck ; elle est située près d'une ferme sur le chemin d'Opvelp. C'est une construction fort surprenante. La charpente est formée d'arbres entiers, employés avec leurs branches et leurs racines ; tous les angles, même ceux de la jonction du toit et des murs, sont arrondis. Vers le haut est une ouverture et les paysans affirment gravement qu'il est impossible de la fermer ; que chaque fois qu'on l'a essayé, ils ont trouvé détruit le lendemain l'ouvrage de la veille. J'ai vu la grange et l'ouverture, mais je n'ai pas essayé de vérifier cette dernière assertion.
Un fait qui paraît certain, c'est que cette grange fut élevée dans l'espace d'une nuit. J'avoue que je serais fort embarrassé d'assigner à cette étrange construction une origine plus raisonnable que celle que la tradition lui assigne.
Mais pourquoi cette grange s'appelle-t-elle la Grange-Bleue ? C'est ce que personne n'a pu me dire.

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