GUYMOND DE LA TOUCHE
Le règne de Voltaire, en 1757, brillait de toute sa fausse splendeur. Des souverains
philosophes ou indifférents l'encourageaient sans prévoir, dans leurs vues bornées,
ce qui sortirait de ces doctrines. La société, tombée dans un grand relâchement de mœurs,
applaudissait une philosophie qui mettait les consciences à l'aise. Une morale facile, vague,
arbitraire, toujours pliée aux passions humaines, remplaçait les grands enseignements
de la religion. On n'allait plus guère au sermon ; mais il y avait des prêches au théâtre.
Voltaire avait mis à la mode les tirades philosophiques sur la scène ; et dans toutes
les tragédies si froides de ce temps-là, on était sûr de rencontrer, parmi les personnages,
un predicant qui débitait des axiômes à tort et à travers. Tous les jeunes poètes fourvoyés
avaient soin de moraliser ainsi, quelquefois de la manière la plus grotesque.
On représenta en 1757, le 4 juin, une tragédie intitulée : Iphigénie en Tauride,
imitation des anciens. Ceux qui connaissent la littérature dramatique, savent que dans
cette pièce, Iphigénie, devenue vieille, rompue au métier de bourrelle, comme prêtresse
de Diane, immolait de sa main, dans d'horribles sacrifices, tous les étrangers que la mer
jetait sur son affreux rivage. Éh bien ! l'auteur lui faisait faire à cette femme un discours
moral, le couperet sanglant au poing. Et quel était le thème de ce hors-d'œuvre
si singulièrement placé ? l'éloge de la loi naturelle, qu'elle violait tous les jours.
C'est, disait-elle,
C'est la première loi, c'est la seule peut-être...
C'est la seule du moins qui se fasse connaître,
Qui soit de tous les temps, qui soit de tous les lieux,
Et qui règle à la fois les hommes et les dieux...
et malgré la critique de Gilbert, qui s'écriait indigné :
La muse de Sophocle, en robe doctorale,
Sur des tréteaux sanglants professe la morale...
malgré la spirituelle parodie de Favart et Voisenon — les Rêveries renouvelées des grecs —
qui est une si bonne critique, malgré le sens commun, le public d'alors applaudissait ;
et de nos jours, car il n'y a pas longtemps qu'on jouait encore cette pièce, ceux qui vont
au théâtre ont vu de tels vers accueillis dans une telle bouche et dans
une telle situation.
L'auteur de cette tragédie était Guymond de la Touche, poète de 38 ans, né à Châteauroux
en 1719. Comme il n'a fait que cette pièce et que le jour de la représentation un avocat
au parlement de Paris, nommé Vaubertrand, fit vendre tout imprimée une tragédie de lui,
intitulée pareillement Iphigénie en Tauride, laquelle n'a pas été jouée, on a voulu contester
à Guymond l'invention de sa fable. Mais il n'y avait invention pour personne puisque c'était,
comme nous l'avons dit, une imitation. Les sorties philosophiques seules étaient nouvelles
et sont bien de Guymond de la Touche. Cet homme qui, d'abord plein d'un zèle ardent
et peut-être mal réglé, était entré dans une maison religieuse, voulant se faire missionnaire,
avait ensuite rencontré dans le monde des philosophes dont il avait trouvé la condition
plus douce ; et il s'était laissé entraîner dans leur tourbillon. Il leur avait donné
un de ces gages qu'ils demandent souvent à ceux de qui ils s'emparent ; il avait publié
une mauvaise épître intitulée les Soupirs du cloître ou le Triomphe du fanatisme, fruit
d'une colère aveugle et injuste, dit un biographe. Lié avec les incrédules, il y avait
quinze ans qu'il s'était rayé lui-même de la liste des chrétiens. Il n'avait plus de joug,
disait-il, que la loi naturelle, qui n'est ni un joug ni un frein, puisqu'elle permet tout,
qu'elle se plie à tout, et qu'elle est la licence. Il vivait donc en esprit fort,
ne croyant à rien, méprisant les préjugés, raillant la foi, se moquant de la foule,
au-dessus, disait-il, de la superstition, des faiblesses et de l'erreur, ferme
dans ses convictions philosophiques, niant sans réserve tout ce qu'il ne comprenait pas,
prétendant tout expliquer par la seule puissance de la raison humaine et se promettant bien
de mourir enveloppé dans sa philosophie — manteau un peu troué. Mais hélas ! ainsi raisonnait
l'anglais Johnson, qui avait peur des revenants.
Dans ces stoïques dispositions, le 11 février 1760, tout préoccupé d'une tragédie de Régulus,
dont il venait de terminer le plan, Guymond s'en alla rendre ses devoirs à une très grande
dame qui l'accueillait à ses soirées. Au lieu d'arriver dans une société nombreuse,
comme il s'y était attendu, il ne trouva que la princesse, laquelle, en compagnie de deux
de ses amies, se disposait à se rendre incognito chez une sorcière. Telles étaient les mœurs
d'alors ; on n'avait pas de religion et on consultait les devineresses. Des femmes
qui repoussaient le catéchisme, ouvraient les livres qui expliquent les songes.
Qu'on se rappelle, un peu plus tard, les succès de Cagliostro ; et, sous l'Empire,
l'Impératrice Joséphine se faisant tirer les cartes par mademoiselle Lenormand.
La sagesse philosophique de Guymond se révolta d'abord. Malgré son respect pour la grande
dame, il osa dire :
« Quoi ! votre esprit élevé, madame, peut-il croire aux sorcières ?
— C'est fort curieux, répondit la princesse ; et puis nous ne vous mettons point dans
nos secrets pour subir votre critique.
— Mais vous n'ignorez pas, madame, qu'un vain charlatanisme est toute la science
de ces femmes.
— Que vous importe ? les philosophes sont des charlatans aussi.
— Mais nous sommes sous le règne de la raison, dans le siècle des lumières.
— Notre sorcière travaille la nuit ; et pour vous punir de vos observations, vous allez venir
avec nous.
— Ce sera toujours un grand honneur pour moi. Mais au moins, madame, me sera-t-il permis
de rire des choses que je verrai ?
— Tant qu'il vous plaira, si vous pouvez.
— Je suis donc à vos ordres. »
Il partit avec les dames et se promit, en y réfléchissant plus mûrement, une soirée amusante.
Toutefois, il ne pouvait se tenir en lui-même d'avoir orgueilleusement pitié de la princesse
à l'esprit faible.
On arriva chez la sorcière. C'était une devineresse de haute société. Les salons,
mystérieusement décorés, avaient quelque chose de solennel et d'imposant. La tenture était
une étoffe brune, sur laquelle on avait brodé en gris des chauves-souris, des scarabées
et des hiéroglyphes. Une seule lampe, dont la clarté était fort vive, éclairait la salle
d'audience. Cette lampe reposait sur une table carrée, couverte d'un tapis de serge noire
qui traînait jusqu'à terre. Tout auprès était assise, sur un trépied de fer, la sorcière
en vogue. Elle était vêtue d'une robe pourpre, avec son capuchon, bordée de bandes blanches
et semée d'étoiles ; des bandelettes égyptiennes encadraient son visage sérieux et régulier.
Cette femme avait cinquante ans ; elle était forte et puissante, relevée encore par une haute
taille et par un grand air de dignité.
Les ricanements de Guymond de la Touche expirèrent un peu sur ses lèvres, à ce spectacle
qu'il n'avait pas prévu. Venu pour railler, il ne sentait plus dans son esprit
qu'une curiosité vivement excitée. Se reprochant cette sorte de concession, il détourna
les yeux de la sorcière, cherchant à sourire au moins des assistants, qui étaient nombreux.
C'était une séance de cette maçonnerie égyptienne que des juifs vagabonds avaient depuis peu
importée à Paris. Mais tous les spectateurs étaient immobiles et gardaient le plus profond
silence.
Une maniere de cophte entra, sans dire un mot, vêtu d'une longue robe blanche, le front ceint
d'une banderole d'argent. Il opérait avec la devineresse. Ce personnage ne s'annonça
qu'en traçant dans l'air un alpha avec une baguette noire. Il amenait une jeune fille vêtue
de noir et couronnée de fougère, de trèfle et de verveine, laquelle s'arrêta devant la table.
Un des assistants déposa un papier, qui sans doute contenait une question ; la princesse,
que le poète dramatique accompagnait ; en déposa un autre. Aucun bruit, aucun mot ne rompait
le silence.
Le cophte qui procédait avec une extrême gravité, se mit à enfoncer des épingles dans le cou
de la jeune fille, dont le visage n'exprimait pas la moindre sensibilité. Parmi
les spectateurs, les uns témoignaient une terreur muette, les autres une singulière
vénération ; la princesse et ses amies demeuraient calmes.
Guymond cherchait une figure qui du moins échangeât avec lui un regard ; mais personne
n'était distrait du spectacle extraordinaire de la jeune fille piquée.
Quand les épingles qu'on lui enfonçait dans le cou eurent formé un triangle enfermé
dans un cercle, elle prit sur une console qui était derrière la sorcière une cloche de verre
parfaitement transparent et la posa sur les deux papiers pliés qui étaient déposés devant
la lampe. Tout le monde redoubla d'attention. Le cophte se retira pendant qu'on admirait
le phénomène des deux billets agités d'un léger mouvement. Guymond frappé s'approcha
davantage. Il voulait chercher des ressorts à cette magie qu'il voyait.
La sorcière alors ouvrit enfin la bouche et prononça sourdement, mais distinctement,
ces paroles en s'adressant au poète :
« Vous êtes bien empressé à vous éclaircir de ce qu'on fait ici ! »
Guymond releva la tête. Personne ne détourna les yeux de la cloche de verre qu'un nuage gris
remplissait. On voyait à travers les deux billets danser. Le nuage s'épaissit ; un moment
on ne vit plus rien. La lumière de la lampe devint plus rouge et plus concentrée.
Le poète, surpris de l'insolence de la devineresse, ne savait s'il devait la recevoir
au sérieux ou s'il devait en rire.
Elle reprit sur le même ton théâtral :
« Curieux étranger, qui voulez pénétrer des mystères fermés pour vous, et qui ne voyez pas
ce qui vous touche, je vais vous apprendre un avenir que vous ne veniez pas chercher
ici... »
La cloche était redevenue transparente ; le nuage s'était évanoui. À la place des deux
billets qu'elle couvrait et qu'on avait mis là pliés en carré, se trouvaient deux autres
billets pliés en triangle. C'étaient les réponses demandées.
La jeune fille, qui devait les prendre, resta immobile, respectant l'action de la sorcière.
Celle-ci fixait sur Guymond un œil ardent ; et tous les regards s'étaient arrêtés sur lui.
« Vous portez au front, poursuivit-elle, un signe qui ne me trompera point.
Vous ne reviendrez pas deux fois devant le trépied de fer... »
Le poète fit un mouvement.
« Apprenez, dit-elle enfin, que vous mourrez dans trois jours. »
Un cri étouffé sortit de la poitrine de Guymond. À ce cri, la cloche bondit sur la table
et se brisa en retombant. Ce fait acheva de l'épouvanter ; et cet homme, qui ne croyait
à rien, qui niait tout, qui voulait tout comprendre, s'affaissa sur lui-même et chercha
un siège où il tomba.
Le cophte, reparaissant subitement alors, pour rappeler aux autres assistants la nécessité
du silence, avait tracé en l'air un losange avec sa baguette. Tous les habitués savaient
qu'un mot, un cri prononcé par un profane pendant les expériences, détruisait les charmes.
La jeune fille remit au cophte les deux billets ; celui-ci les rendit à leur adresse.
La demande de la princesse était :
« Qu'est devenu un ami bien cher que j'ai perdu ? »
La réponse se formulait ainsi :
« Il vous attend, plein de tendresse, dans votre salon. »
Une grande joie se manifesta sur le visage de la haute dame. Sans attendre autre chose,
elle glissa dans la main de la jeune fille aux épingles une riche récompense, fit un signe
au poète, qui se leva chancelant et sortit avec ses deux amies. Guymond était tombé
dans une si profonde rêverie et dans un si sombre abattement, qu'il fut impossible
aux trois dames de le ramener à d'autres idées et qu'il se tint comme un malade dans
un coin de la voiture.
En vain la princesse fit un appel à sa philosophie, à son esprit fort ; il était la preuve
encore vivante de la faiblesse des sophistes.
La dame avait hâte de revoir son cher Lauzun. Dès qu'elle rentra dans son salon, sa femme
de chambre le lui remit entre les bras. C'était un joli épagneul anglais, qui s'était perdu
et qui, disait-on à sa louange, était revenu seul, depuis un quart d'heure.
Cet incident acheva de confondre le philosophe ; il fit ses révérences et se retira chez lui.
Il se mit au lit. La révolution que la dernière parole de la sorcière avait opérée dans
son cerveau lui donna une fièvre telle que le troisième jour en effet — 14 février 1760 —
Guymond de la Touche mourut de terreur.
Nous ignorons dans quels sentiments il rendit l'esprit. Mais s'il y avait une porte
au cerveau des incrédules, on y verrait ainsi de surprenantes pusillanimités.
Vous seriez mal satisfaits, si nous vous laissions dans le doute sur les merveilles
auxquelles nous vous avons fait assister, quand nous en avons la clef et l'explication.
Quinze jours après la visite dont nous venons de voir les conséquences, le lieutenant
de police découvrit l'antre de la sibylle, qui exerçait sans permission une profession
prohibée. On l'arrêta, avec le cophte, la jeune fille aux piqûres et un petit nain très futé
qui les servait. C'était une famille de bohémiens d'Alsace, qui gagnait beaucoup d'argent.
On reconnut que la table au tapis noir était adroitement percée au milieu ; que le nain
se tenait dessous pendant les séances ; qu'il introduisait par un tube une fumigation
dans la cloche, au moyen de laquelle il établissait l'obscurité ; qu'il enlevait alors
la bonde parfaitement ajustée, retirait les billets et les passait, au moyen d'une coulisse,
dans le réduit voisin où le cophte faisait les courtes réponses. Quand ces réponses étaient
remises sous la cloche, le nain replaçait la bonde et par une petite machine aspirante
retirait la fumée. Il produisait par les mêmes agents des commotions et d'autres prodiges.
Ces opérations se faisaient avec une grande habileté.
On apprit aussi le secret des épingles. Elles étaient disposées sur une large pelote.
Le cophte, n'ayant l'air d'en prendre qu'une, les prenait deux par deux, une très grande
que les assistants voyaient fort bien, une très petite que l'on ne voyait pas. Il laissait
couler la grande dans sa manche, disposée pour la recevoir, et n'enfonçait que la petite,
qui n'avait qu'une ligne de longueur et qui était tellement fine avec une très grosse tête,
qu'elle entrait dans la peau sans y causer aucun dégât.
Enfin on sut que les nouvelles données sur le tendre ami à quatre pattes de la princesse
n'avaient rien non plus de surprenant ; c'était le cophte lui-même qui l'avait volé,
sachant bien ce qu'il faisait et qui l'avait fait reporter à l'heure convenable. On découvrit
bien d'autres choses ; et il s'agissait de faire le procès à cette petite bande d'imposteurs.
Mais comme les grandes dames, qui ne sont jamais les dernières à fréquenter les galetas
où se fabriquent des singeries mystérieuses, craignaient de se voir compromises, on obtint
du lieutenant de police qu'il se contentât de chasser de Paris la sorcière et ses aides,
qui allèrent ailleurs faire d'autres dupes.
On eût pu éclairer Guymond de la Touche et le faire rougir de sa petitesse d'esprit.
Mais il n'était plus temps.