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DICTIONNAIRE DES SCIENCES OCCULTES

GRENOUILLE

 On n'ignore pas cet admirable secret des paysans, que la grenouille des buissons, coupée et mise sur les reins, fait tellement uriner, que les hydropiques en sont guéris...
Mais il y a sur les grenouilles d'autres curiosités. Nous allons exposer ici les singulières excentricités qu'elles ont inspirées à des philosophes allemands.
On sait qu'en général ces philosophes qui repoussent la révélation ne repoussent jamais aucune rêverie.
Lavater a calculé d'instinct, disent-ils, lorsqu'il a fait voir combien peu de transitions deviennent nécessaires pour conduire un profil de grenouille au profil magnifique de l'Apollon du Belvédère qui est, dit-on, le beau ideal. Vingt-quatre genérations qui se perfectionneraient avec persévérance arriveraient en effet du type crapaud au type Apollon ; et l'on voit tous les jours, à l'appui de cette assertion, des villages où l'espèce est laide, s'embellir progressivement, dès qu'il arrive quelques circonstances favorables qui pressent le résultat.
Il est vrai que l'étude de Lavater eût pu se faire sur un chien ou sur un canard, aussi bien que sur une grenouille ; mais suivons nos philosophes.
Ainsi en y réllechissant, pour peu que vous soyez disposé à admettre la nouvelle doctrine d'un grand savant de l'Allemagne, vous pourrez bien supposer avec lui que le monde autrefois était couvert par les eaux ; qu'il n'avait que des habitants aquatiques et qu'après qu'il se fut un peu séché, les premiers hôtes de l'élément solide furent des grenouilles. Il raisonne très curieusement là-dessus et les suppositions sont un champ vaste et commode.
Ainsi, il ne faut plus que nous soyons surpris de voir tant de nos frères ressembler à des crapauds. La figure s'est un peu arrondie : mais nous avons encore les bras et les jambes de notre origine ; nous nageons comme la grenouille ; nous avons pris pour l'agilité un juste milieu entre la grenouille et le crapaud ; nous avons fait des idiomes, inventé l'imprimerie et les voitures à vapeur, mais nous avons perdu l'habitude de la vie amphibie. Voilà du moins ce que dit le docte allemand.
Un autre savant, Christian-Emmanuel Hoppius, nous assignait, au dernier siècle, une origine différente. Dans une dissertation que ce savant lut à l'Academie d'Upsal, le 6 septembre 1766, Académie où présidait alors Charles Linné, Hoppius démontra que nous descendions du singe... Notre devoir d'impartialité, dans la recherche des belles choses, nous oblige à faire connaître les idées profondes du penseur Hoppius.
II appelle anthropomorphes, de deux mots grecs qui veulent dire figure d'homme, les singes qui nous ressemblent, c'est-à-dire, selon lui, les singes sans queue. De tous les êtres qui existent sur la terre, dit-il, aucun genre ne se rapproche plus de l'homme que celui des singes. Leur face, leurs mains, leurs pieds, leurs bras, leurs jambes, leur poitrine, leur intérieur, ont une grande similitude avec les nôtres. Leurs mœurs, les tours et les espiègleries qu'ils inventent, surtout leur penchant à l'imitation, tout concourt à les présenter si semblables à nous, qu'il serait difficile en certain cas d'établir la différence entre l'homme et le singe...
Quelques personnes ne seront pas de mon avis, poursuit le savant. Si ces hommes difficiles veulent comparer les jeunes élégants de l'Europe aux hottentots qui habitent le cap de Bonne-Espérance, s'ils mettent une belle dame de la cour auprès d'une hideuse sauvage, ils trouveront dans ces deux espèces plus de différence qu'entre l'homme et le singe pris généralement. Une poire des bois, âcre et pierreuse, ce fruit horrible q ui vous étrangle, ressemble-t-il à la succulente poire de Saint-Germain, à la poire sucrée de Messire-Jean ? C'est pourtant le même arbre
.
Venons en aide au savant profond, puisqu'on dit que les allemands le sont. On a trouvé en Hongrie, il y a peu d'années, une jeune fille élevée par une ourse. Nous en espérions des nouvelles qui ont manqué. Mais un semblable cas eut lieu en 1661, dans une forêt de la Lithuanie, et Valmont-de-Bomare — article homme sauvage — dit qu'on ne put jamais apprivoiser le féroce petit lithuanien pris parmi les ours. Beaucoup de faits pareils prouvent que l'homme, dans l'état brut, est quelque chose comme le singe de mauvaise espèce — nous continuons à ne pas raisonner de nous-même. Philippe Camérarius raconte qu'en 1551, on trouva dans la Hesse, parmi les loups, un petit garçon que les loups avaient élevé. lls le nourrissaient, dit-il, des meilleurs morceaux de leur proie ; ils l'avaient naturellement laissé marcher à quatre pattes ; il courait avec eux, les suivait au trot et faisait les sauts les plus légers : il se couchait dans un trou avec ses camarades les loups. On le prit, on le mena à la cour du landgrave de Hesse ; mais il préféra toujours la manière de vivre des loups à celle des hommes. On ne put pas l'accoutumer à marcher sur deux pieds et on ne le forçait à se tenir debout, qu'en lui liant des morceaux de bois autour du corps...
Le même Camérarius parle d'un autre enfant, trouvé à Bamberg, parmi des bœufs sauvages, à la fin du seizième siècle ; il ne marchait qu'à quatre pattes. Dans cette attitude, il se battait à coups de dents avec les plus grands chiens et les mettait en fuite. Nicolas Tulp cite un autre enfant, élevé par des brebis sauvages et trouvé dans une contrée déserte de l'Islande. Il mangeait de l'herbe et du foin qu'il choisissait à l'odorat ; au lieu de parler, il bêlait, comme les petits égyptiens que Psamméticus avait fait nourrir par des chèvres. On ne l'apprivoisa que difficilement et fort tard. Tulp dit l'avoir vu, à seize ans, à Amsterdam.
Nous citerions une foule d'histoires semblables. Tout le monde a lu, dans Racine fils, le récit de la jeune fille sauvage, trouvée en 1731, à Châlons-sur-Marne ; elle avait dix ans : elle grimpait aux arbres, sautait de branches en branches comme un écureuil, se nourrissait de fruits, de grenouilles et de poissons qu'elle attrapait. On put la civiliser un peu et elle apprit le français.
On a tiré grand parti de cette dernière circonstance, poursuivent nos savants. On a soutenu qu'un singe n'aurait jamais pu parler : cela n'est pas démontré complétement... Linné dit avoir connu un chien qui parlait. Assurément ce chien en progrès n'aurait pas fait des discours de tribune et n'aurait pas pu jouer la comédie. Il ne devinait pas de charades et ne faisait pas de calembourgs ; mais il demandait du café, du chocolat, du pain... — c'est-à-dire, qu'il faisait entendre quelques sons qu'on voulait bien interpréter.
Des renseignements que des doctes ont pris là-dessus, avec assez de peine ; leur ont fait connaître que ce chien-parleur, qu'ils n'ont pas entendu, avait la bouche petite ; et c'est là, disent-ils, tout le secret. Cousez la bouche trop grande d'un chien et soyez sûr qu'il parlera ; fendez la bouche d'un homme jusqu'aux oreilles et vous verrez s'il peut faire autre chose qu'aboyer. Les singes ont, comme les chiens, la bouche faite de manière à perdre les sons et à n'exhaler que des cris...
On voit que les savants de la Germanie vont un peu devant eux. Ils ne songent pas que, chez les hommes, les sourds-muets parlent sans le secours de la bouche.
Revenons à nos petits sauvages. Il est constant que tous ceux qu'on trouva étaient velus, qu'ils marchaient à quatre pattes, qu'ils se servaient également bien des pieds et des mains, pour courir ; qu'ils grimpaient aux arbres avec une agilité singulière ; qu'ils étaient stupéfaits d'étonnement, à l'aspect des hommes, et qu'il était difficile de les distinguer des singes. On voit qu'ici nous ne raisonnons avec nos doctes que matière et physique. Des naturalistes ont voulu trouver des différences, en disant que dans les singes, les mains et les pieds se ressemblaient, et ils ont appelé des singes quadrumanes ; mais il en était à peu près ainsi des enfants trouvés dans les bois. L'à peu près est naïf.
Et de même qu'il y a dans l'espèce humaine plusieurs degrés, depuis l'homme de cour jusqu'au hottentot, comme nous avons dit, il y a dans les singes plusieurs classes, dont les dernières sont plus éloignées de nous ressembler. Nous ne voulons pas encore comparer les hommes au singe à grande queue ; mais les singes sans queue n'ont qu'un pas à faire pour être des hommes sauvages et les hommes sauvages ont de grands échelons à monter pour devenir fashionables. Seulement il est singulier que les singes sans queue ne fassent point le seul pas qu'ils ont à faire pour être des hommes.
On jugera par des détails de la ressemblance physique qui se trouve entre le singe et l'homme. Le singe a les épaules partagées par des clavicules, les mains divisées en doigts armés d'ongles arrondis ; il marche fréquemment sur ses seuls pieds de derrière ; il prend sa nourriture avec les mains et la porte à sa bouche. Il est, comme nous, carnivore, hardi, voleur effronté, rancunier, méchant : comparaison flatteuse dans le fond et dans la forme.
À l'encontre des autres bêtes, les singes connaissent et chérissent leurs enfants, quand leurs enfants n'ont plus besoin d'eux — l'exception est fausse.
Nicolas Tulp décrit une guenon de la classe dite des satyres, qui fut amenée en Hollande à la fin du seizième siècle : elle avait près de cinq pieds de haut ; elle prenait un vase à boire d'une main, soulevait le couvercle de l'autre et s'essuyait la bouche, après avoir bu. En s'allant coucher, elle posait sa tête sur l'oreiller, s'enveloppait d'une couverture et dormait tranquille, comme une femme bien élevée...
Une autre famille de singes, les troglodytes, ne nous ressemblent pas moins. Dans plusieurs contrées des Indes orientales, on s'en sert comme de demi-domestiques. Kopping dit en avoir vu un qui suivait comme un laquais un capitaine de vaisseau ; il levait les pieds très haut en marchant, parce que, venant des montagnes, il n'avait pas l'habitude de marcher sur un pavé plat. Rumphius raconte qu'il a possédé huit ans un de ces singes ; mais les observations qu'il avait écrites sur ces animaux sont perdues.
Buffon parle d'un orang-outang qui se tenait gravement sur ses deux pieds et vivait à Paris. Je l'ai vu, dit-il, s'asseoir à table, déployer sa serviette, s'en essuyer les lèvres, se servir de la cuiller et de la fourchette pour porter les mets à sa bouche, verser lui- même sa boisson dans un verre, le choquer lorsqu'il y était invité, aller prendre une tasse et une soucoupe, l'apporter sur la table, y mettre du sucre, y verser du thé, le laisser refroidir pour le boire, et tout cela sans autre instigation que les signes et la parole de son maître, et souvent de lui-même. J'ai vu cet animal présenter sa main pour reconduire les gens qui venaient le visiter, se promener gravement avec eux et comme de compagnie : il ne faisait de mal à personne ; s'approchait-même avec circonspection et se présentait comme pour demander des caresses ; Il aimait prodigieusement les bonbons ; tout le monde lui en donnait et comme il avait une toux fréquente et la poitrine attaquée, cette grande quantité de choses sucrées contribua sans doûte à abréger sa vie. Il ne vécut à Paris qu'un été et mourut l'hiver suivant à Londres.
Leguat cite une guenon qu'il connut et qui, lorsqu'elle avait mal à la tête, se la serrait d'un mouchoir et s'allait coucher dans son lit, qu'elle faisait elle-même...
On citerait des volumes de ces anecdotes exagérées. Il n'y avait pas longtemps qu'on voyait dans les rues de Paris un singe de deux pieds et demi, connu sons le nom de Jean-Bonhomme. Il balayait les pavés, brossait les habits, cirait les bottes, sollicitait une pièce de monnaie, envoyait un baiser pour remerciement, saluait en ôtant sa toque, présentait son passeport quand on lui demandait ses papiers et le remettait soigneusement dans sa poche, car il était habillé. Ce singe a même fait, par ses gentillesses, la joie de plusieurs bals. On n'a pas pensé en France que ce fût un homme. Les penseurs allemands se fussent extasiés.
Il est surprenant, disent-ils, qu'on ne se soit pas plus occupé d'étudier ce qui fait l'objet de cet article. Ce n'est qu'aux Indes qu'on peut observer les troglodytes ; il serait facile à un roi à qui tant d'hommes cherchent à plaire, de posséder quelques familles de cette espèce de singes et d'ordonner là-dessus des élucubrations ; mais on les a faites et on a trouvé qu'il fallait renvoyer les philosophes de Germanie aux javanais, lesquels disent que les singes pourraient parler, mais qu'ils ne le veulent pas, de peur d'être obligés à travailler...
Nous avons cité Hoppius, qui a de très larges épaules. C'est au lecteur à se faire sur lui une opinion. Nous n'avons ajouté à la doctrine du savant que des anecdotes.
Nous pourrions être bien plus longs si nous voulions suivre complètement et dans tous leurs détails les raisonnements de Hoppius. Millin s'était proposé de lui répondre. Persuadé que l'élève de Linné avait une manière de voir très arriérée, Millin comptait à son tour prouver que l'homme perfectionné ne ressemble pas le moins du monde au singe.
Mais voici que M. Schneitz, un autre allemand, adoptant le système qui nous fait descendre des grenouilles, épouse en même temps l'opinion de Hoppius. Seulement, à l'exemple du conciliateur dans la querelle des deux frères, de Collin d'Harleville :

Allons chez le notaire en passant par le mail.

M. Schneitz nous fait descendre de la grenouille en passant par le singe, qui est, dit-il, le crapaud un peu avancé, comme nous sommes, nous autres, des singes très améliorés.
Les pauvres savants, en rejetant la révélation, n'ont pas vu qu'ils ne pouvaient que déraisonner. La parole les arrêtera toujours. Dans les premières années du dix-neuvième siècle. M. de Bonald émit sur le langage une théorie qui posait admirablement la question en faveur de la tradition chrétienne.
Cette question du langage avait été, dit M. Camille Baxton, un grand embarras pour les philosophes matérialistes du dix-huitième siècle qui, bien que très différents de Descartes, relevaient de lui cependant en ce qu'ils prenaient pour point de départ de tous leurs systèmes la faculté qu'à l'individu de trouver la verité par lui-même et sans secours extérieur. Dans leurs tentatives pour prouver que l'homme était né du limon de la terre comme en naissent encore aujourd'hui les plus vils des reptiles et des insectes, qu'il avait passé par un état d'animalité absolue ; et de cet état s'était élevé par de lents degrés jusqu'à son état présent, ils ne purent réussir à expliquer comment il avait inventé le langage ; ce fut comme une impasse où tous leurs efforts ne purent leur faire découvrir une issue.
M. de Bonald, les reprenant par ce côté faible, posa comme un point incontestable l'impossibilité de l'invention du langage et comme conséquence nécessaire la révélation de la parole. Mais ce ne fut pas tout. Après avoir ainsi remis aux mains de Dieu et à celles de la société, héritière des traditions que Dieu a déposées dans son sein, cette belle faculté du langage parlé, qui distingue extérieurement l'homme de la brute et qui est, on le savait déjà, l'élément le plus indispensable du progrès, M. de Bonald lui donna encore une valeur bien supérieure. Il l'identifia complètement avec la pensée. Celle-ci, selon lui, sommeillerait éternellement, si elle n'était éveillée par la parole extérieure ; et une fois éveillée, ce n'est encore qu'à l'aide de cette parole apprise qu'elle peut se produire, même dans l'homme intérieur, qui n'a d'idées qu'à condition de se parler à lui-même. On connaît la phrase de M. de Bonald : L'homme pense sa parole avant de parler sa pensée. Ainsi par cette théorie l'homme se trouva dépendant, non seulement pour l'expression de la pensée, mais pour la pensée même, de la société. Sans son secours il resterait toujours dans un état de torpeur, d'immobilité ; il serait enfin comme s'il n'était pas. M. de Bonald ne niait pourtant pas les idées innées. Notre entendement, dit-il dans un des plus beaux passages de son livre, est un lieu obscur où nous n'apercevons aucune idée ; pas même celle de notre intelligence, jusqu'à ce que la parole, penétrant par les sens de l'ouïe et de la vue, porte la lumière dans les ténèbres et appelle pour ainsi dire chaque idée qui répond, comme les étoiles dans Job : Me voilà !
Mais sur ses traces apparut bientôt un autre esprit doué d'une faculté d'expression supérieure, d'une dialectique encore plus pressante, d'une originalité de pensée égale peut-être, à celle de l'abbé de Lamennais. Celui-ci fit l'Essai sur l'indifférence, pour prouver que la règle de la certitude est dans le sens commun, c'est-à-dire, dans les croyances universelles, dans les croyances de la société, en donnant à ce mot son acception la plus étendue. Appelons vérité, dit-il, ce à quoi l'esprit de la généralité adhère partout et toujours. Ce n'était là que poser la conséquence immédiate et nécessaire du système de M. de Bonald ; mais celui qui la posait agit avec une bien plus grande audace que ne l'avaient fait ses devanciers. M. de Bonald avait respecté Descartes ; l'abbé de Lamennais le saisit corps à corps et engagea avec lui une lutte dont il ne se reposa que quand il crut l'avoir terrassé. M. de Bonald avait reconnu dans l'individu, en la paralysant, il est vrai, la faculté innée de penser. L'abbé de Lamennais nia, pour l'individu, la réalité de la sensation, du sentiment, de la pensée, ou ce qui revient au même, la possibilité de se convaincre de cette réalité. Vous avouerez que le singe et Ia grenouille sont un peu loin de tout cela.

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