HALLUCINATION
Walter Scott, dans sa démonologie, voit la plupart des apparitions comme
de véritables hallucinations. Il a raison en général. Mais il ne faut pas faire
de cette explication un système, à la manière des esprits qui veulent tout comprendre,
dans un monde où nous sommes environnés de tant de choses que nous ne comprenons pas.
C'est une hallucination épidémique que l'exemple qu'il cite de l'écossais Patrick Walker
si, en effet, il n'y avait là que les phénomènes d'une aurore boréale.
En l'année 1686, aux mois de juin et de juillet, dit l'honnête Walker, plusieurs
personnages encore vivants peuvent attester que, près le bac de Crosford, à deux milles
au-dessous de Lanark, et particulièrement aux Mains, sur la rivière de la Clyde,
une grande foule de curieux se rassembla plusieurs fois après midi pour voir une pluie
de bonnets, de chapeaux, de fusils et d'épées ; les arbres et le terrain en étaient
couverts ; des compagnies d'hommes armés marchaient en l'air le long de la rivière,
se ruaient les unes contre les autres et disparaissaient pour faire place à d'autres
bandes aériennes. Je suis allé là trois fois consécutivement dans l'après-midi
et j'ai observé que les deux tiers des témoins avaient vu, et que l'autre tiers n'avait
rien vu.
Quoique je n'eusse rien vu moi-même, ceux qui voyaient avaient une telle frayeur et un tel
tremblement, que ceux qui ne voyaient pas s'en apercevaient bien. Un gentilhomme,
tout près de moi, disait : « Ces damnés sorciers ont une seconde vue ; car le diable
m'emporte si je vois quelque chose ! » Et sur le champ il s'opéra un changement dans
sa physionomie. Il voyait...
Plus effrayé que les autres, il s'écria : « Vous tous qui ne voyez rien, ne dites rien ;
car je vous assure que c'est un fait visible pour tous ceux qui ne sont pas aveugles. »
Ceux qui voyaient ces choses-là pouvaient décrire les espèces de batterie des fusils,
leur longueur et leur largeur, et la poignée des épées, les ganses des bonnets, etc. »
Ce phénomène singulier, auquel la multitude croit, bien que seulement les deux tiers
eussent vu, peut se comparer, ajoute Walter Scott, à l'action de ce plaisant qui,
se posant dans l'attitude de l'étonnement, les yeux fixés sur le lion de bronze bien connu
qui orne la façade de l'hôtel de Northumberland dans le Strand — à Londres — attira
l'attention de ceux qui le regardaient en disant : « Par le ciel, il remue !.. il remue
de nouveau ! » et réussit ainsi, en peu de minutes, à faire obstruer la rue par une foule
immense ; les uns s'imaginant avoir effectivement aperçu le lion de Percy remuer la queue ;
les autres attendant pour admirer la même merveille.
De véritables hallucinations sont enfantées par une funeste maladie, que diverses causes
peuvent faire naître. La source la plus fréquente est produite par les habitudes
d'intempérance de ceux qui, à la suite d'excès de boissons, contractent ce que le peuple
nomme les diables bleus, sorte de spleen ou désorganisation mentale. Les joyeuses
illusions que, dans les commencements, enfante l'ivresse, s'évanouissent avec le temps
et dégénèrent en impression d'effroi. Le fait qui va suivre fut raconté à l'auteur
par un ami du patient.
Un jeune homme riche, qui avait mené une vie de nature à compromettre à la fois sa santé
et sa fortune, se vit obligé de consulter un médecin. Une des choses dont il se plaignait
le plus, était la présence habituelle d'une suite de fantômes habillés de vert, exécutant
dans sa chambre une danse bizarre, dont il était forcé de supporter la vue, quoique bien
convaincu que tout le corps de ballet n'existait que dans son cerveau.
Le médecin lui prescrivit un régime ; il lui recommanda de se retirer à la campagne,
d'y observer une diète calmante, de se lever de bonne heure, de faire un exercice modéré,
d'éviter une trop grande fatigue. Le malade se conforma à cette prescription
et se rétablit.
Un autre exemple d'hallucinations est celui de M. Nicolaï, célèbre libraire de Berlin.
Cet homme ne se bornait pas à vendre des livres, c'était encore un littérateur ;
il eut le courage moral d'exposer à la Société philosophique de Berlin, le récit
de ses souffrances et d'avouer qu'il était sujet à une suite d'illusions fantastiques.
Les circonstances de ce fait peuvent être exposées très brièvement, comme elles l'ont été
au public, attestées par les docteurs Ferriar, Hibbert et autres qui ont écrit sur
la démonologie. Nicolaï fait remonter sa maladie à une série de désagréments qui lui
arrivèrent au commencement de 1791. L'affaissement d'esprit occasionné par ces événements,
fut encore aggravé par ce fait, qu'il négligea l'usage de saignées périodiques auxquelles
il était accoutumé ; un tel état de santé créa en lui la disposition à voir des groupes
de fantômes qui se mouvaient et agissaient devant lui, et quelquefois même lui parlaient.
Ces fantômes n'offraient rien de désagréable à son imagination, soit par leur forme,
soit par leurs actions ; et le visionnaire possédait trop de force d'âme pour être saisi,
à leur présence, d'un sentiment autre que celui de la curiosité, convaincu qu'il était,
pendant toute la durée de l'accès, que ce singulier effet n'était que la conséquence
de sa mauvaise santé et ne devait sous aucun autre rapport être considéré comme sujet
de frayeur. Au bout d'un certain temps, les fantômes parurent moins distincts
dans leurs formes, prirent des couleurs moins vives, s'affaiblirent aux yeux du malade
et finirent par disparaître entièrement.
Un malade du docteur Gregory d'Édimbourg, l'ayant fait appeler, lui raconta, dans
les termes suivants, ses singulières souffrances : « J'ai l'habitude, dit-il, de dîner
à cinq heures ; et lorsque six heures précises arrivent, je suis sujet à une visite
fantastique. La porte de la chambre, même lorsque j'ai eu la faiblesse de la verrouiller,
ce qui m'est arrivé souvent, s'ouvre tout à coup. Une vieille sorcière, semblable à celles
qui hantaient les bruyères de Forrès, entre d'un air menaçant, s'approche, se jette
sur moi, mais si brusquement, que je ne puis l'éviter et alors me donne un violent coup
de sa béquille ; je tombe de ma chaise sans connaissance et je reste ainsi plus ou moins
longtemps. Je suis tous les jours sous la puissance de cette apparition... »
Le docteur demanda au malade s'il avait jamais invité quelqu'un à être avec lui témoin
d'une semblable visite. Il répondit que non. Son mal était si particulier, on devait
si naturellement l'imputer à un dérangement mental, qu'il lui avait toujours répugné
d'en parler à qui que ce fût.
« Si vous le permettez, dit le docteur, je dînerai avec vous aujourd'hui tête à tête
et nous verrons si votre méchante vieille viendra troubler notre société. »
Le malade accepta avec gratitude. Ils dînèrent et le docteur, qui supposait l'existence
de quelque maladie nerveuse, employa le charme de sa brillante conversation à captiver
l'attention de son hôte, pour l'empêcher de penser à l'heure fatale qu'il avait coutume
d'attendre avec terreur. Il réussit d'abord. Six heures arrivèrent sans qu'on y fît
attention. Mais à peine quelques minutes étaient-elles écoulées, que le monomane s'écria
d'une voix troublée : « Voici la sorcière ! » et, se renversant sur sa chaise, il perdit
connaissance.
Le médecin lui tira un peu de sang et se convainquit que cet accident périodique, dont
se plaignait le malade, était une tendance à l'apoplexie. Le fantôme à la béquille était
simplement une sorte de combinaison analogue à celle dont la fantaisie produit
le dérangement appelé éphialte, ou cauchemar, ou toute autre impression extérieure exercée
sur nos organes pendant le sommeil.
Un autre exemple encore me fut cité, dit Walter Scott, par le médecin qui avait été dans
le cas de l'observer. Le malade était un honorable magistrat, lequel avait conservé entière
sa réputation d'intégrité, d'assiduité et de bon sens.
Au moment des visites du médecin, il en était réduit à garder la chambre, quelquefois
le lit ; cependant, de temps à autre, appliqué aux affaires, de manière que rien
n'indiquait à un observateur superficiel la moindre altération dans ses facultés morales ;
aucun symptôme ne faisait craindre une maladie aiguë ou alarmante ; mais la faiblesse
du pouls, l'absence de l'appétit, le constant affaiblissement des esprits, semblaient
prendre leur origine dans une cause cachée que le malade était résolu à taire. Le sens
obscur des paroles de cet infortuné, la brièveté et la contrainte de ses réponses
aux questions du médecin, le déterminèrent à une sorte d'enquête. Il eut recours
à la famille : personne ne devinait la cause du mal.
L'état des affaires du patient était prospère ; aucune perte n'avait pu lui occasionner
un chagrin ; aucun désappointement dans ses affections ne pouvait se supposer à son âge ;
aucune idée de remords ne s'alliait à son caractère.
Le médecin eut donc recours avec le monomane à une explication ; il lui parla de la folie
qu'il y avait à se vouer à une mort triste et lente, plutôt que de dévoiler la douleur
qui le minait. Il insista sur l'atteinte qu'il portait à sa réputation, en laissant
soupçonner que son abattement pût provenir d'une cause scandaleuse, peut-être même trop
déshonorante pour être pénétrée ; il lui fit voir qu'ainsi il léguerait à sa famille
un nom suspect et terni. Le malade, frappé, exprima le désir de s'expliquer franchement
avec le docteur et la porte de la chambre fermée, il entreprit sa confession
en ces termes :
« Vous ne pouvez comprendre la nature de mes souffrances et votre zèle ni votre habileté
ne peuvent m'apporter de soulagement. La situation où je me trouve n'est pourtant pas
nouvelle, puisqu'on la retrouve dans le célèbre roman de Lesage. Vous vous souvenez
sans doute de la maladie dont il y est dit que mourut le duc d'Olivarès : l'idée
qu'il était visité par une apparition, à l'existence de laquelle il n'ajoutait aucunement
foi ; mais il en mourut néanmoins, vaincu et terrassé par son imagination.
« Je suis dans la même position ; la vision acharnée qui me poursuit est si pénible
et si odieuse, que ma raison ne suffit pas à combattre mon cerveau affecté : bref,
je suis victime d'une maladie imaginaire. »
Le médecin écoutait avec anxiété.
« Mes visions, reprit le malade, ont commencé il y a deux ou trois ans. Je me trouvais
de temps en temps troublé par la présence d'un gros chat qui entrait et sortait sans que
je pusse dire comment, jusqu'à ce qu'enfin la vérité me fût démontrée et que je me visse
forcé à ne plus le regarder comme un animal domestique, mais bien comme un jeu,
qui n'avait d'existence que dans mes organes visuels en désordre, ou dans mon imagination
déréglée. Jusque-là, je n'avais nullement pour cet animal l'aversion absolue de ce brave
chef écossais, qu'on a vu passer par les différentes couleurs de son plaid, lorsque
par hasard un chat se trouvait dans un appartement avec lui. Au contraire, je suis ami
des chats et je supportais avec tranquillité la présence de mon visiteur imaginaire,
lorsqu'un spectre d'une grande importance lui succéda. Ce n'était autre chose
que l'apparition d'un huissier de la cour.
« Ce personnage, avec la bourse et l'épée, une veste brodée et le chapeau sous le bras,
se glissait à mes côtés et, chez moi ou chez les autres, montait l'escalier devant moi,
comme pour m'annoncer dans un salon, puis se mêlait à la société, quoiqu'il fût évident
que personne ne remarquât sa présence et que seul je fusse sensible aux chimériques
honneurs qu'il me voulait rendre. Cette bizarrerie ne produisit pas beaucoup d'effet
sur moi ; cependant elle m'alarma, à cause de l'influence qu'elle pouvait avoir sur
mes facultés.
« Après quelques mois, je n'aperçus plus le fantôme de l'huissier. Il fut remplacé par
un autre, horrible à la vue, puisque ce n'est autre chose que l'image de la mort elle-même,
un squelette. Seul ou en compagnie, la présence de ce fantôme ne m'abandonne jamais.
En vain je me suis répété cent fois que ce n'est qu'une image équivoque et l'effet
d'un dérangement dans l'organe de ma vue ; lorsque je me vois, en idée à la vérité,
le compagnon d'un tel fantôme, rien n'a de pouvoir contre un pareil malheur et je sens
que je dois mourir victime d'une affection aussi mélancolique, bien que je ne croie pas
à la réalité du spectre qui est devant mes yeux. »
Le médecin affligé fit au malade, alors au lit, plusieurs questions.
« Ce squelette, dit-il, semble donc toujours là ?
— Mon malheureux destin est de le voir toujours.
— Je comprends ; il est, à l'instant même, présent à votre imagination ?
— Il est présent à l'instant même.
— Et dans quelle partie de votre chambre le voyez-vous ?
— Au pied de mon lit ; lorsque les rideaux sont entr'ouverts, il se place entre eux et remplit l'espace vide.
— Aurez-vous assez de courage pour vous lever et pour vous placer à l'endroit
qui vous semble occupé, afin de vous convaincre de la déception ? »
Le pauvre homme soupira et secoua la tête d'une manière négative.
« Éh bien ! dit le docteur, nous ferons l'expérience une autre fois. »
Alors il quitta sa chaise aux côtés du lit et se plaçant entre les deux rideaux
entr'ouverts, indiqués comme la place occupée par le fantôme, il demanda si le spectre
était encore visible.
« Non entièrement, dit le malade, parce que votre personne est entre lui et moi ; mais
j'aperçois sa tête par-dessus vos épaules. »
Le docteur tressaillit un moment, malgré sa philosophie, à une réponse qui affirmait
d'une manière si précise que le spectre le touchait de si près. Il recourut à d'autres
moyens d'investigation, mais sans succès. Le malade tomba dans un marasme encore plus
profond ; il en mourut et son histoire laissa un douloureux exemple du pouvoir que le moral
a sur le physique, lors même que les terreurs fantastiques ne parviennent pas à absorber
l'intelligence de la personne qu'elles tourmentent.
Rapportons encore, comme fait attribué à l'hallucination ; la célèbre apparition
de Maupertuis à un de ses confrères, professeur de Berlin. Elle est décrite dans les Actes
de la Société royale de Berlin et se trouve rapportée par M. Thiébaut dans ses Souvenirs
de Frédéric le Grand. Il est essentiel de prévenir que M. Gleditch, à qui elle est arrivée,
était un botaniste distingué, professeur de philosophie naturelle, et regardé comme
un homme d'un caractère sérieux, simple et tranquille.
Peu de temps après la mort de Maupertuis, M. Gleditch, obligé de traverser la salle
dans laquelle l'académie tenait ses séances, ayant quelques arrangements à faire dans
le cabinet d'histoire naturelle, qui était de son ressort, aperçut, en entrant
dans la salle, l'ombre de M. de Maupertuis, debout et fixe dans le premier angle
à main gauche et ses yeux braqués sur lui.
Il était trois heures de l'après-midi. Le professeur de philosophie en savait trop sur
sa physique pour supposer que son président, mort à Bâle dans la famille de Bernouilli,
serait revenu à Berlin en personne. Il ne regarda la chose que comme une illusion provenant
d'un dérangement de ses organes. Il continua de s'occuper de ses affaires, sans s'arrêter
plus longtemps à cet objet. Mais il raconta cette vision à ses confrères, les assurant
qu'il avait vu une figure aussi bien formée et aussi parfaite que M. de Maupertuis
lui-même aurait pu la présenter.
Après avoir montré par ces récits les illusions que la vue peut causer, Walter Scott
s'occupe des déceptions que produit quelquefois l'organe de l'ouïe. Le docteur Johnson
conserva, dit-il, une impression profonde de ce que, un jour qu'il ouvrait les portes
de son collège, il entendit la voix de sa mère, à plusieurs milles de distance, l'appeler
par son nom ; et il paraît surpris de ce qu'aucun événement de quelque importance n'ait
suivi cet avertissement.
Le fait que voici fera connaître encore par quels incidents futiles l'oreille humaine
peut être abusée. Walter Scott lui-même marchait dans un lieu solitaire et sauvage,
avec un jeune homme frappé de surdité, lorsqu'il entendit ce qu'il crut être les aboiements
d'une meute, répétés par intervalles. C'était dans la saison de l'été ; ce qui, après
une courte réflexion, persuada l'illustre écrivain que ce ne pouvait être le bruit
d'une chasse. Cependant ses oreilles lui reproduisaient continuellement les mêmes sons.
Il rappela ses chiens, dont deux ou trois le suivaient ; ils s'approchèrent parfaitement
tranquilles et ne paraissant évidemment point frappés des sons qui attiraient l'attention
de leur maître, au point qu'il ne put s'empêcher de dire à son compagnon : « J'éprouve
en ce moment un double chagrin de votre infirmité, car elle vous empêche d'entendre
le cri du chasseur sauvage. »
Comme ce jeune homme faisait usage d'un cornet acoustique, il l'ajusta pendant que je lui
parlais, poursuit le narrateur ; et dans ce mouvement, je vis la cause du phénomène.
Ces aboiements n'existaient pas ; c'était simplement le sifflement de l'air
dans l'instrument dont se servait le jeune homme mais qui, pour la première fois,
produisait cet effet à mon oreille.
Les autres sens trompent aussi, mais surtout dans le sommeil ou dans la folie.
La vision du suicide
Ceci est un conte fantastique
extrait de Nicolas Nikleby,
de M. Charles Dickens.
Le baron von Koeldwethout de Grogzwig (Allemagne) était au désespoir : sa femme venait
de lui donner son treizième enfant et à chaque nouveau-né elle était plus grondeuse.
De plus, il venait de reconnaître que ses coffres étaient vides. Le baron ne chassait plus,
ne riait plus :
« Je ne sais que faire, dit-il, j'ai envie de me tuer. »
C'était une brillante idée !
Le baron prit dans une armoire un vieux couteau de chasse et l'ayant repassé sur sa botte,
il fit mine de l'approcher de sa gorge.
« Hem ! dit-il, s'arrêtant tout court, il n'est peut-être pas assez affilé. »
Le baron le repassa de nouveau ; et il faisait une seconde tentative, quand il fut
interrompu par les clameurs bruyantes des jeunes barons et des petites baronnes ;
car leur chambre était dans une tour voisine, dont les fenêtres étaient garnies de barres
de fer, pour les empêcher de tomber dans le fossé.
« Ô délices du célibat ! s'écria-t-il en soupirant, si j'avais été garçon, j'aurais pu
me tuer cinquante fois sans être dérangé. Holà ! mettez un flacon de vin et la plus grande
de mes pipes dans la petite chambre voûtée, derrière la salle d'armes. »
Un valet, qui s'appelait Jean, exécuta l'ordre du baron dans l'espace d'une demi-heure
ou à peu près ; et le sire de Grogzwig, informé que tout était prêt, passa dans la chambre
voûtée, dont les boiseries sombres étincelaient à la lueur des bûches amoncelées
dans le foyer.
La bouteille et la pipe étaient prêtes et, somme toute, la pièce avait un air
confortable.
« Laisse la lampe, dit le baron.
— Vous faut-il encore autre chose, monseigneur ? demanda le valet.
— Va-t'en. »
Jean obéit et le baron ferma la porte.
« Je vais fumer une dernière pipe, dit-il, et tout sera fini. »
Mettant de côté le couteau de chasse en attendant qu'il en eût besoin et se versant
un grand verre de vin, le sire de Grogzwig s'étendit sur son fauteuil, allongea les jambes
sur les chenets et se mit à fumer.
Le baron eût été certainement romantique, si le romantisme eût été inventé à cette époque ;
mais il était doublement disposé à la rêverie, par sa qualité d'allemand et de fumeur.
Rien n'est plus favorable que la pipe aux hallucinations. La monotonie du mouvement
d'aspiration et d'expiration jette l'esprit et les sens dans une espèce de somnolence.
Les vapeurs narcotiques du tabac surexcitent et exaltent l'imagination. Il semble que
du foyer de la pipe s'échappe une multitude d'êtres aériens qui flottent et tourbillonnent
avec la fumée, se cherchent et se saisissent au milieu du nuage azuré, et montent au ciel
en dansant.
Le baron songea à une foule de choses, à ses peines présentes, à ses jours de célibat
et aux gentilshommes vert-pomme, depuis longtemps dispersés dans le pays, sans qu'on sût
ce qu'ils étaient devenus, à l'exception de deux qui avaient eu le malheur d'être décapités
et de quatre autres qui s'étaient tués à force de boire. Son esprit errait au milieu
des ours et des sangliers lorsque, en vidant son verre jusqu'au fond, il leva les yeux
et crut s'apercevoir qu'il n'était pas seul.
À travers l'atmosphère brumeuse dont il s'était entouré, le baron distingua un être hideux
et ridé, avec des yeux creux et sanglants, une figure cadavéreuse et d'une longueur
démesurée, ombragée de boucles éparses de cheveux noirs. Ce personnage fantastique était
assis de l'autre côté du feu et, plus le baron le regarda, plus il demeura convaincu
de la réalité de sa présence. L'apparition était affublée d'une espèce de tunique
de couleur bleuâtre, qui parut au baron décorée d'os en croix. En guise de cuissards,
ses jambes étaient encaissées dans des planches de cercueil et sur son épaule gauche,
était jeté un manteau court et poudreux, qui semblait fabriqué d'un morceau de linceul.
Elle ne faisait aucune attention au baron, mais contemplait fixement le feu.
« Ohé ! s'écria le baron, frappant du pied pour attirer les regards de l'inconnu.
— Ohé ! répéta celui-ci, levant les yeux vers le baron, mais sans bouger.
— Qu'est-ce ? dit le baron sans s'effrayer de cette voix creuse et de ces yeux mornes ;
je dois vous adresser une question. Comment êtes-vous entré ici ?
— Par la porte.
— Qui êtes-vous ?
— Un homme.
— Je ne le crois pas.
— Comme vous voudrez. »
L'intrus regarda quelque temps le hardi baron de Grogzwig et lui dit familièrement :
« Il n'y a pas moyen de vous tromper, à ce que je vois. Je ne suis pas un homme.
— Qui êtes-vous donc ?
— Un génie.
— Vous n'en avez pas l'air, repartit dédaigneusement le baron.
— Je suis le génie du désespoir et du suicide, dit l'apparition ; vous me connaissez
à présent. »
À ces mots, l'apparition se tourna vers le baron, comme si elle se fût préparée à agir ;
et ce qu'il y eut de remarquable, ce fut de la voir mettre de côté son manteau, exhiber
un pieu ferré qui lui traversait le milieu du corps, l'arracher brusquement et le poser
sur la table aussi tranquillement que si c'eût été une canne de voyage.
« Maintenant, dit le génie, jetant un coup d'oeil sur le couteau de chasse, êtes-vous
prêt ?
— Pas encore, il faut que j'achève ma pipe.
— Dépêchez-vous.
— Vous semblez pressé.
— Mais oui, je le suis ; par ces temps de misère et d'ennui, j'ai beaucoup à faire
en Angleterre et en France où je vais de ce pas et tout mon temps est pris.
— Buvez-vous ? dit le baron, touchant la bouteille avec la tête de sa pipe.
— Neuf fois sur dix et largement, reprit le génie d'un ton sec.
— Jamais avec modération ?
— Jamais, répliqua le génie en frissonnant, cela engendre la gaieté. »
Le baron examina encore son nouvel hôte qu'il regardait comme un visiteur
extraordinairement fantasque et lui demanda enfin s'il prenait une part active
à tous les simples arrangements du genre de ceux dont il s'agissait en ce moment.
« Non, répondit évasivement le génie ; mais je suis toujours présent.
— Pour voir si l'affaire va bien ? je suppose.
— Précisément, répondit le génie en jouant avec son pieu dont il examinait le fer.
Ne perdez pas une minute, je vous prie, car je suis mandé par un jeune homme affligé
de trop de loisir et de trop d'argent.
— Se tuer parce qu'on a trop d'argent ! s'écria le baron, en se laissant aller
à une violente envie de rire. Ah ! ah ! ah ! voilà qui est bon ! »
C'était la première fois que le baron riait depuis longtemps.
« Dites donc, reprit le génie d'un ton suppliant et d'un air d'anxiété ; ne recommencez
pas, s'il vous plaît.
— Pourquoi ?
— Vos rires me font mal. Soupirez tant que vous voudrez, je m'en trouverai bien. »
Le baron soupira machinalement et le génie, reprenant son courage, lui tendit le couteau
de chasse avec la plus séduisante politesse.
« Ah ! ce n'est pas une mauvaise idée, dit le baron, sentant la froide pointe de l'acier,
se tuer parce qu'on a trop d'argent !
— Bah ! dit l'apparition avec pétulance, est-ce une meilleure idée de se tuer parce
qu'on n'en a pas assez ? »
Je ne sais si le génie s'était compromis par mégarde en prononçant ces mots,
ou s'il croyait la résolution du baron assez bien arrêtée pour n'avoir pas besoin de faire
attention à ce qu'il disait ; je sais seulement que le sire de Grogzwig s'arrêta
tout à coup, ouvrit de grands yeux et parut envisager l'affaire sous un jour complètement
nouveau.
« Mais, en effet, dit-il, rien n'est encore désespéré.
— Vos coffres sont vides, s'écria le génie.
— On peut les remplir.
— Votre femme gronde.
— On la fera taire.
— Vous avez treize enfants.
— Ils ne peuvent tous mal tourner. »
Le génie s'irritait évidemment des opinions avancées par le baron ; mais il affecta
d'en rire et le pria de lui faire savoir quand il aurait fini de plaisanter.
« Mais je ne plaisante pas, au contraire, reprit le baron.
— Éh bien ! j'en suis charmé, dit le génie, parce que, je l'avoue franchement,
toute plaisanterie est mortelle pour moi. Allons, quittez ce monde de misères.
— J'hésite, dit le baron, jouant avec le couteau de chasse ; ce monde ne vaut pas
grand'chose, mais...
— Dépêchez-vous ! s'écria le génie en grinçant des dents.
— Laissez-moi, dit le baron ; je cesserai de broyer du noir, je prendrai gaîment
les choses, je respirerai le frais, j'irai à la chassé aux ours et, si l'on me contrarie,
j'enverrai promener les gens. »
À ces mots, le baron tomba en arrière dans son fauteuil et partit d'un éclat de rire
si désordonné, que la chambre en retentit.
Le génie recula de deux pas, regarda le baron avec une expression de terreur, reprit
son pieu ferré, se l'enfonça violemment au travers du corps, poussa un hurlement d'effroi
et disparut.
Le sire de Grogzwig, comme le bûcheron de la fable, ne revit plus le génie de mort.
Conformant ses actions à ses paroles, il vécut longtemps après sans beaucoup de fortune,
mais heureux, laissant une nombreuse famille exercée sous ses yeux à la chasse aux ours.
Bonnes gens, si de semblables motifs vous rendent jamais hypocondres et mélancoliques,
je vous conseille d'examiner les deux faces de la question, en appliquant à la meilleure
un verre grossissant.